‹ Étoile polaire (volume 2)Chapitre 3 sur 6 · F01A1RE · texte numérisé non relu

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ont cinquanfe-six , et toujours d'une seule pièce. Elles sont au nombre de quarantehuit. Le chapiteau de ces piliers d'ordre corinthien est en bronze doré, ainsi que le piédestal ; et la rotonde aérienne porte en guise de couronne vingt-quatre figures ailées en bronze qui semblent les génies du temple. Puis, apparaît la coupole en cuivre doré qui termine le monument à quatre cents pieds de hauteur, et où rayonne la croix grecque. Les teintes obscures, mais polies comme un miroir, des grandes murailles en marbre gris du bâtiment ont un caractère imposant et solennel. Aux quatre côtés de la rotonde supérieure, et en l'honneur des quatre évangélistes, quatre légers pavillons ou campcnilles se «|iessent a l'orientale avec huit colonnes à jour, et chacune leur dôme d'or. L'ensemble de ce monument est comme le songe d'un génie, songe demi-tiinèbre et demi-radieux , réalisé en marbre et en or. L'église d ïsaac, enfin, est un monument à la fois sombre et religieux, dont le pied est

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un mausolée, et le front une apothéose (1). Sur la place d'Isaac, entre le sénat et l'a-

(1) M. Lemaire, à qui on doit le fronton de la Madeleine, est chargé de la fonte en bronze des deux premiers frontons de l'église d'Isaac. L'un représente la Résurrection, l'autre Saint-Isaac arrêtant l'empereur Valence qui allait combattre les chrétiens , et lui disant : Tu périras. Les deux autres frontons sont de M. Vitelli : l'adoration des mages, et Y empereur Théodose recevant saint lsaac. Ces quatre frontons sont admirables. Pour donner une idée du grandiose des figures, je citerai la Vierge de V adoration des mages. Assise, elle a environ 14 pieds anglais (le pied anglais a 11 pouces), et l'empereur Théodose en a 17, bien qu'il soit courbé. M. Vitelli a donné à Théodose et à sa femme les traits de l'empereur Nicolas et de l'impératrice. Ceux qui les entourent ont le visage de quelques seigneurs de la cour actuelle (M. deMontferrand est dans les groupes). Ceci me rappelle une idée originale d'un poète russe. Ayant fait récemment un poème sur Pierre-le-Grand, il plaça près du grand homme les illustrations qui entourent en ce moment le souverain de la Russie; et M. le comte de Nesselrodc se trouva figurant à la bataille de Pultava.

Le perron de Saint-Isaac est en marbre de Finlande. Les blocs sont si énormes, qu'il en est dans lesquels on a taillé trois hautes marches de 20 pieds de long. Les 32 colonnes des campanilles ont 28 pieds de haut. On a déjà dépensé AU millions à ce bâtiment; et , pour en décorer l'intérieur, il en faudra peut-être encore une.ving-

mirante, est la statue équestre en bronze de Pierre-Ie-Grand, érigée par l'immortelle Catherine , en 1782. C'est l'œuvre d'un artiste français nommé Falconnet. Pierre-le-Grand, couronné de lauriers, foule aux pieds de son cheval un énorme serpent ; sur son piédestal est cette simple et éloquente inscription : « A Pierre I , Catherine II! » Ce piédestal est un énorme rocher de liachta pesant trois millions de livres , et fut transporté à Pétersbourg du fond d'un marais éloigné (Pierre ^autrefois l'avait gravi , sur la plage où il était, pour examiner le pays). Cette translation est encore une des choses les plus étonnantes de l'époque. Le cheval du héros gravit au galop la poétique roche ; et, de ce bloc sauvage comme la contrée des premiers czars, le génie fondateur, étendant sa main vers la Neva, semble y appeler, en

taine. Les portes seron! en bronze comme à la Madeleine. Du haut de Saint-lsaac on a une vue superbe : la Baltique avec sa ligue de forteresses, Ciomstadt avec ses vaisseaux de guerre, et la cité de Pétersbourg.

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maître accoutumé à être obéi, la civilisation

et les arts (1).

Je fus visiter, aux bords de la Neva, la première maison qu'il habita au vieux Pétersbourg, et qu'il y construisit lui-même. Cette maison n'a guère que quarante pieds de long sur dix-huit de large; et quand on songe aux somptueuses demeures bâties par lui, où il pouvait aller s'installer, on s'arrête stupéfait devant le logis de son choix. L'habitation de la Neva est sœur de la cabane de Saardam. Ses deux principales pièces étalent jadis tendues d'une grosse toile blanche. L'extérieur était peint en briques. Ce premier palais impérial à Pétersbourg se composait d'une salle à manger exiguë, d'un salon en miniature, d'une chambre à coucher de la grandeur d'une alcôve,

(1) La statue et le cheval pèsent 44,000 livres. Il y a uneaulre statuedePierre-le-Grandà Petersbourg siuTancienne place Michel. Elle porte cettle inscription : A r aïeul le pelit-Jils ! Elle a de beaux bas-reliefs, et a été ér igée par Paul 1er.

et d'un extrait de cuisine. J'entrai sous ce toit révéré (1).

Je reculai soudain saisi d'un indicible étonnement : ce n'est plus une chaumière qui est devant moi , c'est un temple ; ce n'est plus un intérieur de maison , c'est un sanctuaire. Des lampes et des cierges sont allumés sur un grand candélabre au milieu de la salle où l'immortel charpentier prenait jadis ses repas. Au fond est limage

(1) On y voit un fauteuil en bouleau fait par Pierre lui-même, et où il s'asseyait dans son salon.

La fameuse inondation de 1824 engloutit en partie celle cabane que Catherine II fit revêtir (comme cela eut lieu à Saardam) d'un bâtiment extérieur à vitrages pour le mettre à l'abri des injures du temps. Autour de cette cabane est un très petit jardin où il y a trois chênes que planta Pierre-le-Grand. On prétend qu'il portait toujours des glands dans sa poche, et en semait partout où il trouvait un peu de bonne terre. Aussi, rencontrez-vous un vieux chêne en Russie: Cest Pierre-le-Grand qui Va planté, vous dit-on. En face du modeste réduit était la maison en bois de Menchicoj)', favori du czar, où Pierre donnait ses audiences. Non loin était une chapelle à l'orientale et de la même époque. Ces bâtiments, une forteresse et quelques cabanes d'ouvriers, consumaient seuls Pétersbourg à la fin de 1703.

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du Christ dont il ne se séparait jamais et qu'il portait avec lui dans toutes ses batailles, notamment à Pultawa. Devant cette image qui s'offre aux enthousiastes admirateurs du czar comme une portion de luimême, comme une sorte d'association mystérieuse ici-bas de la gloire humaine avec la gloire divine , on se prosterne avec respect. Dieu et Pierre-le-Grand sont là.

Les murs de l'enceinte sont tapissés d'une énorme quantité d'ex volo; car les malades viennent là, baisant la terre et à genoux, demander à l'Éternel seigneur de leur ciel ,, et à l'immortel chef de leur pays, la guérison de leurs souffrances ; et cette guérison , ils l'obtiennent; la profusion des dons en fait foi. Des croix et des décorations d'or, des bras et des crânes d'argent , des béquilles et des médailles, des pierreries de tout genre et des insignes de toute espèce y sont étalés aux regards. 11 y avait foule au moment où je mettais le pied sur ce sol consacré, et l'on y célébrait la messe. Oh ! que je trouvai louchant ce culte rendu au souverain des cieux,

auquel, en leur pensée, les fils de la Neva faisaient participer le fondateur de la Russie! Leur admiration serait-elle donc poussée jusqu'à l'idolâtrie? Non; car cette idolâtrie n'est que la sainte conviction que celui qui veilla sur eux pendant sa vie, veille encore sur eux après sa mort ; et soit en implorant, soit en remerciant le prince que la Providence leur accorda, c'est Dieu encore qu'ils bénissent (1).

0 toute puissance du génie! j'ai traversé une grande partie de l'empire des Czars ; et partout où s'offrait à moi quelque bel et vaste établissement dont je demandais le fondateur « — Pierre-le-Grand, » me disait-on. Apercevais-je un monument d'utilité publique dont je voulais savoir l'origine?

« — Pierre-le-Grand , » me répondait-on.

(1) Un bassin d'eau bénite était là; chacun peut y puiser et y boire. On y voit ausbi un paler noster écrit de la main d'Elisabeth Petrowna. Sous la galerie quienloure la cabane est conservé le bateau sur lequel Pierre-le-Grand traversait la Neva. Il fut travaillé de ses mains, et l'on montre encore ses voiles.

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Et ces arbres centenaires , qui les planta ? « — Pierre-le-Grand. » Et ces belles races de chevaux, a qui les doit-on? « — APierrele Grand.» Et ces villes, ces forteresses, ces musées, ces manu factures, ces canaux, cette agriculture, ces ponts, ces chaussées! qui les fit sortir du chaos? « — Pierre, toujours Pierre-le Grand. » Sa pensée a tout conçu, tout préparé, tout commencé. L'empreinte de ses pas est partout, Sa volonté formidable a été le phare créateur à la lueur duquel s'est réveillée tout à coup de la barbarie et s'est comme dressée du néant, une des plus puissantes nations du globe. Pierre, à l'image du Seigneur, disait : « — Que la lumière soit! » et, à sa voix, la lumière fut. Créant à la fois, en un instant, une terre , un peuple, une époque, un empire, jetant le présent au passéet plaçant l'avenir au présent, il dominait l'ensemble des siècles. Peu ébloui de ses triomphes guerriers , et préférant l'honneur de fonder à la gloire de conquérir, il ne fut ni César, ni Auguste, ni Alexandre, ni Charlemagne , ni Napoléon ; il fut sans

modèle et sans imitateur , unique et seul : Pierre-le-Grand.

Le palais d'Hiver à Pétersbourg , résidence de l'empereur , est un immense édifice , à quatre façades d'environ 400 pieds chacune , qui s'étend le long de la Neva en face delà Bourse. Plus de 500 colonnes en décorent l'extérieur. Les enfoncements et les saillies de son architecture en varient l'imposante régularité ; ce palais, dévoré par les flammes en 1837, n'en ressortit que plus magnifique , avec des charpentes en fer et des plafonds incombustibles. Cette masse sombre et rude peut-être, mais altière et majestueuse , fut baptisée du nom de X Hiver, âpre patron delà Russie. Catherine II, y appelant les beaux arts , y tenait sa brillante cour. Là retentit la lyre nationale des Lomonosloffzl des Dcrjavine. Alexandre, en 1812, s'y déterminant au sacrifice de Moscou, y dé-

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cidait du sort de l'Europe. De là sortait l'empereur Nicolas , au fameux 1 i décembre 1825, pour vaincre les séditions et sauver l'empire des Czars. C'est du haut de ce palais , alors que la fameuse inondation de 1824 envahissait la capitale, que l'empereur Alexandre, les yeux levés au ciel, pleurait, lui le plus puissant des monarques, sur le néant des forces de l'homme devant celles de la nature. Tout périssait en face de lui. Il voyait s'engloutir dans un nouveau déluge, ses temples, ses richesses, son peuple; il entendait les cris des victimes. Aucun ordre souverain ne pouvait arrêter le fléau ; et, condamné au supplice de ne pouvoir que regarder le désastre, il lui fallait rester inactif. Oh ! en ce moment où ne rayonnaient sur sa mâle physionomie que les splendeurs du désespoir, ne lui vint-il pas à la pensée ce que dut souffrir aussi de tortures, aux glaces de la Moscova , celui qui foudroyait les empires et que les éléments foudroyaient (1) !

(1) Le chiffre des morts fui immense. 11 n'a jamais été publié.

En 1837 , ce lut sous ces mêmes murailles qu'éclata le grand incendie. Le palais d'Hiver, ce Kremlin, ce Panthéon , cette espèce de capitale au milieud'une métropole, ce monument d'éternité où logeaient 5000 personnes , ce palladium impérial : ce n'était plus qu'un Vésuve en irruption , projetant ses rougeàtres lumières sur les ténèbres d'un ciel de décembre et sur les neiges d'une cité glacée. Les flammes , comme des légions de génies infernaux , s'échappaient des fenêtres, tourbillonnaient sous les portiques , ruisselaient le long des murailles , et enveloppaient d'une tunique fîambovante les statues extérieures de l'édifice qui , de leurs niches hospitalières, semblaient s'élever vers le ciel , sous le mirage de l'embrasement. Jamais feu n'eut plus belle fête.

Et quel spectacle que cette masse innombrable de peuple, assistant, dans une morne stupeur, à l'effroyable catastrophe ! Son religieux silence, interrompu par des sanglots et des prières, avait un caractère sublime. A i. 9

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travers les larges brèches du palais, lesRusses voyaient se fondre, se briser et s'engloutir, l'or, le marbre, les tentures, les lustres, toutes les magnificences de la demeure souveraine. Puis, au pied de l'immense et svelte colonne d'Alexandre qui se dressait vis à vis sur la place , ils voyaient les soldats , les pompiers , et tous les employés de la cour, venir déposer les trésors qu'ils arrachaient à l'immense fournaise, meubles, bijoux, billets de banque. Dans cette bagarre inouie, pas un vol ne fut signalé ; rien ne fut soustrait , ni les objets du plus grand prix, ni les plus minces bagatelles. L'admirable dévouement du peuple ne se démentit pas un instant. L'empereur , calme , et résigné , passait , confiant, au milieu de la foule , et la foule s'agenouillait. Ce fut pour le prince, sans doute , une nuit de calamité ; et cependant pour ce même prince , entouré de l'amour public , ce fut encore une nuit de gloire (1).

(t) La colonne d'Alexandre, en face du palais d'Hiver, a 84 pieds de haut el 4 de tour. Elle est d'une seule

Citons ici un fait remarquable. Il se trouvait dans le palais une glace extrêmement belle qu'on voulait sauver du désastre. Mais les progrès du feu ne laissaient pas le temps de la détacher soigneusement de son cadre sans la rompre. Plusieurs fois l'empereur , à la vue du danger de ses serviteurs , leur avait commandé d'abandonner l'entreprise; ils persistaient dans leur travail. Le souverain s'élance vers eux; et, se faisant une massue du premier objet qu'il rencontre, il brise en mille pièces la glace (1).

Le prince Grégoire Wolkonsky , fils du ministre, eut la bonté de me montrer en détail l'intérieur de la résidence impériale. Le

pièce comme la colonne Trajane, et porte cette simple inscription : A l'empereur Alexandre Ier. Elle est surmontée d'une statue (en bronze doré) appuyée sur une croix, symbole de la religion grecque.

(1) Le comte Branicki offrit un million de sa fortune pour reconstruire le palais, et un pauvre marchand 1,500 roubles, fruit de ses épargnes. L'empereur passant en drosckki à Pélersbourg, un homme portant la longue barbe et le cafian des Moujik, s'approcha de lui, mil sur ses genoux 25,000 roubles, et s'enfuit sans même dire son nom.

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grand escalier en marbre blanc de la principale entrée du palais , avec ses arcades, sis sculptures et ses colonnes de sardopol (granit gris) est, sans contredit, le plus beau qui existe. Entrons! Voici la salle des maréchaux! cnumerons celles qui suivent : Une longue galerie militaire où sont les portraits de 319 officiers généraux qui eoral attaient en 1812, 1813 et 1814; le salon c : est le portrait de Pierre-le-Grand peint par Mignard (1) ; une salle à manger, à riches dressoirs, ayant plus de 230 pieds de long sur 70 de large (2); le brillant salon des concerts ; la salle d'Alexandre, où l'empereur est représenté à cheval, peint par Daw; le salon de l'impératrice, à colonnes, cheminées, tables et candélabres en malachite ; la rotonde et l'enceinte où se

(1) Elle est tendue en velours naçafat seméd'aigles d'or en relief. Les lustres et candélabres sont en argent in;;ssif.

(-2) On voit sur ces dressoirs une quao (iié de plats d'or et de vermeil, présents faits à l'empereur par des villes et des provinces. Le pain et le sel lui avaient été offerts sur ces plais, d'après les anciennes coutumes.

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trouvent les portraits de l'impératrice et des trois grandes duchesses par Miss Uobertson; les appartements du grand duc héritier dont le salon est tout en or et les lambris en lapis lazulé; la grande salle de bal avec ses soixante colonnes d'or, ses galeries supérieures et ses onze lustres ; enfin la chapelle impériale, et le lieu où sont les diamants de la couronne (1). Décrire la magnificence de ces pièces serait une tâche interminable. Le palais d'Hiver est d'une splendeur digne des héritiers de Pierre-le-Grand. Que pourrais-je ajouter de plus (2) !

(1) Parmi ces diamants , je remarquai le diadème de l'empereur, celui de l'impératrice, ainsi que le sceptre et le globe, objets d'un prix inestimable. Là est le plus beau solitaire de l'Europe; il pèse 194 carats, et lut acbeté par la grande Catherine. Là aussi est une profusion de pierreries en tout genre.

(2) Le Palais d'Hiver fut commencé par l'impératrice en 1754, et achevé en 1762, sous la direction du comte Rastrelli. On ne saurait préciser à quel ordre de style appartient l'ensemble du bâtiment. Les colonnes du premier étage sont de l'ordre ionique. Plus haut elles sont de l'ordre corinthien; el la coupole d'or, .surmontée-

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Le grand événement du 14 décembre, jour où l'empereur actuel conquit en quelque sorte son trône, est, sans contredit, bien connu : on ne sera peut être pas fâché, néanmoins, d'en retrouver ici les détails.

Le 9 décembre 1825, on apprend la mort d'Alexandre à Taganrog en Crimée. Les membres de la famille , les ministres et le conseil de l'empire se réunissent aussitôt à Pétersbourg pour y proclamer son successeur. Or, il était connu de certains hommes d'État qu'une cassette mystérieuse, déposée dans la cathédrale de Moscou, et qui ne devait être ouverte qu'au décès du czar, renfermait un acte important : l'abdication de Constantin.

d'une croix grecque qui s'élève au dessus de Ja chapelle, est dans le mode bisantin. Les murailles, les colonnes et les statues extérieures, ayant été conservées malgré l'incendie, sont encore telles qu'elles furent dressées dans le principe. A la suite du palais d'Hiver est celui de l'Ermitage; quoique séparés, ils se communiquent par des galeries extérieures soutenues par des arcades. L'Ermitage a de précieux tableaux : des Rubens, desMurillo, des Rembrandt, desTeniers, des Vandyck, desCIaudeLorrain, des Potier, des Raynolds, des Guido Reni, etc., etc.

Elle avait été signée par l'héritier présomptif de la couronne, aussitôt après son divorce avec la grande duchesse Ulrique de Saxe-Cobourg (août 1820) et son mariage avec Jeanne Grasynska, princesse de Lowiez, fille d'un simple gentilhomme polonais.

D'après cette renonciation au trône, imposée peut-être à Constantin comme condition de son nouveau mariage, soumise à l'impératrice mère et acceptée solennellement par Alexandre, le grand duc Nicolas était appelé à régner. M :is, par une magnanimité sans exemple dans l'histoire, il refuse la toutepuissance ; et prêtant serment de fidélité à son frère aîné devant les hauts fonctionnaires de l'empire, il proclame le nouveau règne. Son exemple est unanimement suivi; et un ukase du sénat déclare Constantin le successeur d'Alexandre.

Mais à Varsovie, le 7 décembre (deux jours avant que la fatale nouvelle de la Crimée arrivât à Pétersbourg) Constantin, fidèle à ses résolutions, écrit à l'impératrice mère et au grand duc Nicolas qu'il confirme, libre-

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ment et de la manière la plus formelle, sa renonciation à l'empire. Sa lettre à son frère se terminait ainsi: « — Je regarde comme « un devoir sacré de prier très humblement « Votre Majesté Impériale de recevoir le « premier mon serment de soumission et de « fidélité, » etc. etc.

Ces dépêches sont apportées à Pétersbourg par le grand duc Michel. Renoncer ainsi au plus puissant empire du monde, était chose inouie dans les annales de l'histoire : Nicolas se refuse à ceindre le diadème. Jamais lutte de désintéressement et de générosité n'avait offert un plus beau spectacle. Constantin demeure inébranlable ; et Nicolas enûn dut céder .

La population entière s'était prosternée aux pieds du nouveau souverain ; mais il se manifestait de l'agitation dans quelques casernes. Un grand nombre d'officiers, dont plusieurs tenaient à d'illustres familles, et qui étaient revenus des campagnes de France avec des idées d'institutions républicaines, se réunissaient depuis longtemps en associa-

tions secrètes (1). Selon eux, l'heure de la révolte avait sonné. Le nom de Constantin sera arboré sur leur drapeau. Ils n'ont point l'assentiment du prince : n'importe ! ils pourront le l'aire croire; et, ensuite, une fois

vainqueurs, ils proclameront Dieu sait

quoi!

Le jour désigné pour la prestation du serment des régiments de la garde, est choisi pour celui de la révolte; et c'était le 14- décembre. Les chefs de la conspiration étaient le prince Serge-Troubetskoy et un nommé Pestel (2), les régiments de la garde à cheval, des chevaliers gardes, de Préobrajensky, de Sémenofsky, d'Ismaëlowsky, des grenadiers de Pawlosky et des chasseurs de la Finlande, prêtent serment, sans opposition, à la surprise des rebelles qui avaient espéré le contraire; mais les régiments de Moscou,

(1) Clles portaient le nom d'Union du salut, d'Unité de salulpuùiic, de vrais enfants de la pairie, de directoire, elc, cle.

(2) Je ne nommerai pas les autres par égard pour leurs nobles familles.

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et les grenadiers des marins de là carde, égarés par des traîtres qui leur certifiaient que Constantin n'avait point renoncé à la couronne et qu'il était dans les fers, ainsi que leur chef le grand duc Michel, débouchent sur la place du sénat, renversent, le sabre à la main, tout ce qui s'oppose à leur passage, et crient: « Vivel' empereur Constantin/ »

Des individus en frac, armés de poignards et de pistolets, se joignent à eux. Une foule considérable accourt au théâtre de l'insurrection ; et le danger devient pressant.

Nicolas était au râlais. « — Fuyez ! la révolte est en force, criaient des serviteurs effrayés. Il faut, avant de lui livrer combat, réunir les troupes fidèles... —Moi fuir ! répondait le monarque; jamais. Tant que j'aurai une épée à mon côté, je ferai face à mes ennemis. » <^

Il descend seul sur la place du palais. Un gros d'insurgés vient à lui. a — Salut , mes amis! dit le prince. — YiwYempereur Constantin ! » répond la perfide cohorte.

« — Rebelles! s'écrie le monarque; vous vous êtes trompés de route; ce n'est pas ici , c'est sur la place d'Isaac que les vôtres sont réunis. Allez les rejoindre ! marchez ! »

Et, avec le geste impératif de la puissance et de l'héroïsme, il leur indiquait le chemin. Sa beauté, son maintien , son calme et son intrépidité confondent les séditieux. Uscourbentleurs fronts et s'éloignent. En ce moment le général comte Milaradowitch s'avançait vers les mutins devant l'église d'Isaac ; il espérait que sa voix aurait sur eux quelque influence. Un coup de pistolet le tue (1).

L'insurrection prend un caractère formidable. Des gens de la lie du peuple poussaient d'horribles clameurs. L'auguste souverain n'en conserve pas moins une attitude de compatissante fermeté. Une multitude l'entoure. Il tenait par la main son fils , le grand duc héritier, alors en bas âge.

« — Voici ce que j'ai de plus cher! dit

(1) Ce général s'était distingué clans la campague de *1815. L'assassin était en frac et se nommait Kahousky.

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l'empereur d'une voix ferme; mon entant : je vous le confie. Il est à vous. Défendez-le ! »

Et il le remet à son peuple.

Des cris d'enthousiasme accueillent cette sublime inspiration. L'enfant passe demain en main, pressé , caressé, adoré. Le grand duc Michel, qu'on disait chargé de fers, apparaît alors , tout à coup , aux compagnies révoltées en son nom : il leur fait entendre sa voix, et six d'entre elles mettent bas les armes; des canons étaient braqués contre les autres, une décharge est ordonnée. La place est déblayée en un instant. Les insurgés prennent la fuite. Leurs chefs sont arrêtés ; et c'en est t'ait de la révolte (i).

(1) Iî ne périt qu'un chef dans l'action. C'était le fils d'un sénateur, je tairai son nom. » — Il faut jeter leur poussière au vent, disait un des conjurés parlant des membres de la famille impériale, et nous ferons bien mieux que la France. » Un d'eux, Pestel, avait formé le plan d'un gouvernement républicain. Il avait décidé qu'on éliminerait la maison régnante, qu'un gouvernement provisoire serait établi, etc., etc. Il fut question ;mssi d'une république slavonne.

La commission d'enquête établie à la suite des événements du 14 décembre, l'ut présidée parleministre delà guerre Tatistcheff. Elle publia ses travaux. Les officiers les plus coupables, au nombre de trente-six, furent condamnés à mort. On n'en exécuta que cinq. Les autres furent exilés en Sibérie. Ici le dévouement des femmes brilla de son éclat accoutumé. Les plus nobles dames de la Russie demandèrent la grâce daller mourir auprès de leurs maris, et elles partirent. Jeunes, belles, riches , habituées à toutes les jouissances de la vie, elles abandonnèrent hôtels, châteaux et familles , pour aller traîner à jamais sous les glaces de la Sibérie une existence de douleurs et de misère. Anges consolateurs que la Providence envoyait au malheur, elles se sacriGaient, il est vrai : mais elles remplissaient une mission divine. Ah! lorsqu'il s'agit en tout pays de dévouement , d'amour et d'abnégation : qui donne l'exemple? Les femmes.

Le surlendemain de mon arrivée à Pétersbourg, je lus passer la soirée chez madame la comtesse de Nesselrode, à la campagne ; et je pus me convaincre de nouveau d'une vérité incontestable : c'est que , dans les grandes capitales de l'Europe, les réunions

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de la haute société ont toutes le môme cachet de supériorité, de grâce et d'élégance. L'amour-propre aime à se répéter que Paris seul offre toutes les perfections imaginables. Soit : mais sous le rapport du goût et du bon ton, Paris est maintenant à Vienne, à Londres, à Berlin, à Rome, à Pétersbourg, etc., etc. Paris leur a transmis ses mœurs, son langage, son urbanité , ses prestiges. Paris a fait le tour du monde; ou plutôt, pour mieux m'exprimer, le monde a fait un tour à Paris.

La célébrité diplomatique du comte de Nesselrode est connue. Son salon était plein de généraux, d'ambassadeurs et de ministres. La comtesse de Nesselrode est une de ces femmes supérieures qui se rencontrent rarement. Au milieu de cetîe société délite je pus parler longuement de la France, de cette France vers laquelle se tournent constamment les regards de l'Europe. J'en parlai avec la courageuse franchise de l'honneur, du dévouement et de la fidélité. Les nobles sentiments plaisent aux nobles cœurs.

Je devais étreprésentéà S, A. 1. madame la

grande duchesse Hélène, au château de Ka- ?nc?inoi-Ostroff.Celie\)ç\ïe résidence estsurles bords de la Petite Neva, au lieu qu'on appelle les Iles (1). J'avais vu d'attrayantes campagnes auprès d'Amsterdam , de Hambourg et de Vienne ; je n'en lus pas moins ravi de celles des environs de Pétersbourg. Leur premier aspect émerveille. Figurez-vous, en nombre infini, les oasisdu désert, resplendissantes des pompes de la civilisation; de mélancoliques bocages conduisant à de somptueuses colonnades ; les pelouses des bords de la Tamise avec les jardins de l'Hellespont ; l'églogue sur un trône d'or, et l'ydille en manteau royal.

Hélas! par malheur, ces habitations enchantées ont besoin d'être vues de loin. Approchez; l'enthousiasme décroit. Tout cela n'est qu'apparences et prestiges. Ces ravissantes villa sont en bois, en peintures, en planches,

(1) La Petite Néi-a c.st lin bras du grand fleuve qui, se divisant, aux portes de Pétersbourg, en sept rivières, y forme une quantité ù'îles.

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j'allais presque dire en carton. Tout cela semble être arrivé d'hier pour s'en retourner demain ; rien n'y est solide et durable. Ne regardez que les surfaces, il y a peu de chose dessous; le palais, ce n'est qu'w/i décors; la nature même, c'est ïart. Tout y a poussé d'une manière factice , avec une rapidité inouïe, à force de travail et d'or, en calorifère et en poste.

« — Ici, me disait un officier russe, la civilisation eiie-même a été im plantée trop vite ; elle y est venue comme les fleurs et les fruits: en serres chaudes et sous verre. Aussi ne la rencontre-t-on que sous les lambris dorés, et chez les gens de haut parage. Espérons que, descendant un jour de ces soinmités , nous la verrons au grand air et en pleine terre. On travaille à l'acclima er.

« — Y a-t-il longtemps, lui demandai-je, qu'on (habite ces jolies îles?

« — Depuis que la cour y a une résidence, Yélagume. Autrefois, lorsque le souverain ne se plaisait qu'ailleurs, c'était ailleurs que l'aristocratie russe allait dresser sestentes.

Que demain l'empereur adopte une ;\uire contrée : nous décoastruiroas au plus rite nos maisons, nos temples, nos portiques, nos serres et nos jardins; nous poserons soigneusement tous ces objets dans des chariots d'emballage; nous les plierons, en quelque façon, comme du linge , dans des malles; et nous rebâtirons... n'importe où. Louis XÏV disait : l'État, c'est moi. Nous disons, nous : Le pays, c'est ? empereur. Convenez que cela se ressemble. »

Je savais que la noble épouse du grand duc Michel joignait au charme de la beauté les séductions de l'esprit, et qu'elle avait su prouver qu'on pouvait avoir toute l'érudition d'un homme sans rien perdre des grâces d'une femme; j'entrai donc avec émotion dans sa demeure. 11 me tardait d'apprécier par moi-même une des brillantes étoiles du ciel de la Neva. On m'introduisit d'abord en un vaste salon oa plutôt sous un bosquet de fleurs; et l'on m'y laissa seul un instant. Je n'étais entouré que de lilas, de géraniums, de

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roses, d(3 camélias, d'orangers, de cactus, et de tubéreuses. Sur de jolies tables au milieu d'allées odorantes, j'apercevaisde charmantes gravures et de beaux livres de France. Les trésors de l'intelligence auprès des richesses de la nature : c'était là déjà la princesse.

Peu après, je fus admis auprès de Son Altesse Impériale. Ici, quelle page à écrire !.... Mais cette page m'est défendue. La grande duchesse Hélène, qui ne peut empêcher l'admiration, peut du moins prohiber la louange.

De nombreux instituts d'éducation militaire ont été créés par l'empereur; neuf mille deux cents jeunes gens sont élevés en Russie aux frais de l'État, sous la direction du grand duc Michel. Le nombre en sera porté à 10,000 (1). Le général Rostovstzoff,

(1) Il en entre annuellement 1,000 à 4,200 avec le grade d'officier au service effectif de l'empire. L'entretien de ces établissements coûte environ 7 millions (roubles), près de 8 millions (francs). La première école militaire pour les nobles, fut fondée par l'impératrice Anne, en 1731. En 1829, Nicolas fonda les pelUs cadets d'Alexandre à Tsarskoc-Sélo pour 400 élèves. En 1835, un co-

aide-de-camp du prince et chef du corps noble des cadets, m'avait fait engager à visiter son établissement. Il m'y reçut avec une touchante cordialité ; je visitai sa vaste maison. Plusieurs élèves me suivaient; au réfectoire ils me firent asseoir à leur table, et j'y bus du Kwas avec eux(l). Ce jour-là il y avait dans la grande salle de l'établissement , salle de 200 pieds carrés , examen d'officiers des corps de cadets. J'assistai à cette séance , h laquelle présidait le prince

lonel bakhline consacra un million el demi (roubles) et une terre de 2,700 paysans à la fondation d'un corps noble de 400 cadets dans le gouvernement d'Orel. En 1856 un colonel Tschertkoffen Gt autant à Woromaga. Il y sacriGa un million et demi et 1,000 paysans.

Les principales conditions pour être admis dans ces établissements sont : Naissance noble, bonne constitution, savoir lire, écrire et compter. On est reçu de 7 à 10 ans aux corps des cadets préparatoires, de 10 à 14 aux corps des cadets établis, de 10 à 15 aux pages, de 14 à 16 au régiment des nobles, de 15 1;2 à 14 ij2 à l'école des porte-enseignes de la garde, et de M à 18 aux écoles spéciales On ne reçoit aux pages que les Gis de généraux, nu de fonctionnaires civils d'un grade correspondant.

(1) Le kwas est une boisson russe dans le genre de la bière.

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d'Oldenbourg, neveu de l'empereur. Chaque élève était tenu de répondre sur-le-champ à des questions inattendues sur l'artillerie , le génie, l'histoire, etc.... et cela devant une immense assemblée composée de généraux et d'officiers supérieurs , la plupart célèbres dans les fastes de l'armée russe et portant des noms historiques.

Les jeunes officiers soutinrent l'épreuve avec une contenance assurée. L'examen se faisait en russe ; mais le prince d'Oldenbourg eut la courtoise obligeance de demander , en ma faveur , que les réponses fussent faites en français. Cela complétait la difficulté pour les élèves. Le jeune Moller fui appelé le premier à cette nouvelle épreuve. Un papier, tiré au sort , lui prescrivit de raconter l'histoire de la première invasion en France après la retraite de Moscou. Four moi, ce hasard fut étrange (1).

(1) Plusieurs papiers eontenarit diverses questions étaient n.él< ta sur une lable. On les distribuait au hasard à ceux des élèves nui devaient subir l'examen.

Mo lier, debout devant une carte posée sur un pupitre , commença son récit d'une voix calme et sonore. Il parla de V empereur Napoléon avec une mesure parfaite et une admiration sentie. Il décrivit les batailles de Brienne et de Champaubert en montrant sur la carte les évolutions des divers corps d'armée ; puis , le prince Sibirshy, le courlandais Brevern et le jeune Yessipoff, continuèrent ses récits. Ce fut un assaut de talent.

Après l'intéressante séance., je fus dîner aux îles chez S. E. M. Ouvaroff, ministre de l'instruction publique , un des hommes les plus distingués de la Russie. Il avait bien voulu me faire hommage d'une notice sur Goethe , dont il était l'auteur , œuvre éminemment poétique, qu'il avait lue récemment à l'académie des sciences de Pétersbourg. Ce ministre russe écrit le français avec la pureté, l'élégance et le goût de nos plus fameux écrivains.

Il était minuit quand je repartis pour Pétersbourg. Minuit! Ce n'est certes pas , aux beaux jours de l'été, l'heure des fantômes en

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Russie. A minuit on peut lire et écrire sans lumière. Point de ténèbres sous le ciel. La clarté des nuits de la Russie a ceci de particulier : c'est qu'elle est sans ombres. Aucun réverbère ne s'allume dans les rues à celte époque. Je traversais le pont de Trdltsk sur la grande Neva en face du Champ de Mars (1). Le temps était magnifique. Je fis arrêter ma voiture. Il n'existe 3 en aucun pays , un plus admirable coup d'oeil. Le palais de la bourse était en face de moi avec ses colonnades et ses phares dominant une forêt de navires avec leurs mâts et leurs pavillons. Au loin s'étendaient à perte de vue les splendides hôtels du quai anglais et de Vassili- Ostroff, au pied desquels serpentaient les colonnes de fumée des pyroscaphes, et se déployaient les ailes blanches des vaisseaux qui derrière eux , sur la surface unie du fleuve , laissaient un long sillage d'or. A droite, assise dans les flots , la grande forle-

() 11 compte 52 pontons, cl sa longucu »' est de 350 sa. gène? (environ -,600 pieds).

resse où repose Pierre-le-Grand ; à gauche la coupole de Saint-îsaac; le pont de bateaux établi visa vis; l'amirauté dont la flèche aiguë brillait dans les airs comme un prisme de feu ; et le palais de l'empereur. Puis , mille petites embarcations glissant sur les ondes; et de tous côtés, le long de la Neva , les vergues noires des grands navires immobiles. Pour compléter ce tableau , les teintes du couchant, loin d'être effacées à l'heure solennelle de minuit où tous les ciels d'occident sont livrés aux ténèbres, se reflétaient dans la molle transparence du fleuve. L'atmosphère avait je ne sais quoi de velouté et de fondu qui adoucissait les objets et les mariait sans les confondre. L'horizon, conservant de larges barres rougeatres dans un lointain encore enflammé , étendait , sur les larges quais en granit qui bordaient la Neva, un demi jour suave et doré. Les dômes bleus à étoiles d'or de l'église d'Ismaëlofsky, et les coupoles de toutes couleurs des divers monuments de la grande capitale scintillaient çà et là dans l'espace. Plus loin,

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et dans le vague des airs, les ombres et la lumière se mêlaient et semblaient comme s'entendre pour couvrir d'un voile transparent les campagnes et la cité. L'air était balsamique et doux. Celait une nuit de Venise ; et j'étais à Si Pétersbourg.

Avec quelle étonnante rapidité s'était élevée celte ville avec toutes ses magnificences ! Je recueillis mes souvenirs. En 1700, les Suédois possédaient depuis longtemps les rives de la Neva, lorsque Fierre-le-Grand leur déclara la guerre. Défait devant Narva : « — Les Suédois nous apprendront à les vaincre, » se contenta de dire le héros ; et il commença Pétersbourg. Une première forteresse s'éleva sur le bord de la Neva, et un premier fort sur un banc de sable au milieu de la mer, en dépit des continuelles attaques de la Suède (1). Le vieux Pétersbourg ne fut d'abord , à droite du fleuve , qu'un amas de

(1) Ce fort, nommé Cr«mslot (château de la couronne), fut hérissé par lui de canons. Il y fit son entrée solennelle le 7 mai 1704.

villages en bois avec de petites églises et de vastes jardins; mais, peu après, à gauche du fleuve, trente mille ouvriers commencèrent le nouveau Pétersboar g. En vain, les Suédois tentèrent une expédition contre la cité naissante; cette cité, où affluèrent bientôt en amis des Finois, des Livoniens et même des Suédois, s'étendit gigantesque et triomphante avec ses palais, ses temples, ses dômes et ses colonnades. La gloire et les arts ! quel début! Pultava ne tarda point à consolider Pétersbourg. L'étoile de Charles XII avait pâli devant l'astre de Pierre-le-Grand. L'empire russe était fondé (1).

Les impératrices Elisabeth et Catherine

(1) Pultava (selon ]es propres mots de Pierre-le-Grand) avait affermi la première pierre sur laquelle reposait Pétersbourg. Ce fut en 1721, après la paix de Blystadt, que le synode et le sénat russe conférèrent à Pierre 1er le surnom de Pierre-le-Grand, celui de Père de la patrie, et le titre à' Empereur de toutes les Russies. On retrouve des souvenirs à'drnstcrdam dans le plan de Saint-PélersLourg'. Mêmes canaux traversent la ville, mêmes Iranspoits de marchandises par eau, même genre communications.

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continuèrent Pétersbourg. Ce fut sous la dernière que s'élevèrent le palais d'Hiver, l'Académie des Beaux-Arts, le palais de la Tauride, les bâtiments de la Banque et ceux du Corps des Mines , le palais de Marbre , l'hôpital d'Oboukhoff, et mille habitations somptueuses. L'empereur Alexandre poursuivit l'œuvre des czarines ; il fit construire les pillais à'Yelaguine et de Kamennoi-Ostroff; les charmantes villa des Iles sortirent des tristes marais de Pétersbourg ; de larges quais en granit , surmontés de balustres en fer, encaissèrent les canaux de la ville et les rives de la Neva; le superbe monument de la Bourse apparut avec son haut portique et ses deux phares, colonnes rcstrales , qui, comme deux géants formidables, s'avancent en gardiens sur la plage. Notre- Dame-de-Gazan vint rappeler Saint-Pierre de Rome; puis enfin se bâtirent le palais du grand-duc Miche! , le Grand-Théâtre et la Porte-Triomphale. L'empereur Nicolas eut son tour. L'église dTsaac... je m'arrête ; la plume échappe de mes mains. Je n'ai donné

qu'une nomenclature incomplète des édifices du passé ; si présentement je cherchais à décrire les prodiges d'architecture que voit éclore le présent , mes pages ne pourraient

suffire.

J'ai cité Gazan tout à l'heure (1). Ce fut la première église où j'entrai en Russie; et ce fut là que, pour la première l'ois, j'entendis une messe grecque ; tout instrument en est banni, même l'orgue ; on n'y permet que les voix humaines. L'intérieur de la cathédrale de Gazan est orné d'une quantité de hautes colonnes en marbre d'ordre corinthien et d'une seule pièce ; le grand autel a d'immenses portes d'argent massif ciselé qui

(1) Des deux côtés de l'église est une colonnade en demi cercle, et formant portique, en avant de laquelle sont les statues en bronze des généraux Barclay de Tolly et Koutouzoff. Les Russes n'ont point de statues dans leurs temples. Ils sont iconoclastes sous ce rapport; mais ils révèrent les images peintes. A certains temps de l'oftice, les portes du sanctuaire s'ouvrent, et l'on voit les prêtres mystérieusement agenouillés devant le tabernacle d'où partent les chants sacrés. Au moment de la consécration, les portes se referment.

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s'ouvrent sur le sanctuaire , et où sont encadrées des pe'ntures du plus haut prix : cela s'appelle iconostase. Là est l'image miraculeuse de Notre-Dame-de-Gazan, dont le peuple ne s'approche qu'après s'être agenouillé et avoir baisé la terre ; les pierreries qui la couronnent sont évaluées à un million; l'enceinte sacrée est entourée de bannières conquises au champ dhonneur. On me montra la place où vient s'asseoir l'empereur Nicolas le jour des grandes solennités ; on m'y parla de ses bienfaits, de sa piété, de ses vertus; et parmi les anecdotes que je recueillis sur lui à Pétersbourg, en voici plusieurs que je notai.

Le comte de Benckendorff, ministre de la police, était malade ; et le bruit courait que ses jours étaient en danger. Or, ce haut fonctionnaire avait mérité l'affection générale. L'empereur va le voir. Une foule immense était réunie autour de l'hôteldu ministre et demandait avec anxiété de ses nouvelles. « — Mon ami! lui dit Sa Majesté Impériale en entrant chez le malade, et lui mon-

trant du doigt la fenêtre au pied de laquelle était la multitude, voilà une récompense de tes services qui dépasse toutes celles que je pourrais t'offrir! »

Un aulre ministre avait t'ait attendre tort longtemps dans son antichambre un savant vieillard de l'Académie des Sciences : M. Parrot , renommé par ses vertus et son génie. « — Demain , dit l'empereur au grand dignitaire , tu iras faire des excuses à l'illustre académicien; car on rencontre par douzaines des hommes tels que toi et moi, on n'en rencontre qu'un tel que lui. »

Quelle réprimande sévère! et pourtant, dans cette manière généreuse de se mettre , lui,, le grand souverain, sur la ligne de sou ministre en faute, quelle bonté compatissante !

A lépoque du choléra , le peuple de Pétersbourg, irrité comme partout , ne voulait pas croire au fléau : il criait aux empoisonneurs. Une émeute vioiente éclata. Une population furieuse, amassée sur la place au Foin, se précipite vers les hôpitaux; elle entre, elle égorge les médecins qui y soignaient

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les mourants; la terreur générale est à son comble, et l'émeute va grossissant. L'empereur était alors à Tsarskoé-Sélo. Il part en calèche et sans gardes avec le prince Menchicoffet le comte de Benckendorff ; il arrive sur la place où les plus horribles vociférations se taisaient entendre. « — A genoux! crie-t-il aux mutins, à genoux l misérables I vous venez d'offenser le ciel , et le ciel peut nous foudroyer. » Quelques voix veulent s'élever. « — Silence! interrompt le monarque. Silence ! et à genoux ! insensés ! » .

Plusieurs fers brillaient dans la foule. « — Bas les armes ! continue-t-il. Voici devant vous une église ; prosternez vos fronts sur la poudre , et repentez-vous dans votre âme! Dieu peut encore pardonner ! »

A ces mots tous les fronts se courbent, toutes les clameurs cessent, toutes les armes tombent , et le peuple entier s'agenouille.

Remarquons ici que le Russe a deux égides puissantes pour se préserver de la corruption du siècle : la soumission et la foi. Une échelle de subordination est solidement éta-

bliechez lui. Elle commence tout en bas de la société et va se terminer tout en haut. Chaque échelon regarde avec respect le degré supérieur; et cela monte... jusqu'à

Dieu.

On m'avait cité ['Observatoire de Pétersbourg comme un des plus remarquables de l'Europe. J'y tus conduit par M. Fuss, secrétaire perpétuel de l'académie. L'observatoire de Poulkova est sur une petite éminence à environ cinq lieues de la ville (1).

(1) On s'y rend en passant par la porte triomphale de Moscou, monument en fonled'un aspect imposant, élevé par ordre de Nicolas en mémoire des triomphes de ses soldats en Orient, en Verse et en Turquie. L'observatoire a un portique à colonnes en face de la grande route. Celle-ci présente là une ligne droite de près de 4 lieues, tirée au cordeau jusqu'à l'arc de triomphe. Au pied de l'observatoire est le village de Poulkova, village tout à fait russe. Là comme partout on trouve Pierrele-Grand. i —Voilà d'assez beaux tilleuls, disais-je à M. de Siruve. « — Le czar Pierre les a plantés. » « — Et là bas, quel est ce rocher? » « — C'est celui de Pierre-le- Grand. » La tradition assure que ce rocher, qui est en forme de plateau, fut le premier observatoire du fondateur de Pétersbourg. L'éminenceoù est le nouvel établissement fait partie d'une toute petite chaîne de collines

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Le savant M. de^Struve, parent du ministre à Hambourg, dirige cet établissement. Je parcourus sa belle rotonde et ses vastes salles. Le portrait du fameux Tycho-Brahe au nez d'or, y excita mon attention. Tycho- Brahe, grand seigneur suédois au moyenâge, avait la passion de l'astronomie. Un jour il lui fut cherché querelle sur un système planétaire. Tycho-Brahe voulut vider la question l'épée à la main , ce qui était entrer dans un mauvais cercle pour un homme de firmament et d'hémisphères. Or, son antagoniste , arrivé en champ clos , lui passa son épée au travers... du nez , ce qui ne trancha point les difficultés du problème. Le célèbre astronome sentit alors qu'il s'était lancé hors de sa véritable sphère , et se fit faire en or quelque chose de semblable au trait saillant qu'il avait affreusement détérioré. Ses admirateurs passionnés prétendirent que , dans son observatoire , à la clarté

qu'on appelle là des montagnes, vu que cesoni les seules évasions du pays.

du ciel et des étoiles , sa physionomie , ainsi que sa renommée, non-seulement n'avait rien perdu à cette transformation de chair en métal, mais même y avait gagné, dans un genre neuf, un éclat tout à fait singulier. Il était midi. Le ciel était pur et le soleil ardent. « — Voulez-vous voir une étoile? » me demanda M. de Struve , et nous montâmes à la tour où était son grand réfracteur, le plus énorme qui existe en Europe. Il est sur une colonne de granit et pèse 80 quintaux. Malgré ce poids , le petit doigt d'un enfant le fait remuer en tous sens. La coupole qui l'entoure est posée sur des roulettes invisibles; et, par un léger ressort , sans le moindre embarras, cette coupole, qui pèse 80,000 livres, se met à tourner aussi rapidement qu'on le désire, comme l'aile d'un moulin à vent (1).

Ici, j'eus à admirer jusqu'où la science a

(1) Les lunettes et instruments de Puulkuva sont d'une perfection incontestable. La plupart, dans les grandes salles de l'établissement, sont sous des maisonnettes mo«

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porté sott essor. Les trappes du dôme étaient fermées , et nous ne voyions pas le ciel. « — Les étoiles courent avec une telle rapidité dans l'espace, me dit le savant professeur, qu'à peine a-fe^on le temps de les saisir au vol sous la lunette qui les cherche. N'importe ! j'en vais trouver une; et je l'arrêterai au passage. »

Il prit alors un livre, fit un calcul, regarda l'heure à l'horloge, toucha quelques-uns des ressorts du réfracteur, et me dit : «—Je tiens mon étoile. »

Aussitôt on fit tourner la coupole ; on leva plusieurs trappes ; et nous découvrîmes le ciel. « — Regardez maintenant ! » continua M. de Struve. Je posai mon œil centre le magique verre ; et je vis en effet l'étoile; elle filait comme une flèche. « — Vous voyez sa rapide marche , reprit l'habile astronome ; elle doit avoir déjà traversé le large cercle du réfracteur. Eh bien ! prenez celte corde !

biles placées sur des rails en cuivre, qui se tirent et se tirent à volonté.

et tirez! » J'obéis; l'astre s'arrêta. L'étoile errante parut fixe. Le ciel obéissait à l'homme.

Essayons d'expliquer le prodige. Les rouages d'une espèce d'horloge sont adaptés au grand réfracteur. Sitôt que le verre de l'instrument est en face du globe céleste qu'il cherche, on fait marcher la mécanique en tirant un léger cordon. A l'instant, l'immense lunette se met à suivre l'astre au firmament avec un mouvement absolument semblable à celui du corps lumineux qu'il poursuit; et il en résulte, aux regards de l'observateur, une immobilité merveilleuse.

Le chef d'état-major de Son Altesse Impériale le grand-maître de l'artillerie avait eu la bonté de m'envoyer un de ses officiers pour m'engager à venir assister à un examen public des élèves de l'école spéciale de cette arme. J'y fus avec M. de Gretch, conseiller d'état actuel, homme plein d'esprit et d'érudition. Je m'étais lié d'affection avec cet écrivain distingué, dont la conversation pleine de charme

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était pour moi d'un vif intérêt. Je lui dus une foule de renseignements sur la Russie ; nul n'est plus dévoué à son prince et à son pays. Il savait les anecdotes les plus intéressantes ; et, parmi elles, en voici une qu'il tenait du maréchal Maison à l'époque où cette célébrité militaire remplissait les fonctions d'ambassadeur de Louis-Philippe à Pétersbourg. « — Je conduisais le roi à Cherbourg (c'est le maréchal Maison qui parle), cette mission m'était pénible, d'autant que Charles X m'avait toujours comblé de bontés. Mais, que voulez-vous! le temps, les circonstances... enfin ne remuons pas les cendres du passé. La destinée le voulait ainsi. Ce qui est fait devait se faire.

« Le roi, pendant son trajet de Rambouillet à Cherbourg, avait eu de longs entretiens avec M. Odilon-Barrot. Or, dans ces rapports assez fréquents, ce dernier, dont on connaît les talents et la perspicacité, avait pu juger le monarque et en être jugé lui-même. Un soir, l'auguste vieillard, me tirant à part dans l'embrasure de croisée d'un hôtel, me dit

POLAIRS. Wi

d'une voix triste et grave: «—Maréchal! cet Odilon Barrot est vraiment un homme remarquable. Ah! si je Pavais connu plus tôt! Quel dommage ! »

<r J'étais trop ému pour répondre. Un instant après, Odilon Barrot vint à moi, me prit par le bras, et me dit tout bas à l'écart, avec un accent plein de douleur et presque... de regret : « — Maréchal ! il est vraiment admirable ce vieux roi! quelle noblesse de sentiments! quelle élévation d'âme! Ah! si je V avais connu plus tôtl... Quel dommage! j>

« Je ne pus m' empêcher de tressaillir. Car, moi aussi , j'avais pu apprécier le beau caractère de Charles X. Et cependant... Mais, dans tout cela, je le répète, il y a eu de la fatalité, des malentendus, je ne sais quoi d'inexplicable. Ne trouvez-vous pas singulier que la même phrase soit sortie à la fois de la bouche de Charles X et des lèvres $ Odilon Barrot! Oh! cette révolution de juillet!... Je serais quelquefois tenté de m'é-

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crier aussi en l'envisageant : «■ — Ah! si je

l'avais connue/. . . Quel dommage! »

Assis auprès du prince Dolgorouki à Vêcole spéciale d'artillerie, j'admirai de nouveau l'érudition des élèves soumis à l'examen. A mon arrivée, les demandes et les réponses furent faites en français. Deux artilleurs, nommés Lavrofet Elston, interrogés sur des questions de chimie et de géométrie, rendirent un hommage éclatant aux grands maîtres de ces sciences ; et ces maîtres étaient Français (1).

Rentré chez moi, je reçus un message du général Rostovstoff, aide de camp du prince Michel, qui m'engageait, de la part de Son Altesse impériale, à venir assister aux exercices militaires des corps de cadets sous ses ordres (2) .

(1) Aucune branche d'érudition n'est négligée à cette école. On demanda à un jeune Grec ce qu'avait fait la littérature française au \vie siècle, et où elle en était sous l'enspire, rélève répondit en analysant d'abord les poésies de Clément JUarot, puis en passant en revue les écrits de madame de Staël et de M. de Chateaubriand.

(1) Voici la lettre: « — Monseigneur le grand duc Mi-

Le soir de ce même jour, j'étais invité à un thé chez madame la grande duchesse Hélène, où je devais lire quelque légende ou chronique. Ce fut une soirée bien flatteuse pour moi ; mais elle ne pouvait me faire oublier le gracieux appel du prince; et le 29 juin, à neuf heures précises, j'étais sur la grande place publique où s'élève la statue en bronze de Souvoroff (1).

Les exercices commencèrent. Deux à trois mille élèves des divers corps de cadets exécutèrent une quantité d'évolutions avec une

« cliel m'a ordonné de vous annoncer qu'il a appris « avec un véritable plaisir que vous aviez bien voulu « honorer de votre présence l'examen public des établis- « sements militaires placés sous ses ordres. Concluant « de là que vous prenez intérêt aux jeunes gens qui lui « sont confiés, Son Altesse Impériale désirerait que vous « voulussiez bien voir leur éducation militaire comme « éducation pratique, et il lui serait agréable de vous « voir assister à l'exercice militaire des corps de cadets « en sa présence et au Cbamp de Mais, mercredi malin,

« 29 juin (il juillet). Veuillez, s elc

(I) Elle est en face du porit de Troitsk. 40,000 hommes peuvent manœuvrer sur cette place au centre de la ville.

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précision, une rectitude, une perfection admirables. Aucune musique, hors la cadence de leurs pas. On eût dit qu'une mécanique invisible les faisait mouvoir au moyen d'un ressort merveilleux, tant il y avait d'ensemble dans leur marche et d'accord dans leurs mouvements. Obéissant comme un seul homme, tout cela n'avait, en quelque façon, qu'une pensée, qu'un corps et qu'un geste.

<r — Monseigneur! dis-je au grand duc, Votre Altesse Impériale a déjà là des héros tout faits pour l'avenir. Qu'elle doit aimer ces élèves !

« — Oui, certes! me répondit le prince en souriant ; ils ne me donnent que de la joie. Je ne puis pas dire que ce soient les cadets... de mes soucis. »

Le grand duc Michel est un des beaux hommes de la Russie. Son regard est plein d'énergie. Une taille élevée, une force athlétique, une physionomie franche et un puissant organe en font une de ces figures héroïques du moyen- âge qui charment l'imagination. On le voudrait bardé de fer. La

cotte de mailles de Roland et le bouclier de Bayard iraient si bien à sa stature! 11 passe pour être d'une sévérité extrême, mais d'une justice parfaite; aussi est-il généralement aimé. Son visage a parfois de la rudesse quand il dicte ses volontés; mais il redevient plein de charme quand le commandement est fini. Sa sévérité se change alors en enjouement. Les jeux de mots et les plaisanteries légères abondent sur ses lèvres.

L'homme de guerre disparaît, et l'homme aimable le remplace.

Pendant la revue, qui devait durer près de cinq heures, il m'avait gardé près de lui. « — Si cela vous ennuie, me dit-il, vu que la guerre n'est plus aujourd'hui votre spécialité, figurez- vous, pour rentrer dans votre élément, que je suis un philosophe de l'antiquité, que ces soldats sont mes disciples, et qu'ici je harangue au forum . Il n'y a que manière d'envisager les choses. »

Il se trouvait, parmi les bataillons militaires, un petit corps d'artilleriejlégère que le grand duc me fit remarquer avec un intérêt

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paternel. Ces artilleurs, de onze à douze ans, en uniforme au grand complet, jolis comme de petits amours, et maniant leurs petits fusils avec une dextérité d'anciens troupiers, tantôt couraient en avant, feignant de poursuivre l'ennemi, tantôt reculaient en arrière, exécutant des décharges contre ceux qui étaient censés les poursuivre. Jamais régiment de grognards ne fut mieux discipliné. Ces germes de héros, ce diminutif de grande armée, avaient une tenue de vieilles moustaches. « — Ce sont, reprit le prince gaîment, ce sont mes puces travailleuses. »

Les exercices finis, le grand duc fit un geste d'appel ; et soudain une multitude d'élèves, se précipitant vers iui, l'entourèrent en poussant des cris de joie, d'amour et de bonheur. Le prince, captif en d'innombrables cercles, y était enfermé à ne plus pouvoir se remuer. Jetais, au centre, à ses côtés. « — Ils vont vous étouffer, monseigneur! <r — Je n'ai jamais mieux respiré, me répliqua Son Altesse Impériale. Il y a ici de la

chaleur, n'est-ce pas? Eh hien ! cette atmosphère : je l'aime. »

Pétersbourg a de jolies femmes. La comtesse Woronzow, une des plus à la mode d'entre elles, a une maison charmante et une fortune considérable (1). Un jour, sortant de diner chez elle , je me rendis chez la princesse Dolgorouky (2) , dame d'honneur de l'impératrice , d'un âge très avancé , et l'un de ces types de la haute société d'autrefois , qui se reproduisent peu de nos jours. Sachant donner le ton à un salon , et transmettre aux générations naissantes les traditions des siècles finis, la princesse Dolgo-

(1) Les Woronzow Daschkaw furent faits comtes du Saint-Empire romain en 17G0, et comtes russes en 1797.

(2) Les Dolgorouky descendent de Saint-Michel de Tchernigow, issu au douzième degré de Rurik (Normand d'origine), premier souverain de la Russie, de 8(3 2 à 879.

rouky est comme un de ces hauts jalons de l'ordre social qui restent debout , en dépit des âges , pour indiquer à la fois les belles routes du passé , les meilleurs sentiers du présent et les voies ouvertes de l'avenir. Sa vue me rappela le mot suivant. Napoléon , devenu empereur, disait au comte de Ségur, après son sacre : « — Ne manque-t-il plus « rien à ma cour pour lui donner du ton et « de l'éclat? — Sire , répondit gravement le <r grand maître des cérémonies , il lui man- <r que de vieilles femmes. »

La princesse Dolgorouky , autrefois dans l'intimité de Catherine II et de Potemkim , avait beaucoup connu la célèbre reine Caroline de Naples , tant haïe de Napoléon ; elle avait recherché en France l'abbé Delille , La Harpe , mademoiselle Clairon. Et^à propos de cette dernière , elle me raconta ceci :

Elle était à Paris alors que les beaux talents de Talma , de Lafond , de Monvel , de mesdames Raucourt , Georges , Duchesnois , et de mademoiselle Mars , illustraient la scène française. EUe voulut voir mademoi-

selle Clairon, depuis longtemps retirée du théâtre. Le prince de Talleyrand la conduisit chez l'illustration dramatique qui, après avoir roulé sur l'or et l'argent , se trouvait presque réduite à l'indigence. Mademoiselle Clairon , logée dans un appartement plus que modeste , n'avait ce jour-là, pour dîner, qu'un pigeon à la crapaudine. Elle le mangeait en ce moment. A l'aspect des nobles visiteurs qui entraient chez elle, la tragédienne , se tournant avec dignité vers le misérable garçon qui la servait: « — Laquais ! lui dit-elle avec majesté , avancez des sièges et retirez ces mets ! » Puis , se levant en reine qui va donner audience ; et, montrant du doigt deux fauteuils au prince et à la princesse 3 elle eut l'air de se recueillir. Elle était en robe à paniers , avec un crêpé poudré , et dans un demi-jour solennel. La voyageuse russe s'attendait à entendre sortir de ses lèvres ces paroles d'Agrippine : Asseyezvous , Néron! etc.; mais ce ne fut point son début. La conversation commença sur un ton moins dramatiquet Mademoiselle Clairon ce-

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pendant n'en conserva pas moins les allures, les gestes et la pompe de Mérope. Parlait-on de malheurs de famille : elle devenait Clitemnestre ; était-il question de politique ; Sémiramis apparaissait.

« — Que pensez-vous des acteurs du théâ- « tre Français actuel? lui demanda la prin- <r cesse Dolgorouky, désirant descendre des <r hauteurs où se tenait constamment la «r grande Melpomène. — Madame , répliqua « mademoiselle Clairon avec l'ironique sou- « rire ÏÏHemiione , il y a vingt-cinq ans que « je n'ai mis le pied là où se réunissent les c membres de la Comédie Française; et, à « cette époque , ils étaient déjà tous détesta- <r bles. »

Entre compagnons et rivaux, voilà comme toujours on se juge !

Le comte de Laval , noble Français établi en Russie depuis nombre d'années , et qui se trouvait chez la princesse Dolgorouky , nous raconta à ce propos la petite histoire suivante.

Talma , plein d'idées démocratiques à son

début dans la carrière , demandait un jour a Bonaparte , -premier consul , comment la veille il avait trouvé son jeu au théâtre. <r — Parfait! répondit le futur empereur; « seulement vous avez déclamé ce vers :

t Pour moi, je tiens le trône égal à l'infamie. »

« d'un air beaucoup trop convaincu. Songez <r donc , mon cher Talma , que le républicain « qui s'exprime ainsi dans l'intérêt de son « ambition , dit cette phrase pour la forme , « mais, au fond , n'en pense pas une syllabe! » Le boudoir où avaient lieu ces causeries était entouré de paravents à jour , en forme de treillages , à travers lesquels grimpaient et s'enlaçaient une quantité de plantes fleuries et d'arbustes odorants. C'est inouï , tout ce qu'on voit de ffleurs dans les hôtels et villas de la Russie. On y vit au milieu de bosquets embaumés. Les galeries y sont des jardins ; les antichambres , des parterres ; les portiques , des orangeries ; les salons , des serreschaudes. La Russie entière s'épanouit et se dilate à la belle saison. Je ne sais si Vénus y ^ *2

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sort des oncles ; mais Flore y surgit des fri-

mats.

M. Tatistchef (1), l'ancien ambassadeur Russe que j'avais connu à Vienne, et devant qui je défendais le climat et les saisons du nord, m'interrompit dans mon discours.

<r — Les saisons! monsieur le vicomte, savez-vous ce que disait autrefois à ce sujet l'ambassadeur de Perse à la grande Catherine? « Un y a ^a'cNE saison en Russie. Seulement elle change de toilette : l'hiver est tantôt blanc, tantôt vert. »

« — Notre climat, reprit un autre Russe, ne suit pas les règles communes. On ne grelotte ici que l'été ; et ce n'est qu'en hiver qu'on transpire. Le poêle a enfoncé le soleil. »

Quel jugement dans la bouche d'un fils de la Neva ! Il n'est rien de pis que les siens (2).

(1) Les Talistcheff sont issus de la maison royale de Rurik qui régna à Srnolensk. Deux membres de cette famille acceptèrent le titre de comte. M. Dmitry Talistcheff, ambassadeur à Vienne et homme d'état remarquable, le refusa.

(2) J'ai ouï dire à un habitant de Novogorod : « Il se

Je désirais quelques légendes du pays; mais la Russie est une nation trop jeune pour avoir d'anciennes traditions. Les vieilles chroniques ne vont qu'aux vieux royaumes ; et l'empire des czars ne date véritablement que de Pierre-le- Grand. En delà, c'est le chaos et la nuit. Je n'avais donc que la ressource des anecdotes modernes; et parmi celles qui me furent racontées, je dus remarquer celle-ci. Elle avait un cachet moyenâge.

L'impératrice actuelle étant princesse de Prusse, avait pour gouvernante une dame d'origine suisse. Madame Wildermett est appelée dans son pays pour y recueillir un héritage. Elle part. Quelque temps après, revenue à Berlin, elle montre à son auguste et belle maîtresse plusieurs bijoux qui lui étaient échus en partage. « — Voilà une bien vieille bague ! dit la princesse Charlotte en passant à son doigt un tout petit anneau d'or de forme gothique ; elle a quelque chose dé-

« peut qu'un étwinger vienne en Russie, mais il est rare t qu'il y revienne. »

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trange. Cest comme un ancien talisman. » Puis elle veut remettre la bague à madame Wildermett ; mais, ne pouvant la retirer de son doigt : « — f aï envie de la garder, reprit-elle. » Et l'anneau mystérieux lui resta. Un certain temps se passa. La fille du roi de Prusse, voulant examiner sa nouvelle acquisition dans ses plus minimes détails, parvint àl'ôter de son doigt. Il y avait des mots écrits dans l'intérieur de la bague. Ils n'étaient pas entièrement effacés ; et elle réussit à les lire : Impératrice de Russie.

Bien des jours s'écoulent. Un mariage est projeté entre elle et le grand duc Nicolas de Russie. Ce frère d'Alexandre, qui n'était pas alors l'héritier du trône, fait un voyage à Berlin, y voit la charmante princesse de Prusse; et ce qui n'avait été jusques-là dans son esprit qu'un vague dessein, devient une pensée arrêtée. Se trouvant à table auprès d'elle, il lui parlait de son prochain départ. « — Il ne tiendrait qu'à vous que je reste, lui dit l'illustre voyageur. « —Que faut-il faire à cet effet? répond en souriant la future

impératrice et sur le ton du badinage.

« — Ne pas rejeter mes hommages. « — Voilà tout? <r — Et m'encourager à vous plaire. « — Ceci devient plus difficile. Le moment n'est pas bien choisi. Parler à table, et en public'. « — Il ne serait pas nécessaire de parler. <r — Ah! « —Il ne me faudrait qu'un gage. Tenez! vous avez là une petite bague qui ferait mon bonheur. Si vous vouliez me la donner? « — Quoi ! ici, devant tout le monde ! « — Cela peut se faire sans que personne s'en aperçoive. Glissez l'anneau dans un morceau de mie de pain; puis laissez-le là près de vous , et je prendrai ce talisman. « — C'est que, véritablement c'en est un. « — J'en avais le pressentiment. »

Ce dialogue à voix basse avait la courtoisie gracieuse et la naïveté touchante des temps de la chevalerie. Premier nœud, première alliance. La princesse, au fond de son cœur, sentait qu'il y avait là quelque chose de mystérieux et de divin qui écrivait en ce moment son mariage dans le ciel, comme naguère il semblait lui avoir prophétisé ses destins sur

186 l'étoile polaire.

la bague. L'anneau passa aux mains du

grand duc. Le mariage s'accomplit ; jamais

hymen ne fut plus heureux, et Nicolas devint

empereur.

La bague mystérieuse, à ce qu'on m'a assuré, n'a jamais quitté, depuis, rhéritier d'Alexandre. Seulement, comme il ne pouvait la faire entrer dans son doigt, il la portait à une chaîne ; et Ton a vu cette chaîne à son cou.

Ma vie se passait à Pétersbourg en fêtes continuelles. C'étaient chaque jour de brillants dîners (1), de ravissantes parties de

(1) Parmi les bonnes choses qui se mangent à Péteîsbourg, je citerai les coqs de Brtfyèresct les gelinottes.

campagne et d'élégantes soirées. Les salons de la comtesse de Nesselrode, de la princesse de Bélozelsky, des comtesses de Woronzow, de Yielhorsky , de Strogonoff, de Kleinmikel, des princesses Viasensky , de mesdames de Dr ou no w, de Tschihatschef, et de Smirnhoff, du comte de Laval , de leurs excellences MM. Tatistchei' et Ouvaroff, de la comtesse Alexis Orloff, de la princesse Dolgorouky , de la princesse Galitzin , de la princesse Gortchakoff, et de beaucoup d'autres encore , m'offraient la réunion de tout ce que la capitale avait alors de plus illustre. Les voyageurs aiment à questionner.

Comment s'instruiraient-ils autrement! Or je ne puis m'empècher de l'avouer , au salon comme à la chaumière , chez les grands comme chez les petits , il est bien difficile en Russie de tirer au clair ce qu'on voudrait savoir , surtout en matière politique. Les uns, craignant apparemment d'émietter leur esprit en le communiquant , se retranchent dans une dignité compacte sur laquelle rien

ne peut mordre ; d'autres ont peur de se compromettre en s'appesantissant sur un sujet quelconque , fut-ce la pluie ou le beau temps. Ceux-là me rappelaient un ancien ambassadeur de Portugal, d'une prudence et d'une réserve extrêmes, qui écrivait en chiffres à son roi l'événement du tremblement de terre de Lisbonne. Il n'osait ébruiter cette affaire.

Je vaisciter ici un exemple de l'incroyable difficulté qu'éprouve un étranger en Russie, lorsqu'il cherche à s'éclairer n'importe sur quoi. Je me promenais dans une campagne.

« — Monsieur! demandai-je à un passant dont la tournure était distinguée, quel est ce grand arbre que j'aperçois là-bas sur une hauteur, et dont je ne distingue d'ici ni le feuillage ni l'écorce?

« — Monsieur , c'est un énorme bouleau. Beaucoup de curieux vont le voir. »

Cela me paraissait douteux. J'aborde un autre individu :

« — Monsieur! quel est cet arbre là-bas,

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dont je ne puis distinguer d'ici ni l'écorce ni

le feuillage ?

<r — Monsieur, c'est un superbe tilleul, fort renommé dans le canton.

« — Un tilleul ! Vous en êtes sûr ?

« — Comment donc ! je suis du pays. J'ai passé ma vie sous cet arbre. »

Ceci était persuasif. Je prends le parti néanmoins de consulter une troisième personne.

« — Monsieur ! quel est cet arbre éloigné dont je cherche inutilement à distinguer d'ici le feuillage et l'écorce ?

« — Monsieur, c'est un chêne célèbre.

« — Allons donc! ce n'est pas possible.

« — D'autant plus célèbre, Monsieur, qu'il a été planté par Pierre-le-Grand ; et, la chose étant généralement reconnue, l'arbre est en quelque sorte sacré. >>

Or, maintenant, prenons la plume. Nous voici au fait ; écrivons î

Ici, du moins, il serait loisible d'aller vérifier la question par soi-même ; mais sur un point de vue historique, sur une ancienne

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