‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 97 sur 186 · CHAPITRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME

on n'avait point celte horreur du meurtre qui est l'heureux fruit dune civilisation plus avancée; enfin Etienne Marcel lui-même croyait, comme les Parisiens, que les maréchaux étaient les vrais coupables, ou, pour mieux dire, qu'il ne resterait plus au régent, privé de leurs conseils, qu'à se jeter dans les bras de la bourgeoisie. C'était lui, c'était Charles Toussac, Jean de l'Isle, Robert de Corbie, et quelques autres, qui avaient répandu dans la ville ce qu'ils avaient vu au palais, et révélé l'autorité, tyrannique qu'y exerçaient les maréchaux. Ils ne pouvaient que se faire les ministres d'une colère qu'ils avaient soulevée. C'est pourquoi Marcel et ses amis durent ordonner que les métiers se réunissent en armes à Saint-Éloi, près du palais et de la demeure même du prévôt, qui était située en lace, dans la rue de la Vieille-Draperie principal siège du corps de métier auquel appartenait de père en fils cette famille considérable. Là eut lieu entre les chefs une conférence mystérieuse, disait par l'événement ce qu'ils y décidèrent; mais à qui revient l'initiative des résolutions extrêmes? Le prévôt des marchands est-il responsable de la pensée comme de l'exécution? Cette circonstance, qu'il serait si important de connaître, restera sans doute dans une obscurité impénétrable. Mais ce qui est certain, c'est qu'une terrible sentence fut prononcée, el qu'on ne voulut point surseoir à l'exécution. Le continuateur de Nangis dit expressément que le prévôt des marchands, rr plein de sollicitude pour la chose publias que, n et ses amis, avouèrent devant lui, et devant beaucoup d'autres, que la mort des maréchaux fut résolue dans cette assemblée ®.

On a peine à comprendre qu'une résolution si violente et prise entre tant de personnes ait pu rester un seul instant secrète; mais il paraît que le régent et ses amis demeurèrent dans l'ignorance, et que rien ne vint troubler leur sécurité. Tout à coup, le jeudi 22 février, on entendit retentir le tocsin de Notre-Dame. A ce signal, trois mille hommes au moins prennent les armes, se réunissent sous les ordres de Marcel, et marchent avec lui sur le palais. Quand ils y furent arrivés, ils demandèrent à être introduits auprès du régent; comme on n'était pas en force pour résister, les portes furent ouvertes, et il entra de cette multitude tout ce que les appartements et les cours en purent contenir. Le prince était entouré de quelques-uns de ses conseillers, et, dans le nombre, les amis du prévôt virent

Aujourd'hui rue de Constantin»' , en face du palais de justice.

'-] ctStephanus Marcolli de re publica nmlluni rrsollicitns pro tune, cum aliis consulibus civitatis , rrhabuit consilium cum civibus, quod utinam nunr-tpiani ad effectum finaliter devenisset! Et fuit isrrtud, prou t iste prœpositus cum suis , me et multis rraudientibus, confessus est.» (Contin. de Nangis. p. 2/17, Q 48. )

M. Michelet croit que le meurtre de ces deux

officiers fut imposé à Marcel par le roi de Navarre, (lomme il ne donne ni ses preuves ni ses auteurs, il faut croire que ce n'est de sa part qu'une conjecture, et j'avoue que j'y trouve peu de vraisemblance. Le roi de Navarre n'était pas à Paris, il ne savait qu'à moitié ce (pi s'y passait, au lieu que Marcel et les autres chefs de la bourgeoisie, voyant de leurs yeux les deux maréchaux à l'œuvre, et leur opposition constante à l'autorité des états, avaient de plus pressantes raisons d'y mettre lin.

avec indignation plusieurs des officiers mis en jugement par les états. Ils étaient là, occupant leur place avec une insolence qui n'avait d'égale que leur fortune; on ne pouvait douter, à les voir, qu'ils ne gouvernassent leur maître; comment ne leur eût-on pas imputé tous les maux du royaume?

Etienne Marcel prit la parole. Avec une aigreur mal contenue, il invita le régent à veiller sur la France et sur un peuple malheureux que pressaient et qu'accablaient ses ennemis. H montra les Anglais et les compagnies aux portes de Paris, n'épargnant rien dans leurs ravages; et, pour terminer sa brève harangue, il ajouta que le salut de tous dépendait d'une prompte et virile résolution.

Le régent, pâle et irrité, s'abstint d'abord de répondre. Il se tourna vers les deux maréchaux, qui se tenaient auprès de lui, et parut prendre leurs conseils. Cette marque de déférence ou de faiblesse n'était propre qu'à exaspérer la fureur populaire et à confirmer les chefs de la bourgeoisie dans leur cruel dessein. Le jeune prince mit le comble à son imprudence quand, après s'être assuré de l'approbation de ses amis, il répondit à Etienne Marcel que rr c'étoit à ceux qui recerr voient les profits de pourvoir à la défense du royaume, n Ces paroles ne restèrent point sans réplique, et il se fit entre les deux interlocuteurs un échange de récriminations inutiles : ni l'un ni l'autre n'avaient plus le désir de s'entendre, ou plutôt ils en avaient tous les deux perdu l'espérance.

Pressé d'en finir, le prévôt dit tout à coup au régent : rr Sire , ne vous ébahisrrsez de choses que vous voyez, car il est ordonné, et il convient qu'il soit fait, n Puis, se tournant vers ceux qu'il avait amenés: «Faites en bref, leur dit-il, ce «■ pour quoi vous êtes venus ici. n Aussitôt les conjurés qui étaient dans la chambre s'élancent sur le maréchal de Champagne et le tuent auprès de son maître, qui en eut sa robe couverte de sang. Le maréchal de Normandie, que d'autres voulaient saisir, s'échappa de leurs mains et s'enfuit rr en une autre chambre de cr retrait de monseigneur le duc; a ils l'y poursuivent et le mettent à mort, presque sans résistance, car leur victime n'avait point d'armes.

Parmi les autres personnes dont le régent était entouré, quelques-uns des officiers, que poursuivait la haine publique, crurent leurs jours menacés. L'un d'eux, Regnaud d'Acy, avocat général, s'enfuit à la hâte; et, sans penser que les abords du palais étaient occupés par la foule, il crut pourvoir à sa sûreté en se précipitant au dehors. Son empressement et son désordre attirent l'attention. On le poursuit; il se jette dans la rue de la Juiverie, et se réfugie au fond d'une boutique, qui était celle d'un pâtissier. Le peuple s'y précipite après lui et l'y massacre sans pitié

10 Les Grandes Chroniques (t. VI, p. 87) racontent autrement le meurtre de Regnaud d'Acy. Elles disent qu'il fut poursuivi et frappé avant que Mar-

cel fût entré chez le régent, et presque tous les auteurs le répètent sans examen. Mais il y a d'excellentes raisons de suivre plutôt le récit de Froissarl

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