‹ Étienne SaulnierChapitre 24 sur 27 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

sur la scène du monde pour le connaître à fond. Je jouissais si pleinement de ma nouvelle existence que je pensais à peine au présent, peu à l'avenir, et jamais au passé. 11 m'aurait fait trop de mal !

De tous les pays que je pouvais choisir pour m'y établir, l'Italie me parut le premier de tous. Naples! Naples où tout est beau où la vie est facile et riante , où le soleil anime , console , égaie; ce fut donc à Naples que je vins me flxer. J'étais riche, mon père m'avait laissé un nom illustre , je jouissais de ces avan tages en homme qui n'en désire point d'autres.

La duchesse deL*** me distingua bientôt au milieu de cette foule ambrée où je venais de paraître. C'était une des femmas les plus

à la mode de l'Italie; elle était belle, elle avait vingt ans; et quoique je ne fusse pas attiré vers elle par un sentiment profond et sincère , je me persuadai néanmoins que je l'aimais beaucoup, tant je croyais trouver le bonheur dans tout ce qui venait de l'amour et du monde.

Notre liaison dura ainsi quelques mois, pendant lesquels j'aimai trop superficiellement pour être malheureux , et avec trop d'ardeur pour ne pas me croire heureux.

Mais la duchesse de L*** était très corrompue et je ne croyais pas cela. Jedevins jaloux , je me plaignis, elle se mit à rire, je gardai le silence pendant quelques jours, puis je recommençai mes reproches , car cette fois j'avais aquis la certitude qu'ils étaient fondés.

Après de longues plaintes écontées avec un sang- froid admirable.

— Tenez me dii-elie en prenant un air triste et désolé, tenez Emmanuel je dois tout vous dire... Oui vous l'avez deviné. C'est une tuile qui me tombe sur la tête , mais je ne vous aime plus!

Elle accompagna cet aveu naïf d'un éclat de rire qui me fit trembler de la tête aux pieds.

— Oui , reprit-elle en jouant négligemment avec un bouquet de violette , oui , je ne vous aime plus 1 Ceci mon Emmanuel est la conclusion de tous les amours de ce monde, tout finit! j'ai toujours dit qu'il enserait ainsi entre nous, vous m'aimiez par enthousiasme moi je vous aimais par désœuvrement. Con-

venons-en tous deux ; ne nous fâchons pas, dit-elle en me tendant !a main, j'espère que vous serez toujours de mes amis.

En écoutant ces étranges paroles , dites avec mi aplomb et un calme surprenant , je croyais rêver.

J'avais eu la folie d croire l'amour aussi durable que le malheur. Je tombai du ciel en terre.

Je quittai précipitamment la duchesse deL*** sans lui dire un mot. J'étais si stupéfait, si désenchanté, que je courus devant moi pendant deux heures , ne sachant ce que je faisais, ni où j'étais, ne pouvant même me souvenir du lieu que j'habitais.

Mais je dois dire que l'amour-propre et la réflexion , me faisaient plus malheureux que

l'amour trahi. J'étais trisie, d'avoir perdu une illusion, plutôt que d'avoir perdu ma maîtresse. Je ne l'avais jamais aimée assez sérieusement, pour que sa perte me fût sensible, autrement que par orgueil, et par cet indéfinissable lien qui nous attache toujours violemment à ce que nous perdons malgré nous.

Si la veille, il me fût venu en tête de rompre avec elle, je l'aurais fait sans douleur; elle venait là, m'imposer cette séparation... J'en pleurais !

Cependant il me resta de cette première déception une tristesse profonde. J'apprenais déjà aux dépens de l'expérience ce que c'était que décompter sur autrui. Je me disais, qu'il y avait en effet de la folie à se fier à un sentiment dont personne n'est maître ; pas plus ce-

lui qui l'inspire que celui qui l'éprouve! Je moralisai pendant toute une journée sur cette aventure, et il me resta, de cette méditation , un plus violent désir dem'attacheraumonde. Je n'étais pas assez malheureux pour le fuir. Le monde retient, tant qu'il n'a pas brisé. Jamais ses premières leçons ne servent à ceux qui le servent.

On serait trop heureux s'il en était autrement.

Six mois après ma rupture avec la duchesse de L***, je me promenais un soir machinalement dans les rues de Naples, regardant tout sans m'arrêter à rien , lorsqu'en passant de-»

vant un des palais de la rue de Tolède , j'entendisdansundes salins du rez-de-chaussée, des éclats de rire , un bruit , et surtout un son de voix de femme qui me fit arrêter.

Je montai sur une borne, et j'essayai de voir dans l'appartement.

Une jeune femme, assise sur un canapé , était entourée de plusieurs personnes , qui s'amusaient à lui jeter des fleurs.

Tout à coup deux jeunes gens qui faisaient partie de cette société joyeuse, s'écrièrent , en sautant par la fenêtre. Au voleur, au voleur... Allons messieurs, courons après lui; je viens de le voir, sa tête passait tout-àl'hcure , jusqu'à la moitié de la balustrade.

Je me mis alors à courir de toutes mes jambes, mais ils m'atteignirent... Et bientôt d'autres éclats de rire succédèrent à ceux du salon , quand en m' approchant , ils me reconnurent. C'étaient des hommes de ma connaissance, et leur méprise nous amusa beaucoup. Pour réparer leur offense , ils me proposèrent de m.e présenter à la maîtresse de la maison , tout voleur que je pusse paraître. J'acceptai, je n'avais rien à faire; puis un son de voix que j'avais cru reconnaître m'avait intéressé à cette maison maigre moi .

— Chez qui me menez- vous , dis-je en souriant à l'un de ces messieurs.

^— Chez la comtesse d'Olben , reprit-il indifféremment ; et nous arrivâmes au même instant.

Chez la comtesse d'Olben! Ainsi donc j'ai-

lais me retrouver près de cette femme, dont î'existeoce avait tant influé sur la mienne , sans qu'elle s'en doutât. . . J'allais la revoir !.. Moi qui ne l' avais jamaisoubliée!.. Moi qui la voyais toujours dans mes rêves ; elle allait renouveler , par sa seule présence , le souvenir d'un des jours les plus orageux de ma vie !

Oh ! Dieu ! pourquoi donc en mettant le pied dans cette maison , qaelques pressenlimens ne vinrent-ils pas me faire trembler , et m' arrêter sur le seuil 1 Pourquoi donc les âmes dévouées n'ont-elles pas une double vue , sinon pour elles , au moins pour ce qui leur est cher ? Que de fois le souvenir de cette première soirée, où Jéromia couverte de fleurs , rieuse , paisible , honorée , m' apparaissant comme une jeune fille heureuse,

m'est-il revenu depuis à l'esprit , pour me désespérer et me briser le cœur.

Je lui fus donc présenté, elle m'accueillit avec bienveillance , et après avoir dit quelques mots assez niais avec un trouble dont je ne pouvais me rendre maître , j'allai m' asseoir à l'autre bout du salon , et là, je regardai cette femme , je l'écoutai parler , avec un bonheur et un intérêt inimaginables.

On annonça successivement plusieurs personnes, entr' autres madame de Saint-Yves , avec laquelle la comtesse parla beaucoup ; je compris qu'elles ne s'étaient pas vues depuis long-temps.

Je les entendis parler de la France , du voyage qu'elles avaient fait ensemble l'année précédente...

Bientôt le visage de madame d'Olben devint sombre et triste... J'écoutai plus attentivement... On parlait du voyage au Saint- Bernard ! . . C'était là que ces deux dames s'étaient rencontrées...

La comtesse d'Olben essuya furtivement une larme qui coulait le long de ses paupières blondes. . .

Madame de Saint- Yves partit quelques instans après ; je m'approchai de la comtesse.

— Vous aussi , lui dis-je avec tristesse , vous aussi , vous pleurez donc au souvenir du Saint-Bernard.

Tout étonnée , elle me regarda , et me ré-

pondit avec ce petit ton un peu brusque qu'elle avait habituellement :

— Mais non, je ne pleure pas du tout , au contraire.

Je ne répondis rien là-dessus ; mais je continuai à parler avec elle du Saint-Bernard.

Elle avait conservé de ce lieu si triste , un souvenir dont je ne pouvais deviner la cause ; je la connus plus tard. Je la quittai, ce soir-là, le dernier de tous; et depuis, je revins tous les jours chez elle.

Mais au bout de quelques temps, surpris de ne jamais y voir le comte d'Olben , un jour , que nous étions tous les deux seuls , j'osai lui en demander l'explication.

Comme il était de notre destinée de nous

aimer et de souffrir , une secrète sympathie nous avait déjà liés l'un à l'autre, sans que ni elle ni moi, nous l'eussions encore devinée ; et avec cette confiance qu'on a tout de suite avec ceux qu'on aime ; elle me répondit :

— Le comte d'Olben est toujours ici...

mais je le vois fort peu. Il y a long-temps que nous devrions être de retour en France , où tant de liens nous appellent ! . . mais il en est un, ajouta-t-elle avec tristesse , qui le retient ici.. . Ce n'est plus moi qu'il aime ! . . .

En écoutant Jéromia parler ainsi , je restai anéanti ! quoi ! ie bonheur de ces deux êtres, qui, deux ans auparavant , m'avait arraché à ma solitude, cet amour si doux , dont le seul souvenir bouleversait mon cœur et ma raison... Cet amour était déjà enseveli dans ioubli du passé , dans l affreuse poussière

du temps, d'où nul bonheur ne pouvait plus renaître!

Ce fut donc à moi qu'elle confia ses peines, comme si je pouvais l'en consoler, et les faire oublier , moi qui devais lui en causer tant d'autres !

Je m'attachai bientôt à elle avec une tendresse profonde ; et je devins pour sa vie entière le premier intérêt, l'unique amour.

Nous vécûmes ainsi dans l'oubli de tout devoir et de toute raison !

Le comte d'Olben s'occupait si peu de sa femme, qu'il nous laissa jouir d'une malheureuse liberté, qui hâta la perte de Jéromia sans doute!

Mail le réveil vint , et il fut terrible ! Ce

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