‹ Étienne SaulnierChapitre 22 sur 27 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

En effet , rien de ce que l'on put dire à Emmanuel pour le persuader de rester dans sa retraite, ne put l'influencer ni le faire reculer.

La demande de sécularisation fut envoyée à Rome. Les motifs qu'il alléguait comme unique et seul héritier de la maison de Candheilles, étaient une cause suffisante selon les canons de l'église, pour qu'il retournât dans le monde, le Saint-Siège envoya la bulle , et Emmanuel fut libre ! . . .

Le jour de son départ arriva.

Par un étrange rapprochement , ce jour même , un vieux religieux , qu'Emmanuel aimait tendrement , quittait aussi le toit du Saint-Bernard pour n'y jamais rentrer!... Victime de son dévoùment, quoique infirme et fort âgé, il avait voulu encore comme les autres, parcourir les montagnes pour aider aux voyageuurs, et il avait été écrasé par la chute d'une avalanche... On avait retrouvé son corps brisé ; ses cheveux blancs

comme la neige , étaient glacés sur son visage meurtri.

Les cloches du monastère sonnaient depuis le matin l'office des morts... Le cercueil du martyr de la charité porté par quatre des plus anciens religieux, était déposé à lentrée de la chapelle de l'hospice. Le prieur officiait.

Quand le corps passa près d'Emmanuel habillé en homme du monde , et agenouillé sur une dalle de l'église, il frissonna malgré lui, et jetant après le dernier novice , l'eau bénite sur le cercueil , il se retira au fond de la chapelle et pleura amèrement.

Le père Vincent vint à lui , quand l'office fut fini , et pendant que les religieux se ran-

gealeiit en ordre pour la convoi , ii lui dit brièvement :

— Emmanuel ne voudriez-vous pas être à îa place de cet homme? Tout est fini pour lui... Tout commence pour vous... y songez- Vous?

Emmanuel prit la main du prieur, et ne répondit rien.

La grande porte abbatiale s'ouvrit alors pour laisser passer le convoi. Tous les religieux suivaient en chantant les psaumes ; et ie son des cloches, répété par les échos, d'abîmes en abîmes, semblait prononcer une oraison funèbre , dans ces vastes solitudes^ où venait de mourir l'homme martyr de la charité !

Alors on vit un étrange spectacle ! devant

le père Abbé, deux hommes étaient silencieusement placés , réclamant tous deux sa dernière bénédiction.

Couché dans son linceuil , revêtu de ses habits monastiques , déjà parti pour un autre monde, le religieux mort , le^ mains jointes,les yeux fermés , n'était plus qu'une ombre , indifférente à la terre , et dont l'àme heureuse , habitait les régions éternelles , pour lesquelles il avait vécu , pauvre et seul, ici-bas; pour lesquelles il venaitde mourir !...

Puis Emmanuel, comte de Candheilles, Jeune déserteur de la vie claustrale , partant aussi pour un monde nouveau ! mais où rien n'est stable, rien n'est solide... et dont la destinée était loin d'être achevée comjïie celle de son frère!...

Le père Vincent bénit d'abord le vieux religieux , et jetant de l'eau sur le corps , il prononça plusieurs fois ces paroles dupsalmiste.

— « Beati mortui qui in Domino moriuntur. »

Bienheureux les morts qui meurent dans le Seigneur. Chaque religieux vint à son tour jetter de l'eau sur le corps , et prononça les mêmes paroles.

Alors , le convoi partit silencieux , les moines s'éloignèrent tristement d'Emmanuel , et lui faisant un signe de la main , ils descendirent le défilé rapide et couvert de neiges , qui conduisait au lieu de la sépulture des frères , près de la grande morgue du Saint- Bernard.

Emmanuel, resté seul sur ia montagne,

regarda pour la dernière fois ces lieux qu'il

ne devait plus revoir. Là, s'étaient écoulés

pour lui des jours, qu'il ne retrouverait plus,

peut-être ! Là ! le repos et la paix . Où il va,

des tourmens, des incertitudes, des malheurs.

Mais à un cœur de vingt ans, la vie n'est jamais redoutable. La sage bonté de Dieu qui nous créa misérables, a fait de telle sorte, que ce n'est jamais qu'à la fin de la vie , que nous savons ce qu'elle vaut.

Il descendit donc rêveur et préoccupé le défilé rapide qui devait le conduire au bas de ces montagnes dans les délicieuses plaines de la vallée d'Aoste et de la Tarentaise!... Acette vue, qui lui n'avîîit jamais vu de pays , il fré-

mit d'émotion et de joie. Il descendit plus rapidement

Alors il retourna encore une fois la tête, et aperçut les religieux qui revenaient deux à deux, à pas lents, les mains dans les grandes manches de leur habit, silencieusement recueillis !

Ils étaient tous arrêtés , et paraissaient des ombres aériennes suspendues entre le ciel et la terre ! Ils restaient à la même place sans faire aucun mouvement ! Ils le regardaient sans doute !

Alors, Emmanuel sentit son cœur s'oppresser, . . Il essuya une larme qui coulait de ses yeux.

Puis il disparut bientôt à travers les nei-

ges, qu'aucun pied n'aurait osé affronter, que le sien, et s'élançant au milieu du monde, haletant, joyeux , délivré, il s'écria:

— A moi la vie , et l'avenir.

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