L ARRIVEE
Poète par le cœur et par la pensée, Etienne Saulnier s'en allait seul , jetant ainsi sa vie au hasard, sans regrets et sans espérances.
Son voyage fut long et pénible \ il arriva enfin sous les murs de Paris, le 20 août 1560, vers 7 heures du soir.
En voyant aller et venir devant lui les gens qui passaient dans les rues; en entendant les éclats de rire du peuple, qui font croire à tous les bonheurs qui lui manquent, Etienne sentit alors pour la première fois, un poids horrible qui lui serra le cœur.
N'est-il pas proscrit lui? proscrit et condamné! où aller à cette heure j quel asile demandera le malheureux persécuté. Oh !
c'est là, que viennent échouer ordinairement les tendresses humaines?... C'est dans l'abjection et le danger que l'homme apprend à connaître les hommes.
Puis, à peine iul-il entré dans Paris,
qu'il aperçut à tous les coins de rues et de carrefours, un édit royal, aux armes fleurdelisées , signé de François de Valois, roi de France, qui promettait une haute et grande récompense , à celui qui amènerait prisonnier Etienne Saulnier, ex-docteur à l'Université de Paris, ex-maitre en doctrine ès-arts , accusé devant le parlement comme sacrilège, impie^ sorcier et malfaiteur!... et ià-bas , en face de lui, la Grève... calme et silencieuse à cette heure, demain peut-être rayonnante des flammes du bûcher qui doit s'allumer pour lui...
Toutes ces pensées se présentaient à la fois à l'esprit du pauvre jeune homme.
La nuit était venue j et les épaisses ténèbres qui le cachaient à îa terre, comme pour le protéger contre la persécution , le cal-
mèrënt ûtt péii. Il se promena le long des fjuàis, admira le ciel parsemé d'étoileS.
Peiit-ôlrc , disait-il dans sa poétique rêverie^ peul-etre, oh! mon étoile, voiis veillez d'en haut sur moi, brillante et lumineuse!... m'apportez-vous lavieou la mort... l'annonce des larmes, ou des sourires?
Étoiles, que toutes les nations ont divinisées par quelques pensées touchantes ; protectrices des hommes, douces associées de sa vie , qu'il appelle ou qu'il invoque toujours à ses jours tristes où à ses jours heureux. Vous qui remplissez toujours une page de quelques rêveries humaines; que me présagez-vous? voiilez-vous me prédire nia nouvelle infortune , ou m'annoncez-vous un meilleur jour; bonheur ou malheur? Oh! mon étoile, je vous entends, vous m'appelez où vous êtes... j'y vais! je vous ai comprise.
Il avançait au milieu delà ville ne sachant encore où trouver un abri. 11 songea enfin au vicomte de Saint-Gelais. Sûr de trouver chez lui un asile pour quelques jours, j usqu'à ce qu'il ait pu prévenir ses frères de son arrivée, il se dirigea vers la demeure du vicomte, et arriva chez lui qu'il était déjà fort tard.