‹ Étienne SaulnierChapitre 6 sur 27 · TOUT TROMPE SUR LA TERRE · texte numérisé non relu

TOUT TROMPE SUR LA TERRE

Il y a dans une amitié commencée dès l'enfance, une foi qui ne ressemble à aucune autre, un lien auquel nul ne se compare. La fraîcheur delà jeunesse se reflète

encore avec elle au milieu des agitations de la vie présente , et la triste connaissance du cœur humain s'arrête devant celle toujours incomplète de l'ami d'autrefois. Nous l'avons aimé à l'âge où Ton croit à tout , où Ton aime sans juger. Nous l'aimerons toujours ainsi : cet amour nous repose des autres , commencés plus tard, souvent abreuvés de déceptions , et auxquels le souvenir d'une tristesse se mêle presque toujours.

Lié depuis le berceau avec René deSaint- Gelais , Etienne avait déposé dans son cœur toutes ses croyances.

11 arrivait en ce moment, persécuté, maudit, haï de tous , moins pour réclamer un service que pour donner à son ami la joie de le lui rendre. C'est ainsi qu'Etienne jugeait la vie, et que ni sa haute intelligence

ni son profond savoir , n'avait pu encore lui faire comprendre les hommes!

11 est des natures d'élite , desames-reines qui dominent au-dessus des autres par la confiance; c'est ainsi que celle d'Etienne était faite. Il n'avait rien de cette logique désolante qui apprend à se méfier de ses amis , et il eût choisi sans hésiter le malheur d'être trompé, à la honte d'avoir deviné celui qui pourrait le faire.

Il arriva donc chez Saint -Gelais avec confiance^ il était nuit, et nuit close. Etienne frappa à l'hôtel de Saint-Gelais, et d'abord personne ne répondit; il n'était cependant que neuf heures du soir, mais déjà le couvre-feu était sonné.

On ouvrit enfin.

René était nonchalamment étendu sur un grand lit de repos.

— Qui va là , à cette heure .^ dit-il brusquement.

— Etienne Saulnier ; répondit le jeune docteur en tendant la main à son ami.

— Salut à l'ami de Calvin , dit avec ironie le comte, sans se déranger , salut, huguenot, ave à toi. Et que me veux-tu , mon cher? continua-t-il en le regardant d'un air assez froid, mais qu'Etienne prit pour de la préoccupation.

— Je viens , dit-il en s'asseyant sur le

lit de repos , à côté de René , je viens te demander un asile, à toi que j'aimais comme un frère et qui m'as toujours aimé de même.

René fit un geste assez significatif de mécontentement , mais Etienne ne le comprit pas encore.

— Je suis proscrit et condamné, ajoutat-il avec émotion. Je n'ai plus d'asile possible que le tien, j'ai pensé que tu me remercierais de cette confiance, et me voici. Je ne compte rester ici que passagèrement il est vrai. J'arrive de Genève; je n'ai vu aucun de mes amis , nul ne sait encore que je suis arrivé. Demain ou après j'irai les trouver... et, continua-t-ii après un moment de silence, accomplir seul ce qui me reste à faire sauver mon pays de la dé-

pravation et de l'ignorance, ou mourir, si Dieu ne veut pas donner à ma faible parole, sa puissance divine et triomphante.

— Admirablement dit, répondit Saint- Gelais en riant. Bravo, Etienne, tu parles bien. De par saint René, mon patron, tu es un vrai huguenot. Ainsi, tu as vu Calvin et la réforme, à Genève; le sang couie iàbas comme ici, avec cette dilTérencc, que c'est ici le roi François qui le verse, et là-bas Charles Calvin ; ceci fait peu au résultat.

— Oui , j'ai vu Calvin , dit Etienne en ouvrant son cœur à son ami avec cette confiance du premier âge qu'il avait gardée, j'ai vu Calvin... mais, René, je suis parti le cœur brisé el méconlent. Calvin est un homme qui no cherche

qu'un nom , et rien d'audacieiisement vertueux n'est venu à son esprit pour raccompiir. 11 voit la réforme ouvrir à sa vie obscure un champ de grande illustration ; son imagination profondément craintive et faible l'éioigne du rôle actif où son devoir l'appelle; il est roi à Genève, il ne veut rien déplus.

— Ainsi, mon cher, c'est à toi seul que tu promets la gloire de nous convertir tous à la réforme ?

— A moi seul?... peut-être!... Tiens, il y a en moi une telle ardeur de croyance, une telle foi , un amour de Dieu si vif, que je suis heureux privé de tout, abreuvé déjà de peines amères. Tout s'efface dans les rayons de la flamme divine qui me brûle. Oh! René, songe donc au siècle où

nous vivons , à l'abomination de cette Babylone nouvelle, aux crimes de tous les hommes.

— Et tu crois, reprit René, que ta seule parole va suffire pour nous rendre des saints dignes d'être placés dans le calendrier? Assurément cela sera fort honorable pour toi...

Et un grand éclat de rire termina cette phrase.

Saulnier interdit ne répondit rien.

Le comte de Saint-Gelais avait, comme on l'a vu dans un des chapitres précédens, des projets d'union avec mademoiselle de Souvrey.

La reine-mère, dont il était un des favoris, lui avait encore donné sa parole royale que ce mariage s'accomplirait ; et on conçoit que dans une telle occasion , revoir Sauînier comme un ami, était un embarras pour lui dont il cherchait à se sauver avec le plus d'habileté possible.

— Enfin , dit-il au jeune docteur , tenant à renouer le commencement de cet entretien , enfin , tu es venu chez moi demander asile pour cette nuit, n'est-ce pas?

— Cette nuit, dit Etienne, et d'autres, peut-être : j'ignore le jour où je trouverai dans la ville un autre asile aussi sûr , alors je te quitterai,

— Mais il me semble , dit Saint-Gelais

avec humeur, voyant qu'Etienne ne comprenait toujours pas , il me semble que ta l'invites facilement chez les autres depuis quelque temps. Mon cher, que diable, tout le monde a un chez soi , qui est à lui et non au public. Si deux cents gueux de religionnaires comme toi, se mettaient dans l'esprit de venir me demander l'hospitalité cette nuit, tu conçois que les lois de la chevalerie et celles de l'hospitalité , tout ce que tu voudras , ne suffiraient pas pour me faire accepter cette charge.

— Qu'est-ce à dire ? reprit Etienne en l'interrompant à son tour. René, expliquonsnous... vos paroles sont inintelligibles pour moi en ce moment,..

— Je te veux faire comprendre, dit René avec une cruauté impitoyable, comprendre

que tii me gênes, et -qu'un homme de cour comme moi , qui vient d'avoir une charge magnifique, qui est en faveur près de Catherine de Médicis, fort bien avec la jeune reine écossaise; enfin, je n'ai pas besoin de l'expliquer tous mes projets. Tu conçois que la présence ici me gcne, car j'ai fait serment... comme tous mes camarades de guerre, de signaler à la justice les huguenots et les hérétiques... et tu me mettrais dans la nécescité... de...

— Ah ! c'est assez, dit Etienne avec amertume; René, je m'en vais... je ne te serai pas à charge long- temps.

— Non, non, dit l'autre avec une sorte d'embarras et de honte, non , pour celle nuit lu peux demeurer; à celte iieure, où irais -tu? c'est un point d'honneur

pour moi, de te garder jusqu'à demain.

— Ah ! dit Etienne avec douleur, portez ailleurs votre point d'honneur et votre pitié ! Arrière, ingrat et lâche , qui ne sait ni aimer ni sauver un malheureux. Arrière! je veux m'en aller, dit-il en se débattant contre René qui le retenait, je ne veux pas de votre pitié. Adieu, seigneur de Saint-Gelais, adieu, traître à l'amitié... Oh! René, laisse-moi partir; chaque minute qui s'écoule sous ce toit détesté me semble un siècle. Laisse-moi partir, René, laisse-moi, dit-il en se débattant toujours contre le comte qui le retenait malgré lui.

Mais lout-à-coupune pensée traversa l'esprit d'Etienne Saulnier;René n'avait-il pas dit qu'il était obligé de le dénoncer et de le faire arrêter ?

— H le regarda d'un air calme alors, et et il lui dit froidement, sans faire une tentative de plus pour s'échapper :

— Ah ! je comprends , comte de Saint- Gelais, courtisan du roi enfant, je comprends, maintenant : je suis votre prisonnier. Je demeure. Me voici. Et il s'assit tranquillement dans un fauteuil.

— Horreur! ditSaint-Gelais en soulevant la portière pour laisser à Etienne la faculté de sortir , horreur ! je voulais vous retenir cette nuit, docteur Saulnier, je neveux pas être un délateur.

Etienne alors se leva lentement , regarda René avec un sourire mêlé de pitié et de mépris, et lui dit en s'éloignant :

— Adieu, René, adieu, ni délateur, ni ami, c'est encore plus misérable, car vous n'êtes plus même un traître.

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