‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 99 sur 186 · CHAPITRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME

de repousser les propositions qui lui seraient laites, tant qu'on n'aurait pas mis à mort les meurtriers des maréchaux; pour ne pas céder à cette exigence, il dut recourir aux expédients les plus dangereux et les plus téméraires, et enfin, après avoir si glorieusement défendu la cause populaire, il la perdit par l'acte même qui en devait, dans son opinion, assurer le triomphe.

Etienne Marcel sortit du palais pour se rendre à la maison aux piliers. 11 traversa la place de Grève qu'occupaient une foule de gens armés, car c'était là que se réunissaient les Parisiens dans les circonstances extraordinaires, et, du haut d'une fenêtre, il prononça une courte harangue dans le dessein d'expliquer sa conduite. 11 déclara qu'il avait agi pour le bien commun, que ceux qu'on avait tués étaient faux, mauvais et traîtres, et il invita le peuple à le soutenir. Les auditeurs accueillirent ces paroles avec acclamations : et Nous avouons le fait et nous le soutiendrons! n s'écrièrent-ils de toutes parts.

Certain, dès ce moment, de ne pas rester sans appui, le prévôt revint au palais avec un grand nombre d'hommes armés qui en occupèrent la cour; il se rendit auprès du régent, cr qui moult étoit dolent et ébahi de ce qui étoit advenu, n et lui affirma de nouveau que la mort des maréchaux avait eu lieu par la volonté du peuple, et qu'elle était nécessaire pour éviter de plus grands malheurs; il alla même jusqu'à le prier de ratifier ce qui avait été fait cr et être tout un avec eux, fret que si métier avoient d'aucun pardon pour cause du dit fait, que le duc leur « voulut à tous pardonner, d

Cette précaution cruelle fait voir que Marcel n'était pas sans inquiétudes soit Lerégeni sur la légitimité du meurtre qu'il avait commis, soit sur les conséquences. Le jeune prince était, pour le moment, hors d'état de résister : la scène sanglante dont il venait d'être témoin, l'isolement où il se trouvait, car, dans son danger, tous ses amis l'avaient abandonné, les piques nombreuses qu'il voyait briller dans la cour du palais, tout lui faisait une loi de la soumission. S'adressant donc aux bourgeois qui avaient accompagné le prévôt, il les pria d'être ses bons amis, promettant qu'il serait le leur. Ces engagements, arrachés par la peur, donnèrent satisfaction à la multitude, qui se retira sans exiger davantage. Etienne Marcel quitta en même temps le palais, mais il envoya bientôt au régent deux pièces de drap, l'une rouge, l'autre bleue, afin qu'il en fit faire des chaperons pour lui et pour les siens. Tous en portèrent, les gens de sa maison, les ofiieiers publics et jusqu'au parlement. C'était l'aveu de leur défaite et la livrée de leur servitude

Cette terrible journée touchait à sa fin, et pourtant Etienne Marcel ne croyait point encore qu'il lui fût permis de prendre quelque repos. 11 payait cher, parles

Grandes Chroniques, p. 88-89.

soumis aux bourgeois

Marcel incline vers le Navarrais.

graves inquiétudes dont il était assiégé, un triomphe qu'il ne devait qu'à des moyens criminels. Le soir, à une heure fort avancée, il se rendit chez la reine Jeanne, tante du roi de Navarre, et eut avec elle une longue conférence. Quoique les chroniqueurs n'aient rien su des arrangements qui y furent conclus ou préparés W, il n'est pas difficile de comprendre quel fut le sujet de l'entretien. Certain que le régent chercherait à se venger, le prévôt devait naturellement souhaiter l'appui du roi Charles. 11 voulait mettre à la tête des Parisiens un chef de sang royal, qui leur donnât du courage et les fît paraître plus redoutables. Le calcul était juste, mais la ressource dangereuse : dans le succès, le roi de Navarre n'eût guère donné moins d'embarras que le régent lui-même. Aussi ambitieux de pouvoir, mais infiniment plus habile, il eût peu à peu tiré à lui toute l'autorité, et le peuple de Paris, après s'être épuisé pour l'aider à la conquérir, n'aurait pu de sitôt le combattre pour lui en retirer une partie. Ainsi, le châtiment du crime devait sortir du crime même : pour échapper à la vengeance qu'il avait provoquée, Etienne Marcel se voyait forcé de livrer à d'autres mains le pouvoir dont il venait de se saisir.

Apologie du meurtre Le lendemain, 2 3 février, il réunissait au couvent des Augustins, non plus la Robert de Corbie. foule armée, mais les bourgeois et les députés des villes qui se trouvaient encore à Paris. Robert de Corbie, qui connaissait, comme théologien et comme membre de l'Université, toutes les ressources de la parole, fut chargé de soutenir, devant cette assemblée, la terrible exécution de la veille. 11 ne s'enferma point dans des généralités, comme avait fait Marcel, en parlant à la multitude, mais il exposa qu'il y avait quatre personnes qui empêchaient tout l'effet des bons conseils qu'on donnait au duc de Normandie^; que c'était leur faute si le roi Jean n'était pas encore délivré; que l'Université, le clergé, les échevins de Paris, avaient été convoqués pour délibérer sur les mesures à prendre; que tous les membres de cette réunion s'étaient trouvés d'accord sur la direction qu'il fallait donner au gouvernement et sur les meilleurs moyens de rendre au roi sa liberté; que soixantequatre conseillers royaux partageaient l'opinion de l'assemblée dont il venait de parler, mais que les quatre personnes précédemment indiquées, et qu'il ne nommait point, avaient mis obstacle à tout. Il conclut en requérant les députés des bonnes villes de ratifier ce qui avait été fait et de rester fermes dans leur alliance avec Paris.

Un murmure d'approbation accueillit ces paroles : ceux qui regrettaient qu'on

(1) «Et celuyjeudy au soir, Lien tart, fu le dit de Corbie, les deux premières sont évidemment 1rs

-|iiVvostdesmnrchans en l'osteldelareyneJehanne, maréchaux de Normandie et de Champagne; il est

"et là parla à luy moult longuement. Et disoitl'en au moins douteux que le troisième fût Regnaud

«que, entre les autres choses que il luy dist , il luy d'Acy, à moins qu'il eût paru nécessaire de le

ttrequist cpie elle féist venir le roy de Navarre à mettre du nombre, pourôfer la pensée qu'on avait

rrParis.n [Grandes Chroniques, t. VI, p. 90.) mis à mort un innocent; quant au quatrième, rien

1 1 Sur les quatre personnes que désigne Robert ne laisse entendre qui l'orateur voulait désigner.

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