MARTHE A LA COUR
Le Louvre offrait à cette époque l'aspect le plus étrange et le plus bizarre. Lesprinces du sang, divisés par la nouvelle doctrine , paraissaient toujours au moment d'en venir aux mains; les femmes faisaient
à leur manière une haute et profonde politique , et pour servir l'avancement de leur famille et la puissance de leurs époux, elles avaient des intrigues avec tous les seigneurs qui pouvaient leur être utiles; et les perdaient ou les sauvaient , selon que que leurs intérêts demandaient l'un ou l'autre.
Les filles d'honneur des deux reines, surtout celles de MédiciSj formées à l'école de sa grande intrigue et de sa grande corruption , faisaient hautement profession des mœurs les plus scandaleuses et devenaient les instrumens de ses desseins , se prêtant à toutes les bassesses qu'elle leur demandait.
C'était donc à ce nouveau genre de vie , si loin de celui qu'elle avait mené jusqu'à-
lors, à ces intrigues de femmes et ces tromperies de cour que Marthe venait d'être appelée.
Elle descendit de sa litière, suivie d'un des anciens serviteurs de son père , de Clotilde de Faby, sa demoiselle de compagnie , et traversa la longue galerie qui conduisait chez Catherine de Médicis.
Les jeunes seigneurs, les capitaines des gardes du roi , étaient réunis dans cette grande pièce qui précédait la demeure royale. Elle fut l'objet de l'attention et des remarques de tous.
La simplicité de sa toilette , sans aucunes pierreries, ni ces ornemens qui étaient de mode à cette époque , leur parut
remarquable. L'étrangeté plaît toujours dans le monde; à la cour surtout.
René de Saint- Gelais s'approcha d'elle pour la saluer, et elle causa avec lui quelques momens ; puis elle entra dans le salon des dames et des courtisans qui faisaient le service de semaine auprès de la reine-mère.
Une des filles d'honneur voyant mademoiselle de Souvrey approcher de la porte du cabinet de la reine , s'avança et lui demanda son nom.
Sur ce que celle-ci répondit, qae la reine-mère l'avait mandée , un page , jeune homme de l'ancienne maison de la Trémouille, souleva une tapisserie de brocard, annonça mademoiselle de Souvrey, et Marthe entra un instant après.
Catherine de Médicis était debout, disant son chapelet ; elle lui fit signe d'attendre un instant ; puis ayant fini sa dixaine commencée, elle posa le chapelet sur une table d'ivoire, et s'approcha de mademoiselle de Souvrey.
— Bonjour , mon enfant, lui dit-elle avec ce ton moitié protecteur, moitié câlin, des princes qui vont demander quelque chose; asseyez-vous en face de moi, là, dit-elle en lui montrant un pliant de velours rouge.
Je vous ai fait dire de vous rendre prés de moi , demoiselle de Souvrey, parce que j'ai besoin de causer avec vous, sur un sujet fort important , et que j'ai besoin d'éclaircir. Jusqu'ici j'ai eu égard à, voire grande jeunesse et à votre goi-tt pour;
la retraite , et ne vous ai pas appelée à la cour pour faire partie de mes filles d'honneur , parce que j'ai vu que votre répugnance était prononcée ; mais à votre âge , cependant, une indépendance comme la vôtre n'est pas d'usage parmi nous, vous le savez. Vos parens ;, le maréchal de Givry , la comtesse de Larnage , et plusieurs autres, m'ont enfin supplié de m'interposer -entre eux et vous , puisque vous ne voulez 'pas les écouter ; je me suis chargée de vous •«décider à une alliance qui ne peut que vous convenir sous tous les rapports, et j'espère qiw vous n'y apporterez aucun obstacle.
- - Je ne me marierai jamais , dit Marthe avec- fermeté; je résisterais...
— Celuiqui demande votre main, inter- Tompi l la reine sans paraître faire attention
à ce qu'elle venait d'entendre, est monsieur René de Saint- Gelais , de la maison royale de Lusignan, maintenant devenu comte et haut baron de Saint-Gelais , de Lansac et de Montrevel, par la mort de son père ; vous le connaissez d'ailleurs, il vous aime , m'a-t-il dit, depuis long-temps; je pense , reprit la princesse en regardant Marthe profondément, je pense que vous n'aurez cette fois aucune raison à nous opposer.
— La meilleure de toutes , madame, reprit Marthe, c'est que je n'aime pas le comte de Saint-Gelais; que j'ose assurer votre majesté qu'il ne m'aime pas davantage, et que d'ailleurs, j'ai déjà eu l'honneur de lui dire que je ne me marierai jamais.
— Celte résolution si étrange à votre II. 4
âge , et dans la position où vous êtes , m'étonne beaucoup; je voudrais savoir, dit la reine avec malignité, si le docteur Saulnier recevrait en pareil cas , le refus du comte de Sainl-GeJais?
Ce nom jeté ainsi au milieu de la conversation , fit tressaillir Marthe ; elle comprit que la reine savait tout.
La reine-mère continua:
— Demoiselle de Souvrey, vous avez cru vos droits de seigneurie, plus grands qu'ils •ne le sont ; vous oubliez donc que vous êtes vassale et sujette du roi de France; que je puis quand je voudrai vous forcer à m'obéir, en confisquant vos biens et vos héritages, si vous devenez sujet rebelle et insoumis ?
— Je n'oublie pas cela, madame, et sans examiner ici , quels sont mes droits et les vôtres, je sais ce que je dois à votre personne royale et aux bontés que votre majesté m'a toujours témoignées; cela cependant ne m'oblige pas à lui obéir, en ce qui me regarde particulièrement ; mes vassaux et mes richesses sont au service du roi et de la reine-mère, si jamais ils pouvaient en avoir besoin ; mais , je n'appartiens qu'à moi, moi seule ai le droit de disposer de ma main, et je ne le cède à personne.
— Vous vous réservez le droit de disposer de votre main , dit Catherine brusquement; eh bien , vous ne l'avez pas; ne croyez pas me résister impunément , ne croyez pas cela; il est inutile d'ailleurs de vous cacher plus long-temps que je sais
tout ; je suis instruite de votre projet de mariage avec le docteur Saulnier; c'est un impie et un sacrilège, continua la reine; jamais un nom comme le vôtre ne s'alliera auprès du trône, avec un nom comme celui-là. Roturier d'ailleurs , et bourgeois indigne de vous... Puis, reprit-elle après un moment d'interruption , il n'a plus, je crois, de grands et longs projets à faire ici-bas... car nous le poursuivons avec une persistance qui le fera enfin trouver, j'espère !
Marthe leva sur la reine des yeux effrayés.
~ Il est vrai, répondit Marthe, que depuis l'enfance, j'ai juré de n'avoir d'autre époux que le docteur Saulnier j que je l'ai-
mais uniquement , et lui aurais donné ma vie avec joie; mais, madame, tout est changé ! l'avenir ne m'offre plus que des peines et des douleurs , en échange de tout le bonheur que j'avais espéré; et je ne serai maintenant, pas plus à Etienne Saulnier, qu'à aucun autre homme sur la terre.
— Pourquoi cela, dit la reine impatientée de cette résistance.
— Ceci est un secret qui n'intéresse que moi, madame; et je n'ai rien à dire de plus.
— Votre ténacité ne peut qu'être nuisible au sort du docteur Saulnier, dit la reine; vous augmentez ma colère contre lui par celte résistance, au lieu de l'apaiser.
Marthe frissonna ; ces mots qu'elle entendait prononcer de la bouche de celle qui, eii effet, était l'arbitre du sort de son amant, la jetait dans la plus grande frayeur. Mais un moment de réflexion la rassura : pourquoi la reine le sauverait-elle? Hélas! elle savait trop bien qu'elle ne sauvait personne; comment pouvait-elle tenir autant à l'obéissance d'une jeune fille, et lui offrir pour récompense la grâce d'un homme si coupable. . . Etienne Saulnier, l'ennemi de la reine Catherine de Médicis, nonseulement comme hérétique, mais encore son ennemi personnel, qui dans les livres qu'il avait publiés, avait diffamé sa conduite et son caractère. Catherine pardonnerait-elle jamais cet outrage?
Marthe dit à la reine :
— Je ne conçois pas , niadame, en quoi
mon refus peut exciter ainsi le courroux de votre majesté , et comment surtout , il pourrait être un jour la cause de la perte ou du salut du docteur "Saulnier.
— Vous ne le comprenez pas. . . c'est trèspossible, dit la reine-mère en jouant avec une longue châtelaine de pierreries qui pendait à son côté. Toutefois , demoiselle de Souvrey , préparez-vous à m'obéir ; dans huit jours, acceptez pour époux le comte de Saint-Gelais; ou craignez-moi, craignez^ moi, dit-elle en posant une de ses petites mains blanches et délicates, sur le bras de Marthe; je n'ai que cela à vous dire; je puis vous faire verser bien des pleurs encore, croyez-le.
— Ah ! dit Marthe avec amertume , quand vous tenez vos ennemis, vous ne les laissez pas fuir !... je le sais.
— Vous avez raison, dit Catherine, et vous me connaissez mieux que je ne l'avais cru; mais, à votre égard du moins, je ne renierai pas ma nature, comptez -y. Ah! seigneurs et barons de France-, voilà ce que vous faites encore; vous vous croyez maintenant pluspuissans que vous n'êtes en effet. Louis XI vous a perdus, le peuple vous achèvera... et nous resterons encore sur les marches du trône, que vous autres serez déjà tombés dans un abîme d'où vous ne vous relèverez pas. Ah ! demoiselle de Souvrey , vous résistez à Catherine de Médicis ; eh bien, à nous deux la guerre ; à Tune des deux la victoire ; je vous briserai comme un verre ; et il sera trop tard alors pour demander grâce.
— En parlant ainsi, elle regardait Marthe de ce regard de faucon qui faisait tressaillir,
dit Brantôme , les plus grands mépriseurs de mort.
Marthe ne put le soutenir j elle perdit enfin le courage qui la soutenait depuis une heure et se sentit défaillir : elle tomba sans connaissance aux pieds de la reine.
Catherine donna l'ordre que mademoiselle de Souvrey fut conduite dans les appartemens de ses fdles d'honneur , pour qu'on lui donnât les soins qui lui étaient nécessaires.
LE 5IISSI0iNNAlRE.
Saulnier quitta Genève l'anie remplie de tristesse , mais non découragée. Ce nouvel obstacle, auquel il était si loin de s'attendre, avait doublé son courage et sa réso-
lution î une sorte d'orgueil involontaire lui représentait un succès dont nul autre n'aurait droit d'attendre de gloire; et les difficultés de son entreprise, le rendaient plus entreprenant, par cela même qui devait le décourager.
Il quitta Genève, et se rendit à Grenoble, où il rencontra Lefèvre d'Etaples, ce grand docteur, maître et inspirateur de Calvin; Lefèvre admira la ténacité d'Etienne ; et Tencouragea , en lui prédisant un succès au-delà de ses espérances. Saulnier demeura quelque temps avec lui ; puis partit de Grenoble pour se rendre à Embrun.
Il était éminemment fait pour la grande tâche qu'il allait entreprendre; il avait de cette éloquence populaire qui produit sur les masses un effet si rapide , et de cette
force d'ame qui les domine en les étonnant.
Les idées nouvelles ont toujours du succès auprès du peuple , qui n'a jamais de pensées assez arrêtées pour pouvoir y tenir.
Mais les prédications de Saulnier eurent à Embrun le même destin que toutes celles de la réforme ; la révolte les suivit de près. Les rues et les places publiques furent bientôt le théâtre du plus affreux bouleversement : catholiques et protestans se livrèrent une longue et sanglante querelle, que la mort seule venait terminer. Saulnier, si loin de chercher autre chose qu'une réforme religieuse qu'il croyait nécessaire, n'avait plus le pouvoir de rallier ce peuple furieux, que tant de causes, étrangères aux
pensées du ciel , rassemblaient sous la bannière nouvelle. La religion a souvent servi de prétexte aux idées révolutionnaires. Ce fut le grand résultat des paroles des Luthériens; cela seul peut-être qui se fera de long-temps sentir.
Le fanatisme s'engendre de toutes les discussions religieuses, puis dégénère entre les mains de l'homme, comme la parole de Dieu!
En peu de temps, le clergé et l'autorité décrétèrent l'arrestation du docteur Saulnier. 11 s'échappa , et courut ainsi de ville en ville, portant partout des paroles qui séduisaient le peuple, et l'entraînaient dans un abîme nouveau.
Partout chassé et persécuté, poursuivi dans tous les pays voisins de ceux où il avait prêché, il fut contraint de se retirer dans les montagnes; et il choisit, pour le lieu de sa retraite, une chaumière bien isolée, dans un site sauvage, au milieu des rochers et des grands accidens que la terre présente au voyageur dans les Alpes... Le cri de l'aigle et des oiseaux de proie étaient les seuls qu'on entendît dans ces vastes solitudes. Là, plus de bruit de la terre, plus de traces des révolutions humaines; l'homme, seul avec la nature, se replie sur lui-même , et peut à loisir méditer sur les grandes vérités de Dieu. Etienne Saulnier trouva ce lieu en harmonie avec sa position présente , et s'y établit en attendant une nouvelle occasion d'en sortir pour continuer sa mission. Il travailla à connaître le pays et le caractère des paysans monta-
gnards. Dès qu'il fil entendre sa voix, il bouleversa les esprits et les cœurs. Les peuples des montagnes ont toujours été indifférens aux révolutions des villes; pour eux , la vie est tellement à part, tellement douce et riante, qu'ils ne peuvent concevoir le désir d'en chercher une autre.
Mais les idées religieuses, les rêveries de l'ame ont toujours produit sur eux une impression profonde. La nature, selon qu'elle s'offre aux regards de l'homme, le porte à la rêverie ou à la distraction. L'aspect des montagnes élève l'esprit à Dieu et ramène aux pensées religieuses. Dès que Saulnier eut parlé , dès que les habitans de ces demeures désolées, où nul prêtre n'avait encore passé, où rien des méditations saintes n'était venu jusqu'à eux, ils écoutèrent
et furent charmés. Us n'étaient pas capables, dans leur ignorance, de démêler la vérité de l'erreur; il ne fallut môme pas les engager à renier des pratiques catholiques qu'ils n'avaient pas, à ruiner des autels qu'ils n'avaient pas élevés. Leur temple, c'était la chaumière à moitié close où reposait et s'abritait la famille entière; leurs jours de fêtes religieuses, tous les matins et tous les soirs, lorsqu'ils priaient en famille le grand maître et l'auteur de l'univers. Quelquefois, au coucher du soleil, Etienne Saulnier, gravissant les montagnes, venait se placer sur une roche élevée, et de là, prenant sa cornemuse, il appelait le peuple pasteur près de lui.
Ce fut peut-être le seul moment de bonheur dont la chronique de sa \ie conte 11. 5
\r\ iii') Il
l'histoire. Le souvenir des persécutions' tlbiit il était l'objet, l'arrêt de mort qui planait sur sa tôle , le i egrel du passé , les souvenirs d'amour qu'il laissait derrière lui , toiit cela vint peu à peu s'éteindre dans cette vie d'activité religieuse et de pensées divines. Puis, quand la vie du cœur tut éteinte, ou, pour mieux dire, suspendue en lui, la vie de l'esprit s'y développa toiit entière. Elle l'entraîna loin du monde réel, loin de la vie raisonnable; et la solitude, la rêverie, l'exaltation des idées religieuses, le jetèrent dans l'erreur, et l'y vouèrent jusqu'à la mort.
Il habitait depuis quelques mois les vallées des Alpes ; ses paroles causaient un grand mouvement révolutionnaire parmi les montagnards; et, sûr de leur conversion, il formait déjà le projet de quitter sa retraite,
pour courir après de nouveaux succès. Il y fut bientôt décidé par les nouvelles, qui lui parvinrent, des persécutions dont ses frères étaient accablés à Paris.
Plusieurs lui écrivaient, sans oser lui dire toute la vérité; d'autres le demandaient avec ardeur , espérant tout de son génie et de sa résolution. Dès qu'il comprit qu'il leur était nécessaire, il résolut d'aller auprès d'eux.
Rien ne put le retenir , ni les dangers auxquels il marchait infailliblement, ni la paix et la douceur de sa vie actuelle. Les maux présens de la religion qu'il venait d'embrasser lui étaient plus affreux que l'avenir qu n avait à craindre pour luimême^