CHAPITRE PREMIER
Sommaire. — Quelques particularités sur l'anatomie et la physiologie de l'appareil génital chez le lapin. — Ovulation. — Fécondation. — Migration de l'œuf. — Sa fixation dans l'utérus.
L'anatomie des organes génitaux femelles chez les rongeurs en général, et spécialement chez le lapin, offre ries particularités telles qu'il est nécessaire de nous y arrêter quelque peu.
Pour comprendre du môme coup leurs rapports, nous les examinerons en place, c'est-à-dire après ouverture médiane de l'abdomen. La masse intestinale très considérable chez ces animaux étant réclinée en haut, on aperçoit de suite, plus ou moins cachées par la vessie dans leur portion initiale, les cornes utérines, contournées sur elles-mêmes.
C'est qu'en effet chez les rongeurs l'utérus est bicorne. — La vessie, du volume d'une grosse noix lorsqu'elle est distendue, a une forme en poire, en quelque sorte pédiculée, c'est dire que les culs-de-sac péritonéaux sont très profonds et que rien n'est plus facile que de la rabattre en avant des symphyses pour apercevoir dans son ensemble tout l'appareil génital.
Le vagin libre dans presque toute son étendue est relié aux parois latérales du bassin par deux ligaments larges, simples replis péritonéaux par où pénètrent les vaisseaux.
Cet organe est remarquable ici parl'épaisseur de ses parois qui en font un véritable agent d'expulsion pendant l'accouchement . Sortis successivement des cornes utérines , les fœtus arrivent en effet l'un après l'autre dans le vagin dont les contractions terminent l'accouchement. Aussi, est-il facilement dilatable, Sa forme est aplatie antéro-poslérieurement et il mesure 5 centimètres de longueur environ, sur 1 centimètre de large.
A sa partie supérieure on voit une sorte d'anneau long de quelques millimètres formé par des libres transversales: c'est tout ce qui constitue le corps de l'utérus. Deux cornes utérines lui font suite; contournées sur elles-mêmes, elles viennent à leur partie inférieure s'accoler en canons de fusil.
Leur grosseur varie entre le diamètre d'une plume d'oie et celui d'un crayon, suivant le nombre et la date des accouchements antérieurs.
Déroulées, comme s'il s'agissait d'anses intestinales, on est frappé de leur longueur, qui atteint facilement 5 à 6 travers de doigts.
En les soulevant, on voit que chacune d'elles est reliée aux régions lombaires par un mœso, le mœsometrium, lequel se continue en bas avec le mœso latéral du vagin et en haut avec celui des trompes, fort court d'ailleurs. Le mœsometrium contient le tronc principal et les ramifications de l'artère utérine.
Les trompes reposent sur deux coussinets graisseux qui se dirigent en divergeant vers les parties les plus élevées de la région lombaire, pour aller contourner les ovaires. Ceux-ci sont situés très haut, sous les reins, mais légèrement en dehors de ces organes.
Des pavillons et de l'ovaire, nous ne parlerions que pour mémoire, si nous ne voulions signaler une disposition normale chez ces animaux et à laquelle les physiologistes dont nous mentionnerons tout à l'heure les expériences n'ont pas peut-être accordé l'importance qu'elle mérite. C'est la présence d'un mince feuillet péritoncal qui passant au-devant de l'ovaire vient s'insérer sur un des côtés du ligament luboovarien recouvrant plus ou moins les franges du pavillon.
Derrière l'ovaire, un repli également très mince, mais plus petit rappelle la même disposition. En sorte que cet organe et l'extrémité de la trompe sont pour ainsi dire isolés de la cavité abdominale et les ovules ont d'autant plus de chances d'être recueillis parles franges tubaires.
La physiologie de la fécondation et des phénomènes consécutifs a surtout été étudiée chez les lapins, dont la gestation est de courte durée et la fécondité remarquable.
Aussi, parmi tant de travaux, nous ne citerons que ceux dont les résultats ont été confirmés, nous arrêtant cependant de préférence sur quelques points encore obscurs.
Les spermatozoïdes. — Nous ne considérerons l'élément mâle qu'après le coït, c'est-à-dire dans les voies génitales d'une femelle en rut.
On a trouvé (Girault) quelques spermatozoïdes dans la matrice aussitôt après le coït. Deux heures après, il y en a beaucoup dans cet organe. Après 5 heures il en a vu jusqu'au milieu de l'oviducte et même jusqu'en haut. Il les a découvert dans le pavillon et sur l'ovaire au bout de 10 heures après la copulation, comme Bischoff l'avait déjà observé (2).
(1) Girault, Étude sur la générât .artificielle dans l'esp. humaine, Paris,
(2) Bischoff, Ann. des Sciences naturelles, Paris, 1844.
Cet auteur avec Barrya constaté que c'est 10 heures après la copulation que les spermatozoïdes arrivent sur l'ovaire des lapins. Hensen les a vu traverser la membrane vitelline dès la 13e heure.
Cette rapidité de progression n'a rien qui puisse surprendre si on songe que sur le micromètre on voit les spermatozoïdes parcourir une dislance de 30 millimètres en 10 minutes environ.
D'après Liégeois en plaçant du sperme à l'entrée du vagin d'une femelle dont l'appareil génital vient d'être enlevé on retrouve des spermatozoïdes au niveau des pavillons 20 minutes après. Il en est de même sur des lapines en chaleur avec du sperme d'autres animaux.
On n'a pas donné d'explication de cette rapidité plus grande sur ces organes détachés.
Nous n'allons point examiner en détail les différentes théories émises sur les causes de la progression du spermatozoïde dans les voies génitales femelles. Nous les passerons cependant rapidement en revue.
Disons d'abord que l'aspiration utérine au moment de l'éjaculation, et les mouvements antipéristaltiques de la matrice et des trompes ne sont rien moins que démontrés. Pour le plus grand nombre d'auteurs, l'ascension des spermatozoïdes est due à leurs mouvements de reptation ondulatoire, mouvements capables de les faire progresser dans le mucus qui sépare les parois accolées du vagin, les replis agglutinés de la muqueuse utérine et des franges tubaires.
La capillarité de cette mince couche liquide, à laquelle Coste faisait jouer un si grand rôle ne doit guère être invo-
quée (la pénétration des spermatozoïdes dans le mucus qui entoure les œufs des batraciens, le prouve).
D'ailleurs ces mouvements ne sont pas aussi incoordonnés qu'ils semblent l'être, et que Liégeois l'admettait, ayant observé que sur une vessie fraîche fendue et étalée la diffusion du sperme avait lieu dans toutes les directions.
La progression descendante imprimée aux particules organiques ou autres dans les voies génitales supérieures par les mouvements des cils vibratils, provoque, peut-être aussi, bien que le fait soit en apparence paradoxal, l'ascension du spermatozoïde. C'est ainsi qu'en plaçant du sperme sur l'épithélium vibratile de la trachée, d'un animal, on a pu voir qu'ils prennent une direction opposée à celle que les cils impriment au mucus et aux débris qu'il contient.
Il semblerait donc que l'hypothèse de Henle qui reconnaissait au spermatozoïde une sorte d'instinct, se trouverait justifiée. Nous dirons plus tôt qu'il parait obéir à une sorte d'attraction en quelque sorte chimiotaxique que nous placerons dans la région ovarienne.
D'autant plus que, même chez les animaux où l'ovaire n'est pas en quelque sorte séparé de la cavité péritonéale par une loge plus ou moins fermée, le spermatozoïde arrivé dans cette région ne progresse plus ; il reste là, vivant quelquefois assez longtemps, comme dans les poches copulatrices de certains invertébrés, guettant en quelque sorte les ovules à leur sortie des vésicules de Graaf.
Taintumek
Ovulation et migration des ovules. — Quelques heures après le part, chez les rongeurs, les vésicules de Graaf sont arrivées à la phase ultime de leur développement, et l'animal entre en rut immédiatement. S'il n'y a pas fécondation, cette ponte ovulaire ne se renouvellera, chez les rongeurs domestiques du moins, qu'à une époque assez variable, mais coïncidant généralement avec la fin de la lactation. Nous avons pu observer cependant que la présence ou la proximité d'un mâle, fait que les périodes de rut se reproduisent beaucoup plus fréquemment.
Ces phénomènes de troubles dans l'ovulation s'observent d'ailleurs chez la femme, « sous l'influence des mômes circonstances amenant dans la sphère génitale un état congestif, soit physiologique (retour prématuré des règles au moment du mariage), soit pathologique (dans certains cas de fièvre typhoïde, variole, etc.) » (1).
Disons d'ailleurs que tout coït n'est pas forcément suivi de gestation : nous avons vu (exp. III) des femelles pleines ne pas refuser le mâle, et d'autres après plusieurs coïts, ne pas présenter de grossesse, ni de corps jaunes de récente formation, à l'autopsie.
On n'a pas encore déterminé d'une façon précise si c'est sous l'influence de la seule action congestive qui s'observe du coté de l'ovaire pendant la période de rut, que les vésicules de Graaf finissent par éclater, ou si, durant cette période
(1) Gastel, (Thèse de Paris, 91), Follicules de Graaf et corps jaunes.
l'acte copulateur provoque cette rupture d'une façon plus ou moins brusque.
Toujours est-il que les expérimentateurs ont constamment trouvé les ovules au niveau du pavillon à peu près en môme temps que les spermatozoïdes, c'est-à-dire 8 à 10 heures après le coït ; et il semble impossible d'admettre que ce dernier s'accomplit toujours, surtout chez les femelles qui ne sont mises que quelques instants en présence du mâle, au moment précis où les vésicules de Graaf commencent à se rompre, car il y a presque toujours identité entre le nombre des corps jaunes, et celui des fœtus.
Remarquons cependant que la cessation du rut correspond avec la rupture des ovisacs.
Le mécanisme par lequel l'ovule issu de la vésicule de Graaf pénètre dans le pavillon de la trompe, a, depuis longtemps, excité la sagacité des physiologistes.
Dans un article paru récemment en Allemagne (1), Karl Heil passe en revue les opinions diverses parues sur ce point, critique les expériences faites par divers auteurs et publie les résultats de ses propres recherches.
Nous avons mis son travail à contribution pour exposer les causes de cette migration ovario-tubaire de l'ovule.
Une théorie admise encore aujourd'hui par nombre d'auteurs est celle de Y adaptation tubaire, imaginée d'abord par Haller qui l'expliquait par une sorte A' érection de la zone tubo-ovarique, et reprise par Rouget qui considérait ce phénomène comme produit par la contraction réflexe des libres
(1) Archiv. Gynœk., Bd XLIII, Hft3.
musculaires des voies génitales supérieures, s'appuyant pour la démontrer sur la direction même de ces fibres.
Certains physiologistes ont vu le pavillon coiffer l'ovaire au moment du rut, mais nombre d'auteurs n'ont jamais pu surprendre ce phénomène que les dispositions anatomiques rendent d'ailleurs difficile dans beaucoup d'espèces animales.
Leuckart et Kehrer admettent une sorte de projection de l'ovule dans la direction du pavillon au moment de l'éclatement de la vésicule : c'est la théorie de Yéjaculation ovu/aire; théorie inadmissible, puisqu'aucune projection ne saurait avoir lieu dans une cavité virtuelle comme la cavité péritonéale, des anses intestinales recouvrant toujours la région ovarienne.
Kiwisch pense que la sérosité qui s'écoule au moment de la rupture delà vésicule, est capable d'entraîner l'ovule sous la simple action de la pesanteur. Celui-ci, en effet, apparaît le plus souvent sur la face de l'ovaire regardant plus directement le pavillon. Sans cela il se perd dans le péritoine, ou provoque, s'il est fécondé, une grossesse abdominale.
D'après Henle, l'ovule suivrait, sous une influence analogue, une sorte de gouttière formée par le ligament tubo-ovarique.
Nous avons vu que chez le lapin deux minces lames péritonéales rendent cette gouttière plus nette encore.
Mais dans ces tbéories on ne comprend guère cette action incertaine de la pesanteur, si constante dans ses résultats.
Waldeyer a noté sur le ligament tubo-ovarique un épithélium à cils vibratils comme Thirys en avait déjà noté sur le péritoine des grenouilles au moment de la ponte.
Mais avant môme cette constatation, Becker avait déjà
proposé sa théorie de la perspiration ovarique. Il admet que les mouvements des cils vibratils qui recouvrent les franges du pavillon provoquent dans cette région une sorte de courant séreux se dirigeant vers l'ostium abdominale, et faisant sentir son effet attractif dans la zone génitale et même au delà, sur les minces couches de liquide qui séparent les anses intestinales. Cette sérosité, lubréfiant les viscères, est, on le conçoit, considérablement accrue au moment de la ponte ovulaire, et le courant qu'y déterminent les cils doit forcément entraîner, môme à distance, les particules solides qui s'y rencontrent, des ovules en particulier. Schrœder, Rokitansky, Weber, Luschka expliquent ainsi la migration externe de l'ovule, c'est-à-dire la possibilité pour lui de cheminer d'un ovaire à la trompe du côté opposé (voy. pl. ]., obs. de Bruzzi).
Kehrer, qui le premier a fait des recherches expérimentales sur ce point, est moins affirmatif, bien qu'il ait observé que des particules solides (poussière de charbon, globules de pus «) injectées dans la cavité abdominale soient entraînées en grande abondance dans les trompes et les voies génitales inférieures. D'autres expériences ne lui permettent pas d'affirmer que l'action des cils vibratils se fait sentir à quelques millimètres môme du pavillon. Pinner arrive à des conclusions identiques. Il montre qu'une ligature sur une des cornes utérines n'empêche pas les particules solides de pénétrer dans la trompe jusqu'au niveau de l'obstacle et il constate par l'observation directe qu'un ovule déposé sur les cils vibratils ne progresse pas.
Karl Heil, par un dispositif ingénieux, parvient à mettre sous le champ du microscope la zone du pavillon, sans déta-
cher complètement les organes de l'animal, et en les tenant à l'abri deladessication. Les observations qu'il fait, soit avec des particules solides, soit avec des ovules de truie, lui permettent de conclure que l'action des cils vibratils lui semble insuffisante pour provoquer une attraction à distance, et aussi pour entraîner un ovule déposé sur les franges du pavillon, alors que des particules plus petites sont rapidement amenées dans les voies génitales inférieures.
Sans discuter la valeur de ces expériences qui sont loin sans doute de reproduire les conditions physiologiques normales (1), nous concluerons avec Karl Heil que tous ces processus invoqués parles auteurs peuvent et doivent concourir, à faire arriver dans la trompe l'ovule fécondé ou non et qu'actuellement on ne saurait en admettre un à l'exclusion des autres.
Fécondation. — Fixation des ovules dans l'utérus. — Nous disons que l'ovule, fécondé ou non va pénétrer dans la trompe : c'est qu'en effet les physiologistes (Bischoff, Coste et Gerbe, etc.), ont démontré par leurs expériences que les phénomènes intimes de la fécondation s'accomplissaient dans cette zone.
Coste a môme prouvé que les ovules de lapin, arrivés audessous du tiers externe de la trompe montrent un vitillus altéré s'ils n'ont pas encore rencontré de spermatozoïdes, et que là ils ne sont plus fécondables.
C'est donc bien au-dessus de ce point que doit avoir lieu la rencontre des deux éléments.
(1) Voy. Lode, Central, fur Qynâh., 189i.
Peut-être n'est-ce pas non plus dès que l'ovule a quitté la vésicule de Graaf ; car Robin a montré que bien que le spermatozoïde fût en contact avec lui, P imprégnation ne peut avoir lieu qu'au moment de sa maturité parfaite, c'est-à-dire après la formation du pronacléus femelle (1).
Une fois dans la trompe, la progression de l'ovule se comprend assez aisément. Entouré de tous côtés par des cils vibratils, qui multiplient ainsi leur action, soumis aux mouvements péristaltiques de la trompe, comme Collin a pu l'observer directement, il met cependant plus de deux jours pour aller du pavillon à l'ostium uterinum ! Il doit, là encore, y avoir quelque phénomène intime qui nous échappe.
L'ovule peut arriver dans l'utérus dans deux conditions différentes :
A. Dans un premier cas, comme chez une primipare, l'organe n'était pas en gestation. Avant même les phénomènes de rut, la muqueuse utérine présente des bandes déterminées par des sillons longitudinaux. L'un d'eux répondant à l'insertion mésentérique sépare deux de ces bandes plus larges. Du côté opposé, les sillons sont moins nets et la muqueuse est plissée irrégulièrement. Après la fécondation, mais bien avant F arrivée de /'œw/la muqueuse s'injecte, se fronce ; des sillons transversaux se forment et divisent les deux grandes bandelettes signalées plus haut en une série de lobes qui seront les saillies cotylédonaires (2). Elles sont recouvertes d'unépithé-
(1) Robin, Journal de la physiologie, 1862.
(2) Hollard, Recherches sur le placenta. Annales des Se. nat., 1863, t. XIV, p. 229.
lium cylindrique non vibratile reposant sur un chorion dans lequel s'opèrent des transformations vasculaires très importantes, mais dont l'étude ne peut trouver place ici. Qu'il nous suffise de savoir qu'au septième jour, immédiatement avant la fixation de l'œuf « l'épithélium utérin est transformé en une couche homogène et les capillaires de la muqueuse apparaissent comme des sortes de sinus à parois renforcées par plusieurs assises de cellules globuleuses. » (1)
B. Dans un deuxième cas, si l'utérus était en gestation et que l'ovule ait été expulsé quelques heures après l'accouchement, il semble au premier abord que l'utérus doive offrir un aspect bien différent. Il n'en est rien cependant.
D'une part, il est facile de comprendre que par suite de la rétraction de l'utérus sur lui-même, après l'expulsion du fœtus la plaie placentaire doive beacoup diminuer de diamètre ; mais d'autre part, dit le professeur Duval, « la muqueuse qui se plisse sur elle-même d'une façon si multiple après le part, étant trop étendue relativement à la cavité qu'elle a à revêtir, glisse sur la partie dénudée déjà considérablement rétrécie et la recouvre ». C'est donc une véritable autoplastie, et on comprend que cette muqueuse reprenne très vite, la résorption du sang ou de la sérosité qui suinte au niveau de la plaie devant se faire très rapidement.
C'est à ce processus physiologique, soit dit en passant, qu'est due la résistance, étonnante au premier abord, des rongeurs à l'infection puerpérale expérimentale.
On comprend que l'œuf, qui n'arrive dans la cavité utérine que cinq jours environ après le part, trouve la muqueuse
(1) Duval, Placenta des rongeurs (Paris, 1892, p. 127).
prête à le recevoir, toute trace de la gestation précédente ayant en quelque sorte disparu.
Un dernier point nous resterait à élucider.
Pourquoi l'ovule va-t-il se fixer au niveau de tels ou tels cotylédons placentaires ? Comment et clans quel ordre les œufs, qui se détachent successivement de l'ovaire, vont-ils s'espacer sur le grand sillon mœso-métrique ? Les premiers fécondés sont-ils ceux qui descendent le plus bas dans la cavité utérine, ou bien aucun ordre ne vient-il présider à leur fixation ? Nous ne savons rien de précis à ce sujet.
La gestation dure de 30 à 31 jours chez le lapin et il nous a semblé exact de dire que c'était presque toujours la nuit qu'avait lieu l'accouchement.
Nous nous arrêterons dans ces quelques remarques physiologiques et nous laisserons l'œuf au moment où va commencer la formation de l'ectoplacenta.
CDAPITRE 11
Travaux expérimentaux sur la G. E. U.
(Nuck — Bruzzi — Lataste).
Il nous était indispensable de résumer le plus brièvement possible ces quelques considérations anatomo- physiologiques avant d'entrer dans l'étude et la discussion des travaux entrepris sur la grossesse ectopique au point de vue qui nous intéresse.
En somme son existence ne fut guère soupçonnée avant le XVe siècle, et on comprend qu'avec les théories anciennes sur la fécondation, sa pathogénie n'avait pu sortir jusqu'en ces derniers temps du domaine de l'hypothèse.
Aussi est-ce avec une certaine surprise, que nous lisons dans les classiques, et en particulier dans le Traité d'accouchements du professeur Tarnier (1) :
« .... Nuck plaça une ligature sur l'une des cornes de la matrice d'une chienne accouplée trois jours avant et au bout de quelque temps il trouva deux embryons arrivés dans la trompe et arrêtés par la ligature ».
Dans cette expérience entreprise au XVIIe siècle, si intéressante par sa conception et ses résultats, il est inadmissible à priori que l'auteur ait cherché à provoquer une mauvaise grossesse comme plus tard l'aurait appelée Levret. Le plus sûr
(1) T. 1, page 160.
moyen de nous en assurer était de remonter au texte même et c'est ce que nous avons fait.
I/ouvrage, qu'on peut trouver à la bibliothèque Ste-Geneviève est intitulé : Adenographia curiosa (1642). Il est rempli d'une foule de faits curieux au milieu desquels nous eûmes quelque peine à retrouver le passage en question.
On nous permettra de le citer tout au long.
<( Animal ex ovo gêner ari expérimenta probatur.
« Occasione ovulorum incidit ; non obscure nos ante indi- » casse, in iisdem latitare fœtus primordia : quam opinionem » libenter amplectimur, et eo usque defendimus, donec quis- » piam aliis ratiociniis et experimentis certioribus contrarium » demonstraverit. Experimentum intérim nuper institutum, » egregie hic pro eo militare videtur. Cani fœminœ, tertio » post congressum institutum die, extraxi, per vulnus abdo- » mini inflictum, sinistri lateris cornu (cujus ovarium jam » duobus ovulis majusculis notabiliter conspicuum) inter » vaginam et ovarium, medio loco, ligatura arctiori constric- » tum, reposui, vulnusque intra octiduum ad cicatricem » perduxi.
« Vigetimo primo, post ligaturam injectam, die, canem, » cultro Anatomico examinandam, inspicio, etquod ante ha- » riolatus eram, etiam plene perspexi. Sinistri cornu pars » (inter ligaturam et ovarium) duplici fœtu erat obsessum, » altéra vero portio (ligaturam inter et vaginam) plane vacua » nobis visa : quod manifestissime probat, ovula ulterius, » quam ad ligaturam, pro pelli non potuisse,et in ipsius ovulis, » aura seminali fascundatis fœtus quœrendos esse, non vero » in semine virili. — Oppositi lateris cornu itidem inspecto » tribus fœtibus, sed regulariter dispositis distentum repperi.
» Notandum interea, unius atque alterius lateris fœtus jam « consumtos et in materiam purnlentam pene conversos esse : » cujus rei causam hactenus distincte concipere non po- » tui (1) ».
L'auteur on le voit, n'a nullement cherché à arrêter l'ovule avant son arrivée clans l'utérus ; mais plaçant sa ligature sur les cornes utérines, très probablement, il a en réalité empêché les œufs de descendre plus bas clans la matrice. Nulle part, en effet il ne parle de trompes . Et sa conclusion est fort nette : « le fœtus prend vie de l'œuf fécondé par Yaura seminalis, et non de la semence du mâle ». C'est là le point qu'il voulait déterminer.
Telle est en réalité cette fameuse expérience de Nuck. Un traducteur infidèle a dénaturé les faits, mais avec une scrupuleuse exactitude, habituelle aux compilateurs, les auteurs qui ont suivi les ont cités et longuement commentés, et le fait est devenu classique.
Le plus ancien document expérimental que nous ayons trouvé sur la question des grossesses extra-utérines, est consigné dans la thèse de Bruzzi soutenue à Milan en 1884.
Nous devons à l'obligeance du DrBudin communication de cet ouvrage, qui ne contient en réalité sur 8 faits expérimentaux qu'une observation très intéressante dont nous donnons plus loin la traduction.
Dans ce travail, Bruzzi « se fondant sur la physiologie des organes génitaux et sur l'étiologie (?) des grossesses extra-
(1) Nuck, Adenographia curiosa et uteri fœmini anatome nova. Lyon, 1642, p. 69.
utérines elles-mêmes, avait songé à créer artificiellement des obstacles au cours des ovules », les empêchant d'entrer dans la cavité utérine sans pour cela les mettre dans l'impossibilité d'être fécondés.
Après avoir résumé les travaux récents sur la ponte ovulaire, la progression des spermatozoïdes, la théorie deBecker sur le courant séreux intra-péritonéal, il décrit en détail ses expériences :
« Si donc on ferme le chemin aux spermatozoïdes d'un côté et si de l'autre côté on enlève l'ovaire, les ovules de l'ovaire restant pourront être fécondés, car comme il a été dit, les spermatozoïdes peuvent passer d'un côté à l'autre et les ovules fécondés devront se développer dans la trompe obstruée, ou même dans la cavité abdominale et sur l'ovaire, suivant que la ligature aura porté au niveau de l'ostium uterimum, de l'ostium abdominale ou que la trompe aura été complètement enlevée.
« Ces expériences je les pratiquai dans les derniers jours de juillet et les premiers jours d'août de l'année courante. J'ai opéré huit lapines dont une mourut de l'opération le 7e jour avec des phénomènes d'entéro-péritonite. Je mis en compagnie d'un mâle les sept autres guéries. Attendant impatiemment le résultat, lorsqu'au mois de novembre, les cours commençant, je dus abandonner les lapines et venir à Modène. Le 15 décembre on me dit qu'une des lapines avait mis bas quatre fœtus trouvés morts. Je me la fis aussitôt porter. C'était elle qui avait été l'objet de la seconde expérimentation c'est-à-dire chez laquelle avait été pratiquée l'ablation de l'ovaire gauche et de la trompe droite. Je la tuai et en fit l'autopsie.
Je fis l'incision sur les téguments (ligne blanche) : cicatrice de deux centimètres. Dans la cavité péritonéale chaque anse adhère par de minces brides au péritoine pariétal ainsi épaissi. La vessie est pleine, on
la vide. En examinant les organes générateurs on trouve : le vagin complètement dilaté en ampoule et contenant un liquide coulant, transparent, les parois minces et parcourues par un vaisseau sanguin ; la corne utérine droite d'aspect normal adhérente par une petite bride à une anse intestinale, terminée par un petit tubercule, reste du point où avait été liée et enlevée la trompe, tubercule de couleur jaunâtre, dur, recouvert par une fine membrane qui contient la ligature désagrégée dans ses éléments ; le ligament utérin correspondant épais et infiltré de graisse. La trompe manque complètement et la distance qui sépare l'entrée de la corne utérine de l'ovaire est diminuée par la rétraction du ligament tubaire enlevé et réduit à deux centimètres. L'ovaire droit est normal. La corne utérine gauche était plus grosse que la droite; aplatie, d'une largeur d'environ huit millimètres de couleur gris bleuâtre, elle décrit trois courbes. Cette couleur fondamentale est interrompue par quatre stries blanchâtres larges d'environ quatre millimètres, au niveau desquelles la corne est plus étroite. Evidemment les grands segments bleuâtres correspondent aux parties des cornes utérines qui circonscrivaient les fils et les stries transversales blanchâtres aux endroits de tissu utérin rétracté, interposé entre l'un et l'autre.
La trompe correspondante mince et de couleur rosée s'étend sur un ligament riche en graisse et se termine par son pavillon de couleur rouge. L'ovaire gauche manque complètement et à l'endroit où il se trouvait existe un amas de graisse dans lequel il me fut impossible de découvrir au microscope aucune trace de tissu ovarien. Avec le microscope aussi, on trouve que dans le moignon de la trompe enlevée il n'y a pas trace du canal.
La grossesse n'avait pas été extra-utérine comme on s'y attendait, au contraire elle avait été vraiment utérine, précisément dans la corne utérine à laquelle appartenait la trompe ouverte et normale et à laquelle manquait totalement l'ovaire. Il n'est certainement pas difficile d'expliquer comment cela s'est produit. Il faut admettre que les ovules du côté droit ont passé à gauche, dans la corne utérine correspondante où ils se sont développés en traversant la cavité péritonéale. Il se serait donc produit une migration externe de Vovule.
La possibilité de la migration externe est admise par Schrœder, par Léopold, Rokitansky, Luschka, Weber, par Ebenoff, qui citent de nombreux cas pathologiques de grossesse dans lesquels la trompe manquait ou était parfaitement obturée tandis que le corpus luteum vrai était du côté opposé. Ils en donnent l'explication par ce mécanisme : Do fausses membranes ont pu attirer l'orifice abdominal d'un côté, vers* l'ovaire du côté opposé ; ou bien l'occlusion d'une trompe et partant l'absence du courant séreux de ce côté a pu permettre à celui du côté opposé d'aspirer en quelque sorte l'ovule ».
Cette expérience méritait d'être rapportée tout au long ; les faits semblent avoir été bien observés, et les conclusions irréfutables.
Il est inutile d'insister sur son importance physiologique.
Pour nous, retenons seulement ce fait que sur 8 expériences il n'y a eu qu'un résultat, contraire d'ailleurs aux prévisions de l'auteur, puisqu'il n'y a pas eu de grossesse extrautérine.
L'idée première de Bruzzi et de son maître le professeur Fabri fut reprise quelques années plus tard par le Dr Lataste qui expérimenta en 1889 et exposa la même année devant la Société de biologie sa « théorie nouvelle de la gestation extrautérine ».
Dans une première communication, l'auteur croit pouvoir admettre que les gestations extra-utérines ne peuvent être produites que par des ovules qui ont séjourné dans l'utérus ; voici son raisonnement :
Il distingue 3 phases dans le développement ovulaire : 1° L'ovule se segmente et se modifie au détriment de sa propre substance ;
2° Il se nourrit par endosmose ; 3° Il développe son placenta.
Or la 2fi phase, doit forcément se passer toute entière dans la trompe car ni au niveau du pavillon, ni sur la séreuse péritonéale il ne pourrait trouver les sécrétions nécessaires à sa nutrition.
L'œuf qui n'aura pas parcouru la trompe dans tout son trajet, ne sera donc pas capable de se greffer sur quelqu'organe où l'expérimentateur aura cherché à le faire arriver.
Ces idées théoriques conduisirent le Dr Lataste aux expériences qu'il relate dans une deuxième communication (1890).
Nous passerons sous silence la première série d'observations dans lesquelles il avait placé dans l'abdomen de souris, des utérus d'autres femelles de môme espèce et contenant des ovules.
A l'autopsie tout était résorbé, l'auteur d'ailleurs n'en tire aucune conclusion.
Mais dans une deuxième série de travaux, opérant toujours sur des souris qui venaient d'être fécondées, il sectionnait la trompe à sa jonction avec l'utérus, laissant l'autre côté témoin.
Il relate cinq expériences.
Dans les trois premières (opérées le 2e, 3e et 4e jour après le coït), « ni dans les trompes où ils devaient se trouver au moment de l'opération, ni dans la cavité péritonéale, qui leur était ouverte, ces ovules n'ont provoqué de gestation extrautérine. L'autre corne contenait des fœtus ».
Dans les deux autres (opérées le 5e et le 6e jour), « il y eut gestation utérine dans les deux cornes, et même dans un cas
au niveau môme de la cicatrice ; mais le fœtus était plus petit ».
L'auteur ajoute que les insuccès des trois premières expériences ne peuvent être mis sur le compte, ni du traumatisme ni de la grossesse observée de l'autre côté, et ceci nous semble irréfutable.
Mais nous ne croyons pas devoir le suivre dans la dernière partie de ses conclusions :
« Il faut donc nécessairement admettre que les ovules môme fécondées sont incapables de se développer en embryons tant qu'ils n'ont pas passé par l'utérus. »
Puis comme explications complémentaires, le Dr Lataste ajoute :
« D'ailleurs cette rétrogradation d'ovules de l'utérus vers la cavité péritonéale, n'a rien d'invraisemblable. Dans le coït, chez les mammifères, on peut admettre que, règle générale, le sperme est brusquement chassé dans la matrice avec assez de force pour pénétrer clans les trompes, sans parler des contractions antipéristaltiques des utérus et des oviductes... Chez les petits rongeurs le bouchon vaginal (1) joue exactement le rôle du piston d'une pompe pour refouler et comprimer le sperme dans les utérus.
« Chez la femme il est vrai, on n'observe pas un mécanisme aussi parfait mais le môme but n'en est pas moins atteint, il suffit pour s'en convaincre de considérer les rapports du pénis et du vagin pendant le coït : en vertu de leur propre élasticité, les parois du vagin se moulent sur le pénis ; en outre, au moment de l'éjaculation, tandis qu'il se gonfle au
(1) Voy. sur la formation et le rôle de ce « bouchon muqueux vaginal » : Rcetterer, Soc. de biologie (Mémoires, 1892) .
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maximum, elles se contractent et exercent sur lui une pression plus ou moins considérable. Aussi le sperme se trouve comprimé et empêché de refluer le long du pénis pendant que cet organe le lance et le repousse au fond du vagin où il ne trouve d'autres voies libres que les cavités utérines ou tubaires.
Le courant spermatique rencontrant alors un ovule dans ces cavités doit l'entraîner avec lui ».
L'auteur n'en veut pour preuve que la seule espèce où l'on rencontre des cas fréquents et avérés de grossesses extra-utérines, l'espèce humaine est précisément la seule qui possède une aptitude constante au coït.
Nous verrons ce qu'il faut en penser.
L'infécondité des prostituées est pour lui un nouvel argument, « à peine un ovule s'approche-t-il de l'utérus qu'il en est repoussé par un nouveau coït ».
On ne nous en voudra certes pas d'avoir cité tout au long la théorie du Dr Lataste, mais nous ne nous attarderons pas à la réfuter longuement.
Si l'éjaculation balistique de l'auteur pénétrait jusque dans les trompes et était capable de repousser ainsi les ovules, les ballottant entre l'ovaire et l'utérus, comment en resterait-il après le coït, des traces si évidentes quantitativement? Et comment la pratique si répandue des ablutions préservatrices de la conception, aurait-elle sa raison d'être?
Sans parler des raisons anatomiques qui démontrent péremptoirement que la phase ultime de la copulation se passe, chez la femme du moins, dans le cul-de-sac postérieur ; et chez les animaux, les rongeurs en particulier, la longueur
des cornes utérines et des trompes rend plus invraisemblable encore la théorie de l'auteur.
Mais revenons aux résultats expérimentaux qui offrent leur intérêt. L'auteur ayant fait la section juxta- utérine de la trompe ne peut, ce me semble, invoquer ce fait que les ovules, n'ayant pas séjourné dans cet organe le temps voulu, n'ont pu, en tombant sur le péritoine ou en restant intra-tubaires, entrer dans la phase placentaire de leur évolution.
Dans les deux dernières observations on voit clairement que les ovules étaient passés avant le moment où a été pratiquée la section.
Retenons donc ce fait, c'est que des ovules sûrement fécondés n'ont pas trouvé dans la trompe, s'ils y sont restés, ou dans la cavité péritonéale, si les cils vibratils et les contractions vermiculaires de l'organe les y ont fait tomber, les conditions nécessaires à leur fixation et à leur développement.
Tels sont les seuls travaux expérimentaux qui, à notre connaissance, ont été faits sur la question. Les ouvrages classiques et les principaux recueils bibliographiques n'en mentionnent aucun autre.