‹ Étienne SaulnierChapitre 20 sur 27 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

Le frère Emmanuel n'avait jamais vécu dans le monde; enfant de douze ans à peine, il fut confié par son père au supérieur du Saint-Bernard, son ami d'enfance, et qui voulut bien se charger d'élever Emmanuel. Le marquis de Candheilles étant mort, son fils, seul héritier de ses titres et de sa fortune, reçut les ordres sacrés quelques mois après.

Il ne connaissait le monde que de ce qu'il en avait appris des vieillards et des sages , ou de ce qu'il en voyait chaque jour par les voyageurs qui abordaient à l'hôpital.

Voilà ce qui composait les bases fondamentales sur lesquelles le jeune enthousiaste avait échafaudé son mépris de la terre.

La vie des saints, qu'il lisait avec ardeur,

\m avait inspiré un grand dégoût pour le monde.

Ily voyait l'existence toujours malheureuse où Dieu n'est pas, toujours calme et reposée dans son sein. Le crime puni par le remords ; la vertu récompensée parla conscience. Pour apprendre à bien juger la vie, ce n'était pas ce livre qu'il fallait lire !

Mais était-il donc si nécessaire au religieux qui devait passer de sa solitude à l'Éternité , de connaître si bien le cœur humain.

Son avenir le prouva ! Pour mépriser le monde, il faut l'avoir aimé! L'expérience qu'il donne aide plus que totis les livres, à se détacher de lui-même.

Emmanuel jusqu'ici l'avait jugé trop mal ; il arriva tout naturellement qu'il le jugeait

maintenant trop bien. Toujours aveugle dans son estime ou dans sa haine , il ne pouvait résoudre de si loin , ce grand problème , que les jeunes et les sages , les vieux et les fous , ont tous décidé d'une façon contraire. Tant chacun l'a jugé selon son cœur, son bonheur ou ses déceptions.

Emmanuel restait anéanti à la porte du monastère. Un chaos de pensées désolantes, actives, tumultueuses, s'agitait dans son sein.

Il jetait successivement un regard sur le passé et sur l'avenir!.. Il pleurait le printemps de l'un déjà fané et détruit. Celui de l'autre voué à jamais au même isolement et a la même mort anticipée.

Il resta glacé d'épouvante et d'horreur, eu face de sa vie manquée!

Croire à tout , c'est la nature de l'homme ! Changer de croyance, douter de tout, se lasser de tout , c'est encore la sienne ! Changer d'amour comme de foi , détruire une illusion , la remplacer par une autre ! . . . Voilà la vie ! voilà la grande chimère après laquelle nous courons tous , et l'occupation sérieuse à laquelle tous les hommes occupent leur passage sur la terre.

Pourquoi le frère Emmanuel aurait-il été plus prudent que les autres? La supériorité de l'esprit , la grande puissance de l'àme , ne sont que des impossibilités de plus , pour atteindre à la sagesse et au bonheur.

La cloche du couvent vint annoncer l'heure de la prière et le repos du soir. Emmanuel sortant alors de sa rêverie, rentra tout ému^ et se rendit au chœur.

L'ardeur des pensées qui l'occupaient de-puis quelques heures , s'éteignit enfin dans la prière et la méditation.

Quand elle est faite par un cœur pur et simple , dans une foi sincère, la prière est la plus grande consolation de l'homme; seul à seul avec Dieu, il parle , et Dieu l'écoute. Dieu lui répond et le console. Lui seul sait faire cela comme il faut. Car n'avons-nous pas éprouvé que nos amis , même les plus chers, ne savent pas nous faire oublier la douleur. Quelque unis que des amis puissent être, il est toujours un côté de l'âme qui se voile, un coin du cœur qui ne se donne pas! Le plus dévoué a toujours des intérêts qui le glacent pour l'intérêt d'un autre. Et dire ses peines , c'est en augmenter l'amertume par l'indifférence qu'elles reçoivent !

Mais Dieu n'est pas ainsi. Son silencieux

amour a pour nos âmes une langue intarissable. Lui n'a pas ces mesquineries de l'amour-propre, ces mensonges de l'âme, qui trompent le malheureux sur l'intérêt qu'il inspire. Il voit et sait tout; il plaint celui qui souffre avec d'autant plus d'ardeur et de vérité , qu'il n'a pas besoin qu'on le plaigne 1 et que ce qu'il donne n'est jamais égoïstement prêté pour qu'on le lui rende demain !

Au bout de quinzejou rs, le comte et là comtesse d'Olben quittèrentle Saint-Bernard, et continuèrent leur route vers la France.

Emmanuel les vit partir avec un serrement

de cœur indéfinissable. Quoiqu'il ne leur eût jamais parlé, et qu'il n'y eût entre eux aucun rapport, ni dans le passé, ni sûrement dans l'avenir, il lui sembla, quand il ne les vit plus, les avoir toujours connus ! Illes regretta, lui qui n'avait jamais rien regretté ! il pleura de leur départ !.. et il n'avait jamais pleuré.

Bientôt ce jeune homme, insouciant de tout , jadis si indifférent à tout , se fit une vie nouvelle, remplie de petits inconvéniens et de petites peines journalières.

Il se contrariait et se fâchait de tout. Le caractère et les goûts de ses frères , la régularité des heures pour toutes les actions de la yiç» le silence de sa cellulç, la monotonie de ce qui l'entourait , la psalmodie du choeur et les prières régulières , froides dévotions qui lui paraissaient aujourd'hui dé-

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nuéesderaisonetdesentiment ; la ieciure du bréviaire , et des offices, qui avaient été jadis pour Luther , un si grand sujet de tentation , en devint un semblable pour le frère Emmanuel. Les livres saints, jusqu'ici sa seule ressource et sa. consolation, ne faisaient plus sur lui , la même impression qu'autrefois: encore pur parle raisonnement, il ne l'était déjà plus par la pensée; et les habitudes de la vie religieuse, la sublime mission de charité qu'il devait accomplir, n'avaient plus aucun attrait à ses yeux , fascinés par les rêves d'une imagination que rien ne pouvait maintenant ramener , que le malheur!

Sîes frères étaient désolés de le voir ainsi , car ils devinaient bien ses combats et leur cause. Quel est l'homme qui ne souffre pas d'être solitaire! Chacun d'eux, avait eu plus

OU moins cette guerre à soutenir contre lui-même. Mais doués d'une organisation différente, plus calme , plus indiiîérens pour vivre ou pour mourir, ils avaient triomphé de la tentation contre laquelle Emmanuel devait faiblir ; peut-être parcequ'ils avaient moins de misères, peut-être aussi, moins de grandeurs , que lui!

Mais le plus malheureux de tous, c'était le père Vincent. Vrai pasteur du troupeau qui lui était confié, grand sage, grand philosophe, savant dans les sciences du monde , comme dans celles du cœur, il comprenait la souffrance, et il savait la plaindre. Depuis long-temps il avait pénétré celle d'Emmanuel, mais le jeune religieux semblait fuir toute confidence, et les efforts du pauvre prieur étaient toujours inutiles pour amener son élève à lui parler de ses peines.

Croyant enfin de son devoir de causer avec son disciple de l'état dans lequel il était, un jour,^qu'il vit Emmanuel entrer dans sa cellule, plus troublé, plus sombre encore que de coutume, au moment ou le jeune religieux allait s'enfermer chez lui , le père Vincent retint la porte et lui dit :

— Mon fiis, j'ai à vous parler , laissez-moi entrer avec vous.

11 poussa le loquet de bois qui fermait la cellule, et s' asseyant sur le lit de paille d'Emmanuel, il lui fit signe de prendre place à côté de lui.

Emmanuel qui aimait son supérieur comme il eût aimé son père, Emmanuel dont l'âme était douce et pure encore, se je- a aux ge-

noux de l'abbé, et lui demanda pardon oa fondant en larmes.

— Pardon, dit ie père avec bonté! pardon? et de quoi ! Vous ne m'avez pas offensé que je sache !

— Si , si , pardon ! Oh ! mon père , mon ami, mon maître. Pardon de ce silence, et du peu de confiance que j'ai eu en vous! pour celte folie qui, au lieu de merapprocher de vous, m'a isolé en moi-même , et m'a perdu peut-être... Pardonnez-moi, sauvez-moi s'il en est temps encore...

— Qu'avez-vous donc , reprit le père Vincent , en relevant le jeune religieux , qu'est-il donc arrivé à cette jeune âme , si calme autrefois!.. Si agitée maintenant?.. Ah! Dieu... chez tous les hommes , faut-il donc trouver

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toujours cette trace de larmes qui ne tarit pas ! . . .

Qu'avez-vous mon ami?

Emmanuel raconta à son supérieur tout ce que nous savons de lui. Il parla surtout de cette rencontre et de cette conversation qui avaient laissé une impression si profonde dans son esprit !

Le père Vincent ne répondit rien d'abord.

Il regardait son élève, et le contraste frappant , de ces cheveux blonds , de ces yeux bleus , de cette figure du ciel , avec l'expression profondément ardente qui animait son visage à mesure qu'il parlait, avait quelque chose de satanique et d'horrible qui glaça le prieur ! . . C'est ainsi que le premier ange devait être au moment de sa chute!

Il ne pleurait pas ; il attendait les reproches en silence.

— Prononcez, dit-il enfin à son supérieur. Punissez-moi, châtiez-moi. J'ai encore le courage de me repentir... Demain peut-être je ne l'aurai plus!

— Ce n'est pas vous qu'il faut punir, reprit le prieur d'une voix sombre ; c'est moi , moi seul ! qui dans ma coupable imprévoyance , vous ai laissé jusqu'à ce jour , sans conseil et sans épreuves ; moi, qui ai faussement espéré que vous atteindriez, dans le silence et le repos de l'esprit, le but de votre carrière humaine!... Hélas, je n'ai pas songé que tôt ou tard, vous seriez engagé dans cette lutte terrible où nous combattons tous!... C'est moi qu'il faut punir ! Dieu vous doit pardon et miséricorde pour votre ignorance.

Cependant, Emmanuel , j'ai la conscience d'avoir été pour vous plus faible qu'imprévoyant! Car rappelez-vous le passé ! Souvenez-vous combien de fois je vous ai supplié de penser un peu à l'avenir!... Vous souriez à ces paroles , en me disant que vous n'aviez pas d'avenir sur ta terre... Avais-je tort?... Ecoutez mon enfant , il faut réparer le passé, il est temps encore. Heureux d'avoir affaire à Dieu, et non aux hommes. Repentezvous , et vous serez pardonné. Vous avez jusqu'ici Yégété , si je puis dire ainsi; apprenez à vivre maintenant. La vie de l'homme est un combat; acceptez-le !

Le temps du soleil et des roses est passé pour vous ! Les fleurs sont flétries ; la couronne d'épines reste seule sur votre front meurtri. Baissez la tête; acceptez cette lutte

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