‹ Étiologie de la carcinoseChapitre 11 sur 26 · CAUSES EXTERNES, HYGIÉNIQUES · texte numérisé non relu

CAUSES EXTERNES, HYGIÉNIQUES

Nous venons " de voir, successivement, l'influence que les diverses circonstances physiologiques pouvaient avoir sur le développement de la carcinose ; et nous sommes malheureusement obligé d'avouer que le peu de notions que nous pouvons posséder sont tout au moins obscures. Lorsque nous aurons envisagé la question au point de vue des causes hygiéniques, nous serons encore dans la même indécision 1 C'est qu'en efî'et nous sommes aux prises ici avec une aflection générale, à évolution lentCj souvent héréditaire) et qui ne se manifeste, à la suite d'une des influences que nous recherchons, qu'après un temps plus ou moins éloigné du moment où cette cause a pu

entrer en action. Et puis, bien souvent, plusieurs causes sont entrées enjeu en même temps, ou successivement, avant que l'économie ait pu traduire par des sfgnes extérieurs l'affection sous la domination de laquelle elle se trouvait.

Tout concourt, en un mot, à l'obscurité de l'éliologie de la carcinose, étiologie dans laquelle les causes externes jouent évidemment un rôle, mais lequel? C'est ce que nous allons chercher. Toutefois, au début de ce chapitre, nous demandons qu'il nous soit permis de nous tenir sur une grande réserve, quant aux conclusions, en raison même de la grande complexité des faits que nous aurons à présenter et à critiqutr. Nous aurons à voir si les villes et les campagnes exercent une influence nocive ou préservatrice dans celte éclosion morbide; quel compte faut-il tenir des mauvaises conditions sociales; devonsnous, avec certains auteurs, admettre les influeuces morales, la misère physiologique, le défaut d'exercice, etc., comme agents de la carcinose ? autant de points à élucider, si faire se peut, à cause même de la fréquente coïncidence de ces causes.

Agglomérations, — Villes. — Tous les auteurs sont d'accord sur ce point, que les cas et les décès par cancer sont plus fréquents à la ville qu'à la campagne ; dans quelle proportion, c'est ce que noùs verrons tout à l'heure: disons cependant quelesstatistiques peuvent ne pas être de la plus grande justesse, car les campagnards, quand ils se voient sérieusement malades, viennent à la ville se faire soigner, et, pour ce qui est de Paris, entrent alors aux hôpitaux et viennent ainsi grossir le nombre de cancéreux qu'on peut observer dans la ville. Ce n'est pourtant pas là une explication suffisante. Celte prédominance numérique nous avons cru bon de la donner cependant, ne cherchant pas d'ailleurs à l'expliquer.

Pour certains auteurs (1)^ il ne faudrait pas attribuer cet

(<) HcDotque, art. Carcwwme ia Bict, encycl.

excès de mortalité à un excès correspondant de la population : les chiffres de Hirsch tendent à le démontrer. Ainsi à Londres, de 1853 à 1855, il y avait environ 0,04 acres de terrain par habitant; on a constaté 0,45 décès pour 1,000 dans cette période. Dans lecomlé de Huntingdon, il y a^u la même mortalité, et cependant le terrain est plus grand, puisqu'il y a 3,54 acres par habitant.

Il n'en n'est pas de mènne pour Boston : Shattuck nous donne en effet sur 1 ,000 décès généraux, 5,6 de cancer pour la ville et 12, 3 pour la campagne. A Genève, au contraire, oîi il y avait, en 1854, 31,561 habitants occupant un espace bâti de 379^095 mètres carrés, soit 12 mètres carrés par habitant, Marc d'Espine a compté, sur 66 décès par le cancer 28 dans la campagne et 38 dans la ville. Nous avons pu voir, par sa statistique, que Hirsch, qui tient compte de la densité de la population, attribuait la fréquence du cancer dans les villes au peu d'étendue de l'espace moyen par habitant. Dans le Westmoreland, oîi celui-ci est plus grand: 8,48 acres par individu, les décès ne sont qu'au nombre de 0,21 p. 1000.

Lebert est du même avis. Scanzoni fait jouer un rôle assez important au séjour dans les villes; ainsi sur 108 femmes atteintes de cancer de l'utérus, il a observé que 78 habitaient la ville, 30 seulement la campagne.

Nous avons vu dans le Dictionnaire eticyclopédique une répartition, faite par Walshe, de 509 cas de cancer observés par lui dans les districts de Londres. Cette statistique, par le résultat qu elle fournit, nous semble tout au moins singuHère, d'autant plus qu'elle n'est pas expliquée.

1§ districts insalubres 4 0 — moyens 40 — salubres

Elle roule suri million d'individus a Londres.

Marc d'Espine a fait un relevé par âge, et par citadins et campagnards, de ses 889 cas.

i,<0 10,20 20,30 30,40 40,50 5i),60 60,70 70,80 80,00 90,100 Citadins -1 1 8 33 8< 127 134 79 24 2

Campagaards 1 4 31 60 81 121 77 23 1

Ce qui donne uq total de 490 citadins contre 399 campagnards. Nous pouvons remarquer que la progression se fait dans les mêmes proportions pour les uns que pour les autres, mais que les chiffres des deux catégories^ correspondant aux âges extrêmes de l'âge moyen du cancer, sont absolument les mêmes, et que la différence de 400 qui est donnée eu faveur de la campagne, est due au nombre moins grand de déc^^s observés de 40 à 60 ans.

Nous pouvons donc conclure, sans crainte, en disant que le cancer s'observe de préférence dans les endroits où la moyenne de terrain est trop restreinte pour chaque habitant, dans les villes, en un mot.

Nous n'avons pu rien trouver, en fait de documents, pour ce qui est de l'action possible du froid, de Vhumidité, des habitations. Quant aux vêtements, nous en dirons un mot à propos des professions; quel rôle joue le corset? Son importance, en la matière, est, croyons-nous, au moins exagérée; s'il exerce une action quelconque sur le foie, l'estomac, nous aurons à parler de cette action dans le paragraphe concernant les traumatismes. Cependant VanSwieten (l)en cite une observation.

Nous n'avons rien rencontré sur ces différentes causes envisagées séparément, mais nous pouvons prendre la question de plus haut, et en effet ne relèvent-elles pas toutes d'une seule et même origine, la misère!

Quel n'a pas été notre étonnement, en voyant que tous levS résultats fournis par les auteurs se correspondaient et venaient

{\) Van Swieten, ojuvres, t. 1, p. 879, 1761.

affirmer que le vice cancéreux élail pins fréquent dans la classe aisée que dans la. classe pauvre ! Et les chiffres fournis par Marc d'Espine (1) sont éloquents : les décès par cancer représentant 0,058 des décès. généraux, ils représentent 0,106 des décès delà classe aisée et 0,072 seulement de ceux de l'autre.

Suivant le même auteur (2) l'âge moyen des personnes aisées a été de 60,2 et-de 66,4 pour les pauvres. Ceci pourrait encore s'expliquer par ce fait que, le cancer étant une maladie de l'âge avancé, les individus soumis à l'influence de la misère meuient en plus grand nombre, généralement tuberculeux, avant l'âge d'élection du cancer.

Le médecin génevois nous offre à étudier une autre statistique, dans laquelle, sur 706 décès de la classe aisée, \l j a eu 82' cas de cancer; soit donc lld' par 1000, tandis que, pour l'ensemblê de la population, la proportion n'a été que de 52 par mille. Il est vrai que cette classe jouit d'une légère immunité quant aux affections scrofuleuses et tuberculeuses : M. Bertillon..(3) a établi le .rapport de mmHalilé à 33 0/0 des pauvres contre 1 8 :p. Q/.ô des .riches d^ans Iqi tuberculose.

Ces 82 cas se divisent ainsi : estomac, 32; bouche, 2; inlestiufi, 5; rectuAi, 2; foie,. 5; utérus, 10;. ovaire, 1; seins, H; glandes, 4; os, 1 ; organes génitaux homme, 2; diathèse généralisée, 2. Ce sont les décès par localisations dans le tube intestinal qui se font remarquer. de préférence. Et, en effet, il y en. a un nonib,re3à4. fois plus considérable dansJa classe aisée que dans l'ensemble dans la population. Ainsi le cancer .slaltaque de préférence, aux gens aisés; et il semble qu'il faille attribuer, à leur meilleure chère celte localisation, dans l'appareil de la digestion, des manifestations de la carcinose.

(1) In Annales d'hygiène, 1847, t. 38.

(2) M. d'Espine, Essai de statistique mortuaire.

(3) Berlillon, in D&va&%ch'mo.EiiolQgiç delà ii^bermlqsc, 1872.

A côté de celte misère physique vient se ranger une autre espèce de misère qui frappe aussi bien le riche que le pauvre, c'est la misère morale, physioloc/ique- qii'engendveni la Iristesse, le chagrin, les passions non assouvies, ou des privations. trop grandes.

Voilà encore une cause qui, pour certains auteurs, mais au dire du pulDlic surtout^ exerce une grande influence. Pour Lebert, cependant, il n'en est pas toujours ainsi ; il admet le plus souvent une simple coïncidence, car le cancer arrive à l'âge oîi la sensibilité est émoussée, tandis qtie, si cette cause avait urié v'aleur réelle, il devrait être plus fréquent à l'âge de la puberté, oU les émotions sont plus vives.

Baylé' admet que les' passions tristes sont de puissantes causes occasionnelles' (1), et ScanzonJ semblé être du même avis, puisque, sur 108 cas de cancer utérin, il a noté 84 femmes ayant été sbumîsès à l'influence' dé chagrins ou d'émotions tristes. II ajoule raêm'e'ciue les premiers symptômes de la maladie sont :apparii3 "souvent après l'émotion fatale • La femme qui est l'objet de l'observation VI de la'thèsede M. Moricourt avait éprouvé beaucoup de chagrins (2).

Les hommes hypocondriaques sont surtout exposés au cancer, d'après Sabathier. Il rapporte l'observation d'un officier qui fut opéré trois fois d'un cancer du sein, et qui se trouvait précisément dans cet état. Nous trouvons dans la thèse de M. Chenet (3) une observation qui semble plus probante. Elle est due à une communication du D'' Parisot, do Nancy. Un de ses clients, de bonne santé antérieure, mais miné depuis cinq ans par des chagrins profonds, avait ressenti trois ans auparavant des douleurs dans la région hypogastrique, douleurs dues au

(1) Traité des maladies cancéreuses.

(2) Moricourt, Nature des affect. cancéreuses (Th. Paris, 4 864).

(3) Ctieaet, loco citato.

développement d'une tumeur carcinomateuse dans la fosse iliaque g. Ce professeur reconnaît à une grande souffrance, au chagrin, une large part dans la production du cancer.

Virchow(l) sans être très-affirmatif, dit cependant qu'une nutrition générale languissante, lorsqu'il s'y ajoute des affections psychiques quelconques, seront cause du renforcement dans le travail morbide. En présence d'affirmations tirées d'hommes aussi considérables, nous croyons devoir conserver à cette cause une réelle importance.

Quant à la misère physiologique, elle agit, ce nous semble, en plaçant l'organisme dans des conditions les plus fâcheuses, et eu l'empêchant ainsi de lutter contre l'imminence morbide, sous le coup de laquelle il se trouvait. Nous en donnerons trois exemples, tirés de la thèse de M. Moricourt. Une femme de 47 ans attribuait son mal (cancer des ovaires) à des privations de toutes sortes endurées depuis 2 ans. Une autre, 36 ans, avait eu des revers de fortune, à la suite desquels elle avait dû s'imposer de grandes privations. Un jeune homme, enfin, atteint de cancer du maxillaire sup., avait mené une vie orageuse, pleine de nombreux excès.

Les excès, eux aussi, out élé mis en avani, comme causes occasionnelles ; mais c'est surtout pour l'utérus qu'on s'en est occupé ; c'est assez dire qu'on a circonscrit la question à l'étude des excès vénériens, en plus tout aussi bien qu'en moins. Nous ne parlerons pas ici de l'onanisme, qui a amené quelquefois, comme nous le disions dans le chapitre précédent, le cancer du clitoris; nous nous en occuperons d'autant moins que cette cause perd de son importance si on songe à la fréquence de ce vice dans l'enfance.

De tous temps l'abus des plaisirs vénériens a été misenavant.

(■1 Virchow, Pathologie des tumeurs.

Primerose (1) cité par Calmais (2) admettait des rapprochements sexuels trop fréquents ou disproportionnés comme cause efficiente : Q. In coitu etiam ssepe effici potest, sive grandior pénis fuerit, sive violentius et ssepiu? agitetur quam par est. 3)

Lebert, cependant, disait que le cancer s'attaquait à l'homme le plus intempérant, comme à l'homme le plus sobre; à la femme la plus lascive, comme à la plus vertueuse ou à la plus réservée.

Pour Bayle, le célibat, la stérilité, aussi bien que les abus vénériens, devaient entrer en ligne de compte. Richerand était du même avis : sur 47 femmes cancérées, observées par lui à Saint-Louis, 11 avaient commis des excès vénériens avant la puberté, 7 à l'époque de celte révolution critique, et le reste avait été stérile ou avait eu des avortements.

Scanzoni, chez 36 de ses malades sur 108, avait constaté la stérilité ; 91 étaient mariées; mais chez 15 autres, il avait pu constater une lascivité insatiable, c( tantôt d'après l'aveu des malades elles-mêuies, tantôt d'après les plaintes de leurs maris, qui accusaient leurs femmes de les avoir encore tourmentés, lorsque la maladie avait déjà fait des progrès considérables. »

A l'objection du cas des filles publiques, qui sont rarement cancérées, Scanzoni répond que l'excitation morale qui accompagne le coït chez les femmes qui cohabitent avec un mari qu'elles aiment est le point important ; que c'est plutôt cette émotion qui agit sur la pathogénie du cancer que le coït lui-même. Nous rentrons donc dans les cas dont nous parlions tout à l'heure.

Les prostituées sont-elles moins ou plus disposées que d'autres à contracter le carcinome utérin? Il y a eu à ce sujet de

(1) Primerose, De mulierum morbis .

(2) Calmers, Cancer de l'utérus et nés rapports avec la grossesse {Th. Paris 1874).

longues discussions à rAcadémie de médecine, notamment le 21 juillet 1831, après lesquelles la question resta ind('^cise. I.ebert est Irès-affirmatif cependant, il le dit très-rare. Parent- Duchatelet (1), qui a étudié la question de la prostitution de très-près, nous dit que, d'après les renseignements qu'il a puisés dans les infirmeries des prisons, auprès des médecins, ces atlections sont considérées comme fort rares. Ceci peut tenir aussi à ce que la statistique est tort difficile à faire, attendu que, degré ou de force, les prostituées ne persévèrent pas, jusqu'à l'âge où d'habitude arrive le cancer, dans la carrière où .elles étaient lancées.

Un seul a,uteur a parlé de l'épuisement par excès de travail, comme condition étiologique propice à la naissance du cancer^ c'est Churchill.

Nous plaçons ici un cas, unique croyons-nous, mais qui tendrait à prouver la possibilité de VinfecLion de la mère par le fœtus. C'est une observation du professeur Friedreich : Une femme de 37 ans, enceinte, de bonne santé avant sa grossesse, entre à la clinique d'accouchements. L'enfant vient au monde le 20 décembre, en avance de trois semaines, et meurt 6 jours après, avec sclérème généralisé et tumeur cancéreuse sus-i-otulienne.La mère est morte 9 jours après, le 29 décembre présentant des carcinomes multiples du foie, des os et des ganglions.

En résumé, nous voyons quelle part il faut faire aux' mauvaises conditions hygiéniques dans la production de la carcinose ; nous voyons aussi que, réunies, elles paraissent avoir une action plus importante que si elles agissaient isolément.

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