‹ Étienne SaulnierChapitre 21 sur 27 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

effrayante, que le cœur et l'esprit vont se livrer en vous.

Pensez et méditez. La pensée est ce qu'il y a de plus grand dans l'homme. Méditez les écritures , c'est là que vous trouverez un refuge contre toutes les tentations. L'Évangile est le grand livre qui enseigne toutes les vertus. Vous y découvrirez chaque jour de nouvelles grandeurs. Étudiez-le.

Mais je n'approuve pas cette ardeur pour les études profanes, qui vous est venue lout-àcoup. Ceci est encore une tentation. Mon fils, la science n'est bonne qu'à l'esprit mùr et calme; devenu tel, ou parle temps ou par le malheur; mais pour une âme comme la vôtre , sans connaissance d'elle-même et

des autres, la science serait la plus fatale deg passions.

Nous avons vu des solitaires plus vertueux et plus sagesque vous, tomber en un jour sous le poids de leur savoir et de leurs livres entassés ; abattus par les tortures du doute et de l'intelligence , ne sachant comment résoudre cette grande solution, ce vieux problème de la grandeur, de la vanité, ou de la petitesse de l'homme ! ... La lutte a été longue , leur perte était inévitable. Ils sont tombés! vers de terre, éclipsés par un rayon du soleil de Dieu !

Ils ont compris enûn que l'étude pour un soHtaire, n'était bonne qu'après de grands combats , et surtout de nombreuses victoires; ceux qui ont ainsi triomphé d'eux mêmes ^ peuvent étudier et savoir.

— 2ii0 —

Mais les études métaphysiques ne peuvent profiter à celui qui ne sait pas encore raisonner ; et celui qui n'a pas appris à lutter contre l'esprii de mensonge , ne peut reconnaître tout de suite l'esprit de vérité. Celui enfin , continua le père Vincent en regardant Emmanuel, celui qui n'a pu résister à une faible tentation, qui gémit dans sa solitude, qui n'a pu voir une position différente de la sienne sans être ébranlé ; celui là ne peut se sauver dans les rêves de l'esprit et de la philosophie. C'est l'évangile seul qui peut le rendre vainqueur dans ce combat terrible; Ce n'est pas la science.

— Oh! Dieu, dit le frère Emmanuel; que deviendrai-je donc? La science et l'élude me sembleraient seuls capables de m'aider en ce moment affreux.

— Je vous i'ai dit; La grande parole du Messie vous enseigne d'ailleurs avant moi, ce que vous avez à faire pour garder la grâce. « Priez et méditez , disait le Seigneur à ses apôtres. » Il leur disait cela, au moment d'un assaut terrible , prêt à rendre témoignage dans les tourmens et la mort, dont lui seul du reste, a voulu prendre la part pour tous.. Il leur disait de méditer. Je vous redis à son exemple : Priez et vous serez fort!

— Hélas ! je ne puis plus prier. Ma vie est toute entière aujourd'hui , dans le souvenir de ce que j'ai entendu , de ces deux êtres heureus, dans le monde!... Heureux par le monde enfin . ! . . Cette femme si belle si touchante, cet homme si heureux près d'elle! mais n'est-ce pas mon père, qu'elle était bien belle!

— Elle ne m'a pas semblé plus jolie qu une autre , répondit froidement le supérieur. Elle ne l'était pas, en effet d'une manière remarquable. Tout est dans la comparaison, continua-t-il avec tristesse. Nos biens, nos maux , nos admirations. Cela est bien tristement vrai! . . . elle vous a paru belle et moi! je ne l'ai pas seulement remarquée. Voilà l'histoire de chacun de nous.

Emmanuel regarda son supérieur dans un tel étonnement , que celui-ci ne put s'empêcher de sourire.

— Enfant , dit-il avec bonté , enfant ! qui ne voit la vie qu'à travers son propre cœur! Écoutez, ami, écoutez ma sagesse , elle vient de l'expérience du malheur, et du souvenir des déceptions humaines. . . c'est la meilleure croyez-moi. La félicité n'est pas de ce mon-

de... Le règne du Christ n'en était pas, il l'a dit : Le bonheur n'en est pas non plus! tout ce qu'on peut espérer c'est d'asservir les événemens à soi par la résignation l toute la vie heureuse est dans ce seul bonheur. La force tie l'esprit s'acquiert par la pensée, la force du cœur, par la patience!

Leibnitz, ce grand penseur et ce grand philosophe, désirait qu'on pût former un ordre religieux où les hommes, élevés dès l'enfance à supporter toutes les douleurs physiques , à méditer d'avance sur toutes les peines morales, deviendraient nécessairement des hommes d'une trempe rare et sublime, qu'aucune douleur ne ferait reculer.

« Mais, ajoute le philosophe, ces hommes seraient trop au dessus des autres, et trop redoutables aux puissances ! . . . »

Paroles étranges, mais vraies, croyez-le; si vous suivez cette règle, vous triompherez des tentations. Si vous suivez une autre routé vous êtes perdu! Apprenez donc à souffrir sans chercher à fuir les souffrances , et vous apprendrez à être heureux.

Le père Vincent quitta son élève après avoir dit ces paroles; car le découragement et ''incrédulité profonde qui se peignaient sur son visage, firent sentir au prieur que tout ce qu'il venait de dire , n'avait pas mêmeété compris!

Emmanuel , en effet, n'avait ajouté aucune foi à la morale du saint abbé ; bientôt il faiblit de plus en plus sous les tentations qui l'opprimaient. Son âme, que le travail énervait à force de veilles et de fatigues , se trouvait aussi ennuvée des sciences, qu'il les

avait souhaitées avec ardeur. Dès qu'il eut désiré quelque chose de ce qu'il n'avait pas dans sa solitaire demeure, il désira tout! Rien de la vie paisible ne pouvait plus lui plaire. La charité même, cette douce passion de l'humanité pour l'humanité , ie frère Emmanuel ne la comprenait plus ! Maintenant, il entendait froidement la cloche d'alarme annoncer le danger de quelque malheureux !... S'il marchait à son secoure, s'il parvenait a le sauver , il ne versait plus ces larmes délicieuses , qui tant de fois l'avaient fait tressaillir ! Enfin , rien de ce qui est pur et droit, n'arrivait à son cœur !

— Je ne puis vivre ainsi , disait-ii un jour au père Vincent , dont la sollicitude l'entourait de surveillance et de conseils : je ne puis vivre ainsi ; je sens en moi une fatale pensée de suicide ! . . elle tuera mon corps ou mon

àme, je ne sais... Mais l'un ou l'autre y suc* combera !.. Le ciel , l'air , la nature , m'étouffent ici de leur poids épouvantable!... Je veux vivre!.. Je veux aller demander au monde, cette part de bonheur dont toute créature est destinée à jouir.... Je partirai , je fuirai loin d'ici!... Je n'y peux plus vivre...

— Insensé, reprit le père Vincent, tu crois donc trouver la vie telle que tu la rêves!.. Vous croyez Emmanuel, (/ue le monde a bien des bonheurs à vous donner ? Mais regardez donc autour de vous! Puisque vous avez voulu la science , profitez au moins du bon coté qu'elle peut offrir ! Dans l'histoire de tous les peuples et de tous les âges , qu'avez-vous donc vu qui ne dût vous apprendre que tout trompe sur la terre, que tout y est sujet à la douleur et au déses-

poir; et détruit en ïun jour , par lo soufilo glacé de la mort , qui renverse tous nos projets! Ici, là-bas, ailleurs, par toute la terre,vous entendrez unmême cri de détresse s'élever du sein de nos cités , de nos villes et de nos solitudes! C'est en vain que nous essayons de placer au mieux, cette tente portative où notre âme est prisonnière ; en vain que nous faisons des rêves, des projets... Rien ne dure, rien ne demeure; l'ami d'hier est l'ennemi de demain!... Le cœur trompe le cœur , l'intérêt personnel éteint tout intérêt pour autrui î... Si l'homme peut tout changer s'il est heureux une heure, l'heure d'ensuite lui enlève sa félicité et creuse à côté de son bonheur , une fosse pour l'engloutir ! C'est en vain , que nous bâtissons sur du sabie , nos rêves et nos établisse-^ mens d'un jour ! . . . Car nous sommes tous incertains de la vie, comme do la joie... Et

l'homme n a fait nulle part ici bas, de bail avec l'Éternel !

— Mais qui peut me dire que votre sagesse soit la voix de Dieu ? dit Emmanuel avec vivacité, qui me dit que vous avez raison et que j'ai tort ?

— Le père Vincent le regarda tristement, Rien mon fils, lui dit-il rien, que l'avenir ! en effet!

Emmanuel se Jeta dans les bras de son supérieur, en le suppliant d'excuser sa faiblesse et son imprévoyance.

— Parlez , mon enfant , dit le prieur.

Je dois, au moins, avoir profité de quelque chose, en vivant près d'un siècle sur la terre! J'ai apris à être indulgent! C'est la vertu

de mon âge! En acceptant la charge de supérieur de vous tous, oh ! mes frères, je n'ai compris qu'un devoir, après celui de vous éclairer et de vous instruire, c'était de vous excuser . J 'ai vécu quarante ans dans le monde . J'ai beaucoup vu, et j'ai beaucoup souffert. Il m'est resté de cette longue épreuve une profonde indulgence. La vie religieuse, n'a ni desséché mon cœur, ni endurci mon âme.

J'excuse et je plains encore ! Quoiqu'il y ait des souvenirs tout-à-fait éteints en moi , des passions, dont le nom seul résonne encore à ma mémoire, je sais que l'homme est un étrange assemblage, de biens, de maux, de faiblesses inouïes. Et je l'excuse, car je l'aime.

Ce ne sont donc pas des reproches que je voiis fais , mon ami , ce sont des conseils que je vous donne, simplement.

Vous m'apprenez que vous avez résolu d.) quitter le monastère, et d'aller vivre au milieu du monde! Comment puis-je entendre une pareille nouvelle, sans douleur et sans effroi? J'ai la conscience que vous serez malheureux.

D'un autre côté, ma façon de voir, et d'envisager la vocation religieuse , me défend de vous retenir. Vous serez libre de vous adresser à là cour de Rome , quand vous le voudrez. Vous partirez d'ici quand vous le voudrez. Je n'userai jamais d'aucune force légale pour vous retenir. Je ne suis pas votre maître, je ne suis que votre frère. Dieu est le maître unique et souverain. Son ordre vous retient ici ; si vous oubliez l'obéissance , ce n'est pas moi qui puis vous en faire souvenir.

Je vous demande seulement de vous juger

seul à seul avec votre conscience! Emmanuel , l'homme qui a été vertueux comme vous pendant vingt-cinq ans, ne se voue pas au crime sans désespoir. Le remords vient vite , dans son cœur. Et le remords , croyezmoi, est peut-être ce que Dieu pouvait imaginer de plus sévère , pour punir l'homme de ses fautes.

Ainsi le père Vincent , par sa douce philosophie, tenîait de ramener le religieux qui s'en écartait de plus en plus. Mais il est un temps dans la vie, où l'on n'écoute rien que ses idées propres. Celles des autres nous semblent toujours fausses; les nôtres seules nous paraissent toujours justes. Aussi Emmanuel entendait-il vainement ces conseils du sage. Une secrète voix lui criait en vain , que le bonheur réel est dans le repos et le silence; en vain, il avait lu et

commenté les pensées des philosophes, qui tous, et les plus sages, ne pouvaient rien lui apprendre sur la félicité de ce monde, sinon qu'il n'en a pas! Montaigne, le plus sceptique , et en même temps le plus sage peut-être, liii criait en vain :

« Qu'il n'est point de bonheur que nous ne « devions acheter, au prix de quelques

« maux! » Une autre voix lui disait

aussi :

«S'il est des jours amers, il en est de si doux !

«Hélas ! quel miel jamais n'a laissé de dégoût!

«Quelle mer n'a point de tempête? (*)

Ce fut dans ces combats terribles qu'il passa une année entière. Le père Vincent

{*) André Chénier.

comprit qu'il était perdu , le premier jour où la charité ne lui parut plus un bonheur. Dès que sa vocation sublime ne l'inspira plus, comme autrefois , il sentit la faiblesse de son disciple et vit sa chute inévitable.

Page 1