‹ Étienne SaulnierChapitre 8 sur 27 · UNE NOUVELLE · texte numérisé non relu

UNE NOUVELLE

Depuis le jour où Marthe de Souvrey avait eu avec la reine-mère l'explication dont nous avons parlé, elle était retournée chez elle, certaine d'avoir en-

couru sa colère et d'être dans sa disgrâce. Catherine ne lui pardonnait pas sa résistance à ses volontés, qu'on apprenait déjà à ne pas oser braver; et l'ordre de se retirer dans sa maison, sans paraître à la cour, lui avait été formellement prononcé.

Cet ordre était de bien peu d'importance à la jeune comtesse, et ne pouvait même que lui faire plaisir, en la laissant à sa solitude et aux chagrins qui l'absorbaient depuis le départ d'Etienne. Elle n'avait reçu aucune nouvelle de lui; chaque jour elle en avait espéré!... et chaque jour avait amené une déception nouvelle. Elle attendait... quoi ? elle no le savait pas ; mais elle avait cet instinct de la destinée malheureuse, cette divination des pleurs qui éclairent toute ame ardente. . . Elle attendait... ou le uKi'îieur de perdre Etienne

par la persécution , ou celui d'être toutà-fait oubliée de lui... et cependant, aussi le bonheur de le sauver ! . . . D'autres fois , et c'étaient les plus fréquentes, seule, (car elle est toujours seule maintenant,) elle écoutait le bruit du vent , et croyait, à chaque orage, à chaque soleil sombre, recevoir un avertissement de quelque jour néfaste qui approchait. Elle priait Dieu ; mais Dieu , qui peut tant de choses, n'a pu encore faire oublier l'amour et le malheur. Le temps a fait plus que lui, jusqu'ici. Dieu ! souverain de l'homme, qui sait ce qu'il lui faut, le laisse pleurer, sans doute, parce qu'ailleurs il n'aurait pas le droit d'être heureux !

Elle priait donc; et avant et après la prière, ses yeux abattus, son cœur gonflé ne pouvaient trouver ni calme ni consolation.

Il y avait déjà un an qu'Etienne était parti. Un an! Hélas! dans ses rêves d'autrefois, l'année qu'elle passait si triste, avait dû être si heureuse ! c'était cette même date 4560. Oh! comme tout nous trompe, comme nous sommes fous de souhaiter quelque chose, d'oser espérer encore sur cet amas d'illusions détruites , sur ces cendres éteintes qui nous ont fait naître, une révolution nouvelle qui nous rende heureux , alors qu'on ne peut l'être!...

Joyeux!... quand tout le monde pleure autour de nous!

Un jour, qu'elle était tristement assise à la fenêtre, oppressée de toutes ces pensées, le Père Fabre arriva chez elle.

Il était triste, il paraissait fort ému.

Le pauvre prêtre se tint debout devant

elle pendant un instant; elle, habituée à le voir chaque jour, s'étant levée pour le recevoir , était retombée clans ses réflexions, et ne s'occupait plus de lui.

Cependant le silence du Père Fabre finit par lui paraître extraordinaire, et, affectant de sourire pour l'engager à dire quelques paroles :

— Hé bien ! bon et excellent Père Fabre, comment étes-vous ce matin? dit-elle en lui tendant la main.

Marthe était comme tous les malheureux, elle devinait tout de suite la peine des autres.

— A^ous avez du chagrin , reprit- elle vivement, dès qu'elle eut jeté les yeux sur le visage du prêtre; qu'avez-vous donc?

— Bien fou celui qui place ses espérances autre part qu'en Dieu , dit-il tristement.

— Oh! oui, répondit Marthe: bien fou celui-là !

— Dieu demeure , le reste passe ; tout nous laisse et nous abandonne sur la terre ! dit le prêtre.

— Oui , tout nous abandonne sur la terre, répéta Marthe en soupirant.

— Demoiselle de Souvrey, il ne faut aimer que Dieu.

— Il ne faudrait aimer que Dieu , ditelle.;

11 se fit un moment de silence; et le rouet

d'ivoire que Marthe faisait tourner rapidement, troubla seul, de son bruit monotone, le silence de la chambre.

Puis le Père Fabre dit :

— Il faut toujours s'attendre à quelque fortune sur la terre, car chaque moment qui compte la vie de l'homme lui enlève quelque joie ou lui donne quelque douleur.

— Comme vous êtes triste aujourd'hui, dit Marthe avec sollicitude; que vous est-il donc arrivé , à vous , pauvre solitaire, qui devez être au moins à l'abri des douleurs de ce monde?

— Rien, répondit le père en soupirant; puis il parla d'autre chose , et Marthe n'osa plus l'interroger.

— Etienne n'écrit toujours à personne , dit-elle après un moment de silence ; personne ne sait rien de lui, n'est-ce pas?

Fabre ne répondit pas.

— Il arrive peut-être , continua-t-elle ; demain, peut-être, il sera ici; demain , j'aurai peut-être une lettre de lui ! Oh Dieu! dit-elle avec amertume, tous les jours espérer cela ! tous les jours dire la même chose... et se tromper tous les jours !

— Ayez du courage, dit le père Fabre.

Demoiselle Marthe , soyez forte devant cet amour qui ne peut plus revivre; pensez à Etienne pour prier pour lui.

— Oh! je prie pour lui, rassurez-vous. La prière est faite pour l'amour; je prie pour

lui; je pense toujours à lui, dit-elle en appuyant sa jolie petite main blanche sur la manche sale du capucin. Voyez-vous, vous ne pouvez concevoir ceque c'est quemonamonr, je le vois bien , car vous souriez de pitié en m'écoutant ; et vous, qui êtes bon , vous me plaindriez si vous me compreniez bien. Que vous dirai-jc? rien ! car celui qui n'a pas aimé ne peut comprendre ni les joies, lii les peines de l'amour. Elle s'arrêta découragée , car elle vit qu'en effet le père Fabre ne la comprenait pas du tout.

— Etienne reviendra peut-être! reprit-elle comme pour se donner du courage. Il reviendrait ! nous le reverrions là , près de nous, heureux, sauvé, adoré... Père Fabre, priez donc, priez pour lui tous les jours, vous qui êtes un élu de Dieu, vous qui êtes saint, priez pour Etienne Saulnier.

— Je n'espère plus le sauver, dit le père d'iui air sombre. Etienne est perdu sans retour ! il s'est voué à une erreur , et Dieu se venge maintenant !

— Oh! dit Martiie avec amertume , Dieu ne se venge jamais, je pense.

Le père Eabre leva les yeux au ciel , et dit : Quelquefois sa justice ressemble à sa vengeance! Puis voyant qu'enfin Marthe ne devinait rien de ce qu'il était venu lui dire, il dit brusquement :

— Etienne est perdu , il ne faut rien espérer pour lui sur la terre. Prions , afin qu'il se repente au jour de la mort !

Marthe leva subitement la tôle à ces paroles.

— Avez-vous eu quelque nouvelle de lui? savez - vous quelque chose? Yous

tremblez ; vous ne répondez pas

parlez donc... qu'est-il arrivé? dit-elle en prenant le bras du père, qui restait toujours dans un silence mortel.

Tout-à-coup Marthe se leva ; ses lèvres bleues se serrèrent, ses yeux devinrent ternes comme si elle allait mourir.

— Etienne est arrêté, dit-elle d'une voix brève; je le devine maintenant. Etienne est arrête , n'est-ce pas ?

— Oui, reprit le père Fabre , vous l'avez deviné.

-*- Depuis quand ?

— Depuis deux jours.

— L'avez-vous vu ?

— Non; il esl enfermé au Châtclct, et personne n'a pu pénétrer jusqu'à lui.

Marthe secoua la tête comme si eile voulait dire : Je saurai bien y arriver, moi !

— Perdu! arrêté, mort! peut-être, à

cette heure! et elle regardait le vieux

capucin comme pour apprendre tout son sort.

— Non; il vit, je vous le jure.

— Perdu sans retour, continua-t-elle ; et n'ayant pour le défendre que moi seule !

— dis —

et je ne pourrai le sauver, peut-être.

Marthe tomba accablée sur un fauteuil à celte pensée terrible ; elle ne pleura pas; elle ne \ersa pas une larme ! elle eut le courage de la femme accablée; elle fut forte comme nul homme ne saurait être fort.

— O ciel! disait-elle en marchant avec agitation , oùest-ii à présent? tandis que je suis ici , calme et reposée , à l'ombre de mes draperies dorées! Oii! mon Éiienne ! dans un cachot, chargé de chaînes! condamné déjà, peut-être!

— Marthe , dit le père Fabre en approchant d'elle , souvenez • vous que Dieu a souffert , et suivez son exemple ; souffrez

sans murmurer et sans faibhr.

Marthe le regarda et lui dît :

— Père, Dieu a ordonné qu'on fût résigné à ses propres maux ; mais il n'a pas dit qu'on dût l'être à ceux d'autrui. J'aime trop pour me résigner. Oh Dieu! aidez-moi cependant... C'est à présent qu'il faut le sauver... tout de suite., tout donner pour lui, reprit-elle en regardant autour d'elle, tout donner... Père Fabre, laissez-moi seule, je vous en prie ; j'ai besoin de recueillir mes idées , et de rassembler au plus vite tout ce qui peut contribuer à attendrir cet homme cruel , ce président de la cour , qu'heureusement l'or et les grandeurs apaisent, comme le sang apaise le lion.

Le père Fabre se retira.

ADIEU RICHESSES ET CHATELLENIES l

Marthe avait été prévenue par quelques amis de Saulnier que le président Minard , avide de richesses et de puissance, acceptait mystérieusement les offres qu'on lui

— ilG —

faisait pour la délivrance d'un accusé. A peine eut-elle appris cela qu'elle se dit : le jour où il sera son prisonnier, je donnerai richesses, châteaux et suzeraineté , je deviendrai pauvre et je le sauverai !

Elle comptait avec une bonne foi sans égale sur cet abandon , et ne réfléchissai t pas que, plus elle abandonnerait de richesses , plus il deviendrait difficile à celui qui les accepterait, d'en dénaturer la source, et d'y faire croire.

Le soir de ce même jour où elle apprit l'arrestation du docteur Saulnier , Marthe assembla tous ses domestiques dans la grande salle d'armes , qui n'avait pas été ouverte depuis le maréchal de Souvrey , son père, et qui renfermait les trésors de sa famille.

Là, tous les portraits de ses ancêtres, avec leurs armures éclatantes, leurs armoiries et les marques de leurs dignités mondaines; au milieu, le portrait du vieux maréchal , armé de pied en cap, représenté à la bataille de Cérizolles, où il fut tué d'un coup d'arquebuse.

Marthe allait d'un coffre de pierreries à un autre rempli d'or , des bannières de ses ancêtres aux titres pompeux de son père, comme un avare qui serait devenu possesseur de tous ces biens.

On eût dit , à voir cette jeune héritière de tant de grandeurs , entourée de joyaux précieux, qu'elle était à la veille d'une riche alliance, et qu'elle allait orgueilleusement présenter tout cela à son nouvel époux. Mais ces pierreries, ces vases d'or, ces étof-

fes qu'elle étalait au grand jour pour en estimer le prix, et qu'elle regardait pour la première fois , n'étaient pas destinées à la parer jamais de leur éclat.

— Mes amis , dit elle à chacun de ses serviteurs qui avaient apporté devant elle ce qui leur était confié, je vais partir. Je vous laisse libres d'aller où vous voudrez , et de servir un autre maître; une destinée plus forte que moi m'entraîne loin de vous^ loin de ces lieux où je devais vivre et mourir. Je laisse à Guillaume Paré, mon intendant , le soin de vous distribuer à tous l'argent que je lui laisserai à cette intention ; acceptez ce que je vous donne comme la dernière chose dont Je serai maîtresse de disposer , et que vous recevrez jamais de moi.

Elle prit, en di6ant cela, un sac rempli

de pièces d'or, et, ie remettant à Guillaume , elle fit signe de la main qu'elle voulait rester seule. On n'entendait que des pleurs et des sanglots ; chaque domestique, en sortant , jetait un regard désolé sur cette jeune maîtresse qu'ils avaient tous espéré servir jusqu'à la mort, et qui avait toujours été si bonne pour eux.

L'incertitude du sort qui l'attendait les occupait tous. Si belle! disaient-ils; si jeune, si enviée, pourquoi donc pleure-telle depuis si long-temps ? pourquoi donc refuse-t-elle tous ces biens? pourquoi veutelle être pauvre ?

Quand elle fut seule , elle examina avec sollicitude les bijoux qui étaient devant elle, les titres , l'estimation de toutes ses propriétés.

Cela faisait une somme immense ; mais son inquiète tendresse la trouva si faible, qu'elle s'écria :

— Rien que cela! rien que cela pour sa vie!... si peu pour tant de choses! oh! je nie croyais riche — alors que je ne devais rien donner pour lui! je suis pauvre; etje ne le savais pas !

Elle détacha les bracelets précieux qu'elle portail toujours , ses anneaux et ses bagues , elle mit tout cela dans une grande cuve de vermeil, qu'on devait porter aux pieds de Jean Minard, premier président de la Chambre Ardente.

Elle regardait autour d'elle avec des yeux avides ces murs , ces lambris somptueusement ornés , et parmi toutes ces choses, qui

jusqu'ici avaient été si inutiles pour elle , elle cherchait avec anxiété maintenant quelque grandeur nouvelle , quelque seigneurie oubliée qu'elle pût encore offrir en holocauste, et donner pour cette vie si chère.

Quand elle n'eut plus rien à emporter , que tout fut mis ensemble pour être livré et abandonné, elle en laissa la garde à un de ses plus fidèles serviteurs, qui avait ordre de porter tout cela en secret chez le président Minard j et montant dans sa litière , elle s'y rendit de son côté.

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