CHAPITRE SEPTIÈME
Les autres officiers du régent auraient eu sans doute le même sort, s'ils avaient Marc»] cherché la même voie de salut; mais ils se cachèrent dans les coins les plus 1 reculés du palais, et la vengeance populaire, assouvie par la mort des maréchaux, ne les y poursuivit point. Uniquement occupés d'eux-mêmes, ils avaient laissé leur maître entre les mains des agresseurs : on reconnaissait en eux les fuyards de Poitiers. Resté seul, sans que personne fît même appel à ses gardes, le duc de Normandie supplia humblement Marcel de lui donner la vie(l). Le prévôt l'assura qu'il ne courait aucun péril; et, pour le mieux protéger, ou peut-être pour mieux marquer sa nouvelle servitude, il lui ce bailla son chaperon qui étoit des chaperons « de la ville, parti de rouge et de pers, le pers à droite, et prit le chaperon du dit « monseigneur le duc qui étoit de brunette noir à un orfrois d'or, et le porta tout rr celui jour, n en signe d'alliance avec le prince dont il venait de punir les plus perfides conseillers''2'.
(liv. I, part. -2, ch. cxn) et du continuateur de Nangis (p. 267), qui sont d'accord sur ce point. D'abord, ce dernier n'a guère moins d'autorité historique que les Grandes Chroniques, car, outre qu'il était également contemporain, il avait des relations suivies avec Etienne Marcel et les autres chefs de la bourgeoisie; et, à l'heure de l'événement, il se trouvait sur les lieux. Ensuite, si l'on admet que Regnaud d'Acy fut frappé avant que le prévôt eût pénétré chez le régent, rien ne semble plus dillicile que d'accorder les circonstances. Selon toute apparence, la nouvelle de ce meurtre eût devancé l'arrivée du prévôt auprès du régent, et l'on ne s'expliquerait pas que les maréchaux n'eussent pas pourvu à leur sûreté, ni qu'une conversation quelconque, même violente, eût pu avoir lieu entre le régent et Marcel, déjà souillé du sang d'un des officiers de la couronne. Marcel n'eût point présenté de requête, ni perdu le temps en discussions qui auraient pu permettre aux victimes désignées de s'échapper : Regnaud mort, il eût fait tuer aussitôt et sans phrases les deux maréchaux. Rien ne s'explique donc si le meurtre de l'avocat général esl antérieur à la scène du palais; au contraire, on comprend tout s'il est postérieur.
Au reste, Eroissart et le continuateur de Nangis ne sont pas les seules autorités qu'on puisse invoquer; il y a au Trésor des Chartes (reg. 86, f° 66 v°) des lettres de rémission (à la date du 8 août i358) pour Gille Gargouille, accusé d'avoir pris part à ce meurtre; le régent y parle aussi de celui des maréchaux, mais Regnaud d'Acy ne vient qu'en dernier lieu : rrtlomicidio nuper perpelrato in per-
rrsonis defunctorum Roherti de Claromonle et ma- (rrescalli Campanie, consiliariorum nostrorum in rmoslra caméra, et nobis prœsentibus, el Reginaldi rrd'Acy, quondam advocati carissimi domini etgenin loris nostri in parlamento l'arisiensi, etc.» Ce texte semble concluant, car on ne comprendrait pas que le régent eût renversé l'ordre des faits, ayant tout intérêt à observer une gradation naturelle, puisque le meurtre des maréchaux était pour lui le plus grand crime. C'est encore dans le même ordre que les faits sont rapportés par le rédacteur des lettres d'abolition qui furent accordées plus tard à la ville de Paris : rr Mettre à mort et occire en noslre rr présence et en nostre chambre messire Robert rrde Clermont et le mareschal de Champaigne, el rrM. Regnault d'Acy ailleurs en la ditte ville. 1 — Secousse cite une chronique de la Bibliothèque Nationale (mss. 11° 9656) où il est dit : rrEn présence du régent et de Jean de France, son frère, rrle 22e jour de février, au palais royal et sur le lit rrde parement, en la chambre du galetas, entrèrent rren chaperons blancs de livrée, et là occirenl rr les maréchaux. A l'issue du dit palais, renrr contrèrent et occirent cette gent maître Regnaud «d'Acy. »
[1) 11 est donc fort curieux de l'entendre dire plus lard qu'il le rr toléra et souffrit par la vertu de pa- «tience que Dieu lui donna lors.i — C'était ce qu'on appelle faire de nécessité vertu.
(2) Grandes Chroniques, t. VI, p. 87,88. — La hrunette était une étoffe fine, très-recherchée, et [orfrois une bordure, une frange d'or ou d'argent.— Il faut voir, dans l'exemplaire des Grandes
m ETIENNE MARCEL.
Les corps des deux maréchaux furent traînés dans la cour du palais, devant le perron de marbre; ils y demeurèrent jusqu'au soir, sans que personne osât les enlever. Quand la nuit vint, on les porta à Sainte-Catherine du Val-des-Ecoliers, dans la rue Saint-Antoine. Le sire de Conflans fut inhumé en terre sainte; mais révoque de Paris refusa cet honneur aux restes de Robert de Clermont, qui était sacrilège et excommunié pour avoir violé l'asile de Saint-Merri et arraché Perrin- Marc des marches de l'autel. La fureur populaire avait frappé l'homme, l'Eglise s'acharnait sur le cadavre. Etienne Marcel le fit enterrer secrètement
Ce double meurtre est, aux yeux de la postérité, le crime de cet homme extraordinaire, et l'on ne saurait nier qu'il ternit sa gloire. L'honnête et pacifique Jean de Venette ne parle que les larmes aux yeux de cette terrible scène, et ne cherche point à l'excuser (2) : tous les amis du prévôt qui étaient de sang-froid blâmèrent sa barbare et impolitique résolution. Le 1 1 juillet suivant, dans une lettre qu'il adressait aux bonnes villes pour justifier sa conduite, il affirma que le régent voulait le faire périr et soulever le peuple de Paris; il accusa les maréchaux d'avoir été, dans cette circonstance, comme dans les précédentes, les coupables instigateurs des complots ourdis au palais'3', et l'on a vu que déjà, dans l'assemblée populaire qui avait eu lieu, le 12 janvier, à Saint-Jacques de l'Hôpital, l échevin Charles Toussac déclarait la perte du prévôt résolue, si les Parisiens ne le soutenaient'11; mais ni la nécessité de défendre sa vie menacée, ni les cruautés dont Jean le Bon et Charles le Mauvais lui avaient donné l'exemple, ni même les mœurs d'un temps qui n'avait nul respect de la vie humaine, ne sont pour Marcel une excuse sutlisantc. Supérieur par ses talents à la plupart de ses contemporains, il ne fut, en cette occasion, que leur égal par le caractère, oubliant trop peut-être que qui veut faire le personnage de réformateur doit donner foi en sa mission, assurer le succès des mesures prises, en se mettant au-dessus des passions communes, et en confirmant l'autorité de sa parole par celle de sa vie. Pour s'être laissé emporter une fois, Etienne Marcel fournit à son adversaire un juste motif
Chroniques qui appartenait à Charles V, la curieuse miniature où cette scène est représentée. Marcel s'avance vers le régent, qui sesl réfugié dans la ruelle de son lit, et lui met à la main le signe de ralliement qui doit le protéger; sur le premier plan, les conjurés donnent la mort au maréchal de Champagne. La ligure irritée et menaçante de Marcel, dit M. Ouicheral, qui a signalé le premier ce dessin, reçoit d'une épaisse chevelure , ainsi que d'une longue touffe de barbe isolée sur le menton, mu' expression plus terrible encore. Toutefois la hauteur du front et la régularité du profil dénotent une intelligence supérieure. Il ne faut pas oublier.
d'ailleurs, que ce sont des ennemis qui ont représenté ainsi le célèbre prévôt.
(l) Grandes Chroniques , t. VI, p. 86-90.
!,) «Heu! quare ista fiagitia perpetrarunt! . . . . crtantum nefas impunilum non remansit.» (Cont. de Nangis, p. 2 43.)
(,) rPar maintes voies procuroit (le régent) et fffaisoit procurer nostre destruction, et se estudioit refaire en la bonne cité de Paris des menus contre «nous grant commocion. n (Voy. le texte de la lettre écrite par Marcel aux bonnes villes le 1 1 juillet 1 358. )
(4) Voy. ch. vi, p. 157.