‹ Étoile polaire (volume 2)Chapitre 4 sur 6 · P0IA1RE · texte numérisé non relu

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coutume , sur un événement contemporain , sur tout ce que l'on ne peut examiner de ses yeux , quel parti prendra l'écrivain? Faut-il se décider par instinct? autant vaudrait écrire au hasard (1).

Les Russes que vous questionnez et qui vous induisent en erreur, le t'ont en général par ignorance, par malice ou par calcul. Les premiers» vous trompent de bonne foi , parce qu'ils croient à ce qu'ils vous débitent. Les seconds vous trompent sciemment, parce qu'il leur paraît amusant de se jouer de la crédulité d'un curieux. Les derniers enfin le font patriotiquement , parce qu'ils pensent

(1) Autre écuei) pour le voyageur écrivain. Obligé de parler de lui, ne fût-ce que pour dire, j'étais ici, j'ai vu telle chose : s'il raconte les bontés qu'on a eues pour lui : » — Quel orgueil! disent les uns, que nous importent à nous les hommages qu'on ait pu lui rendre! » S'il se garde d'en faire mention. « — Quel orgueil ! disent les autres, il croit si bien que les gracieuses réception lui sont dues qu'il pousse l'ingratitude jusqu'à ne jamais remercier personne. »

« Oh ! bien fou, sur la terre, « Qui voudrait contenter tout le monde et son père! » (La Fontaine : Le Meunier, sonjils et l'Ane.)

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qu'il est important, pour le bien de leur patrie, de n'éclairer aucun voyageur sur ce qui la concerne. Je ne donne pourtant pas ces observations comme choses incontestables.

Ma. règle a beaucoup d'exceptions.

Et, néanmoins, comment aller en Russie sans jeter un coup d'œil observateur sur les coutumes et institutions de cet empire ! Commençons par le déclarer, je défie qu'on puisse en prendre une idée certaine et en tracer un tableau exact, à moins qu'on n'y ait passé de longues années. Tout y est mystère et ténèbres ; non pas précisément que tout y soit barbarie et despotisme, ainsi que l'affirment bien des écrivains, mais parce que rien n'y est livré à la publicité ni à la discussion. On ne commente pas, on obéit. On ne critique pas, on respecte.

Non, l'écrivain qui a traversé la Russie, soit lentement, soit avec rapidité, ne saurait analyser ce qui en compose la législation. C'est un dédale où se perdent les plus fortes tètes du pays. Chaque province a sa constitution, ses droits et ses coutumes. L'esclavage

y est parfois rude; et cependant j'ai vu nombre d'esclaves qui, ayant suivi leurs maîtres en France et pouvant y briser leurs fers, en ont repoussé la pensée avec mépris, et sont revenus sous le joug avec bonheur.

L'esclavage a ses héros en Russie ; un officier avait chargé un de ses serviteurs de lui garder sa pelisse fourrée pendant une longue parade en hiver, de ne pas la quitter un instant et de ne pas bouger de sa place. La revue finie, il oublie l'homme et la pelisse. Au bout de quelques heures, il va à leur recherche. Il trouve son esclave mort sur la neige, pressant sa pelisse contre lui. Le malheureux avait mieux aimé périr de froid que de quitter sa place, ou même de revêtir la fourrure. De pareils traits prouvent un grand caractère. « L'âme de ce peuple, dit un écrivain polo- « nais, est maintenant enveloppée dans une « chrysalide ; mais il est impossible de pré- « voir s'il en sortira un brillant papillon, ami « de la lumière du jour, ou une phalène com- « mune, informe création de la nuit. »

Au surplus, si les serfs ont leurs fardeaux

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les seigneurs ont aussi leurs charges. Ces derniers sont obligés de nourrir leurs paysans en temps de disette, de les soigner dans leurs maladies, de les secourir dans leur vieillesse, et, à toute époque, de pourvoir a leurs besoins. Lorsqu'un serf se marie, le seigneur est tenu de lui donner une maison et des terres. Il est des ordres que le maître ne peut intimer ; l'esclave a aussi ses prérogatives. Les uns sont nécessaires aux autres. L'intérêt du seigneur est de veiller sur la vie, la santé et le bien-être de ses vassaux, pour qu'ils puissent lui donner, en retour, revenu, repos et fortune. L'oppression serait fatale à l'oppresseur : La vengeance a des voies puissantes. D'une autre part, si le château tyrannise à l'excès la chaumière, celle-ci peut en appeler à l'empereur ; aussitôt une enquête a lieu ; et l'on a constamment remarqué que, si le czar, dans ses arrêts, laisse pencher la balance, ce n'est jamais du côté du plus fort. L'organisation générale du pays n'est certes pas dans les idées démocratiques, mais elle a sa racine dans les anciennes coutumes ; elle

est inhérente à ses mœurs. Une autre direction ne serait pas actuellement comprise, et serait même repoussée. Le secret des institutions russes n'a jamais été étudié ni pénétré par les populations : il est encore moins connu à l'étranger; or, on attaque mal ce qu'on comprend peu ; on ne prend pas corps à corps ce qui n'a pas de forme palpable ; et peut-être est-ce là ce qui donne à l'empire, en fait d'administration, le cachet redoutable et mystérieux qui ajoute tant à sa

force.

Quant à l'aristocratie , elle se plaint de la quantité de nobles qui grossit ses rangs chaque année. Ses membres les plus renommés , du moment où ils ne servent pas le gouvernement , redescendent aux rangs inférieurs. Le pouvoir et la considération s'adjugent non à la naissance , mais aux grades. Aussi arrive- t-il parmi les familles illustres, comme dans l'Évangile, que les derniers sont les premiers. L'aristocratie , toutefois, n'en est pas moins, généralement, imprégnée des idées les plus libérales. Dans l'intérieur

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de la Russie, ces idées se manifestent sous leur costume naturel. A Pétersbourg, c'est différent : elles sont en habit de cour.

L'aristocratie du royaume des czars ne ressemble en rien à celle des autres nations, pas plus que la populace russe ne ressemble à celle de France. Sous Ivan III, il avait été créé un livre généalogique, où se trouvaient les noms de toutes les anciennes maisons apanagées et de toutes les familles des boyards de Moscou. Réécrit sous Ivan IV, il fut recopié une dernière fois en 1682, fut relié en velours rouge et fut nommé barhatnàia kniga (livre de velours). Ce livre cTor de la noblesse russe est en dépôt à la chambre héraldique de Pétersbourg.

Le 12 janvier 1682, l'égalité politique de la noblesse russe fut introduite dans les lois. Puis en 1722, par ordre de Pierre-le-Grand, la noblesse héréditaire lut acquise de droit à tous les employés occupant un certain grade administratif ou militaire, sans exception. Il en résulte aujourd'hui que tout soldat ou employé peut aspirer à faire partie

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un jour de l'aristocratie russe, et que la noblesse de l'empire des czars, la plus accessible qu'il y ait sur le globe, en est aussi la plus libérale clans son organisation comme dans ses principes.

Du reste, on a, en Russie, une passion déclarée pour les décorations militaires. Les hauts personnages y sont tellement chargés de croix, d'étoiles, de plaques, de médailles et de soleils, qu'il en est dont la poitrine ressemble à une chapelle catholique, ambulante, avec ses ornements d'autel, ses images symboliques et ses merveilleux ex voto. Il est vrai que la plupart de ces récompenses ont été noblement méritées. La bravoure en Russie ne fait pas partie des choses cachées : elle est éclatante et manifeste. Un autre sentiment aussi se développe avec éclat sur cette terre : c'est l'esprit national. Il ne se voit nulle part un amour de la patrie plus profond, plus inné, plus complet. Les Russes en ont donné plus d'une preuve; et cependant ils sont quelquefois plus quesévères, dans leur langage, envers leur pays et leurs compairio- U 13

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les. « On a beaucoup trop hâte parmi nous ce que vous nommez le progrès : médisait un haut dignitaire. Pierre-le-Grand a voulu d'un bond faire sauter par dessus la barbarie une civilisation monumentale. L'enjambée était par trop forte. Aussi qu'est-il résulté de cette espèce de saut du tremplin? Que son monument, jeté en bon ordre du côté des ténèbres, est retombé sens dessus dessous du côté des lumières : les piédestaux se trouvent en l'air ; les chapiteaux sont à la base ; les toits se dressent sous les caves; et le portail est dans les combles. Cette confusion nous offre, il est vrai, d'admirables matériaux ; mais tout est à coordonner, j»

Je fronçai le sourcil et me tus.

La haute société, a la ville comme à la campagne, est tout ce qu'on peut imaginer de plus gracieux, de plus aimable et de plus raffiné. Rien n'est comparable au luxe de ses salons;et,là, néanmoins, par un bizarre contraste avec les habitudes de l'élégance et du bon ton, il est de nobles dames qui fument. Qui fument!... Elles se sont persuadées que

cela est à la mode chez les Françaises : comme si de rares exceptions pouvaient se prendre pour des règles. Non, non, jamais le pays du goût, de la grâce et de la politesse, la France ne verra la plus délicieuse partie du genre humain s'élancer de son piédestal d'amour et de poésie vers les habitudes de là taverne et du corps de garde. Qui admirerait de pareils contre-sens à la nature ! Figurez-vous les trois Grâces une pipe à la bouche ! Représentez-vous les Sylphides et les Péris fumant chacune leur cigare ! Ne se sent-on pas pris d'un rire inextinguible à cette ridicule image ! . . . Quoi ! ces bouches vermeilles, le siège de l'amour et de la volupté, humeraient le grossier combustible ! Quoi ! ces lèvres charmantes, devenues blanchâtres , corrodées , et recouvrant des dents jaunies, n'exhaleraient plus, au lieu de cette haleine de roses tant chantée par les poètes, que les respirations maladives d'une poitrine échauffée par le tabac! Oh! pour moi, qui ne puis me représenter la beauté que dans uu boudoir ou des bocages, entou-

rée de parfums et de gaze, coramcn'. me ferais-je à l'idée de boudoirs ou de bocages à la façon des huttes enfumées du Cacique, de parfums à la carotte de la Havane , et de gaze sentant la pipe ! Non, jamais nos Françaises, les modèles de la grâce en Europe, ne consentiront à descendre des suaves élégances de la nymphe aux fétides coutumes de la vivandière.

Je ne saurais supporter la vue d'un homme qui coût, qui file et qui brode. Il m'est tout aussi désagréable de voir une femme qui boit, qui jure et qui fume. « Tout est bien, tout est beau, tout est grand à sa place. » J'aime un papillon sur les fleurs de la prairie, un chameau sous les palmiers du désert, un soldat sous l'armure des camps, et les grâces sous les voiles d'un sanctuaire. Eh bien ! tout cela me serait insupportable, si l'on me mettait les grâces dans la puanteur des tabagies, le chameau sur les coussins d'un harem, le soldat sous une robe de dentelles , et le papillon dans ma soupe (i).

(1) Une lionne française, étant, l'été dernier, aux bains de mer de Dieppe, s'amusait à nager, en faisant la planche et en fumant un cigare, t — Regardez! dit un témoin : voilà un charmant pyroscaphe qui passe ! »

Il y a plusieurs théâtres à Pétersbourg. Le spectacle français, au théâtre Michel, est le plus suivi. J'éprouvai un vrai sentiment d'orgueil et de joie en entrant dans cette enceinte dramatique, lorsque, à cinq cents lieues de Paris, je me trouvai tout à coup au milieu d'une salle française, vis à vis d'acteurs français, écoutant des pièces de France. Je me disais : « La France est partout; i> et je ne crus plus aux distances (1).

J'avais salué la maison de Pierre-le-Grand: je fus visiter la forteresse qui commença l'existence de sa capitale. Là est une église, achevée par l'impératrice Anne , où sont les tombeaux de la famille impériale , entourés de grilles de fer et placés près du maîtreautel (2). L'enceinte sacrée est pavoisée de

(1) On donnait les Deux Voleurs, les Trois Etoiles et Mademoiselle Dangeville. M. et madame Allan Despre'aux, M. Vernet, et madame Alexandre Mayer attiraient la foule à chaque représentation.

(2) Ils sont en marbre sans sculptures et sans bas-reliefs. Une tenture en drap d'or les recouvre. Ce sont les canons de la forteresse qui, aux jours d'inondation, donnent le signal des alarmes , et qui, aux jours des réjouissances nationales, annoncent les solennités.

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drapeaux pris sur l'ennemi depuis Pierre-le- Grand jusqu'à Alexandre ; et sa coupole est surmontée d' une aiguille dorée au bout de laquelle est une énorme boule portant un ange debout, d'une stature colossale et appuyé sur une croix. Ici, rapportons un fait extraordinaire. L'ange et la croix de ce clocher étaient à redorer ; la croix a 50 pieds de haut, et l'aiguille plus de 400. Le clocher est sans escalier ; et les frais qu'aurait occasionnés un échafaudage extérieur effrayaient le gouvernement. Un paysan nommé Telouchine se présente en 1851 ; il s'offre de monter seul, sans appareil et sans aide, au sommet de celte pointe aiguë , et d'y redorer l'ange et la croix. En effet , armé seulement de quelques cordes , il grimpe le long de la flèche , comme on se hisse à un mât de cocagne. Trois jours suspendu dans les airs, il eut le précipice à ses pieds, le front à moitié dans les nues, et les vents soufflant sur sa tête. Attaché à l'aiguille sainte par des nœuds coulants qui lui serraient les reins , il mangeait près de sa besogne , et quelquefois s'y

endormait. Sa perte paraissait certaine. 0 prodige de hardiesse ! Voilà qu'aux rayons du soleil , resplendit la croix redorée ! Telouchine, au sommet des airs , et comme en communication avec les puissances invisibles, y semblait l'ouvrier de Dieu même. U accomplit sa mission (1).

Rien de plus étonnant que le caractère russe quand il s'agit de remplir un devoir. Il me fut raconté , à un dîner chez le comte de Strogouoff(2), un fait qui égale et peut-être surpasse à mon avis les plus beaux traits de l'antiquité.

Lors de l'incendie du palais cVHiver, une sentinelle russe, placée dans un couloir conduisant à la chapelle, entendait les cris d'alarme du dehors ; ce soldat voyait des tour-

(1) Tous les ans, au printemps, les Russes badigeonnent leurs maisons du haut en bas : ce qui fait qu'aucun édilice n'y a jamais l'air ancien. On ne peut se faire une idée de l'audace des peintres et des maçons qui se chargent de ce travail \ ils n'ont jamais d'échafaudages.

(2) Ancien ambassadeur à Conslantinople, et récemment ambassadeur exlraoïdinaiie au sacre de la reine Victoria.

billons de fumée s'avancer jusqu'à lui et sentait s'embraser l'atmosphère. Les clartés de l'embrasement et les craquements de l'édifice le menaçaient déjà de la mort ; mais la discipline militaire lui défendait de quitter son poste avant d'avoir été relevé par son chef ; et son chef n'arrivait pas pour le sauver. La porte de la chapelle , au fond du couloir, s'ouvre alors précipitamment ; il en sort plusieurs prêtres qui , du milieu d'un fond embrasé, emportaient les vases sacrés qu'ils arrachaient aux flammes. C'en est fait du palais impérial ; le factionnaire, qui ne peut plus en douter, tombe à genoux devant un des prêtres. <r — Mon père ! lui dit-il d'une voix suppliante ; je vais périr. Bénissez-moi! — Mon fils ! je ne saurais vous comprendre. — On m'oubliera sans doute à mon poste. C'est tout simple ! tant de désordre ! ... Du moins, sauvez mon âme, mon père ! »

L'ecclésiastique s'arrête, et, vivement ému, le bénit. La confusion redoublait. Le prêtre, sorti du palais, parla vainement du soldat : on n'entendit , ni ne comprit. La sentinelle,

complètement oubliée, fut la proie des flammes , et , sans bouger , mourut à son poste. On ne retrouva que ses cendres.

A côté de l'acte de courage du factionnaire russe, qu'on me permette ici d'en mettre un autre en parallèle. Il est d'un ouvrier français.

Jacques et Pierre, manœuvres d'un maître maçon, travaillaient, il y a peu d'années, à la construction d'un grand édifice à Paris. Pierre étaitmarié et chargé d'une nombreuse famille; Jacques était jeune et près de tirer à la conscription ; tous deux étaient liés d'affection. Un matin qu'ils étaient à cent pieds d'élévation le long d'une échelle qui s'appuyait par en bas sur un échafaudage , et était attachée par en haut h un toit plus élevé , l'échafaudage qui portait leur échelle s'écroule; et les malheureux restent suspendus en l'air avec un abîme à leurs pieds. La corde qui soutenait leur échelle n'était pas de force à les supporter tous les deux. Elle en eût sauvé wre, tout au plus.

« — Jacques ! dit Pierre à son ami, il faut

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que toi ou moi cédions la place au camarade : ou nous périssonsl'un et l'autre. La corde va se briser ; lequel mourra? décidons vite.

« — Voilà l'embarras : répond Jacques; je tiens à vivre. Je suis jeune.

« — Mais moi ! Jacques ! j'ai sept enfants !

« — C'est vrai,» répond le jeune maçon.

Et aussitôt il lâche l'échelle. Il se précipite.... et périt.

Il se passait peu de jours où je n'allasse aux îles. Ma vie s'y écoulait le plus agréablement du monde, au milieu des banquets, des concerts et des fleurs. Oh ! ow\, des fleurs; j'en reviens encore à ce luxe de la Neva. C'est inimaginable ce qu'on fait en Russie pour forcer l'atmosphère à s'embaumer et la nature à s'épanouir. Il n'est pas un petit propriétaire qui n'ait un logis plein de fleurs à l'époque où se fondent les neiges. Alors, c'est à qui aura, au plus vile, chez lui, ses murailles de jasmins et de roses, ses treillages de géraniums et de plantes giasses. Chacun se crée à la hâte une France artificielle,

une Italie factice ; chacun se dépêche d'en savourer les joies parfumées. Faux ou réel, tout est printemps ; bon gré malgré, tout est guirlandes. Cette lutte de la Russie contre la température me rappelait celle de la Hollande contre la mer. C'est toujours le génie de l'homme essayant de soumettre à sa volonté la puissance des éléments.

Il en est de même des fruits. A la fin de juin, je mangeais à la fois des cerises , des abricots , des pêches, du raisin , des ananas : les desserts de Paris et de Naples. Pétersbourg s'était déclaré décidément pays chaud. Dans ses nuits sans obscurité , dans ses élysées sans soleil , une végétation merveilleuse étendait ses splendeurs sous verre. 0 triomphe.... des serres chaudes !

Un soir , ayant près de moi le comte de Maistre , le célèbre auteur du lépreux de la cité d'Aost, je parcourais les beaux jardins de la comtesse de Strogonoff (1). <r — Voici,

(1) Les Strogonoff,' faits comtes de l'empire romain en 1761, furent comtes russes en 1708. L'illustration de

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me dit la noble dame , un monument qui

vous plaira. »

J'approche : le 'tombeau d'Achille (1).

Quoi ! sur les bords de la Neva , la tombe du fils de Thétis ! la Troade à St-Pétersbourgl Oui, le monument grec, avec ses bas-reliefs connus, avait été transporté là des rives du Simois par la toute-puissance de l'or. Oh ! laissons faire aux progrès de la civilisation , et rien ne restera plus nulle part à sa place. Traditions, monuments, trophées et souvenirs , tout courra d'un pôle à l'autre sur les ailes de la vapeur. Les Sphinx de la vieille cité des Pharaon sont dans la jeune ville de Pierre-le- Grand (2) ; le tombeau de Mahomet viendra peut-être se poser un jour à côté du cercueil de Napoléon aux invalides. Qui sait

cette famille est une des plus belles et des plus nationales du pays.

(1) La description exacte de ce tombeau (V Achille, à Péteisboura, est dans le Voyage à la Troade, par Y abbé Chevalier.

(2) Ils sont placés devant Y Académie des Beaux Arts.

si les colonnades de la Madeleine n'iront pas faire un petit tour à la chute du Niagara ! Les nations, d'ici à peu , s'enverront , en cadeau de jour de l'an , par pyroscaphes ou wagons, quelques palais ou arcs de triomphe : on ne croit plus aux choses stables. Les constructions matérielles démangeront comme les édifices moraux. Ce seront perpétuellement de nouveaux changements de domicile en toute chose; et comme deux déménagements, dit-on, équivalent à un incendie , ce seront de brûlants progrès.

Non loin du parc de Strogonoff est le village de Krestovsky où, dans la belle saison, il y a fête chaque dimanche. Je m'y rendis, et je m'y serais cru au Prater de Vienne, si l'on y eût mangé et dansé. Mais la populace russe a des joies sérieuses. La danse et les éclats de rire ne vont point à la gravité de son caractère. Il y avait à Krestovsky, beaucoup de voitures, de tréteaux, d'orchestres, et de divertissements. Mais rien n'y annonçait le plaisir, du moins comme on l'entend parmi nous» Ses villas , ravissantes au

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printemps, sont inhabitables l'hiver. La gelée les déconstruit, les ravage ; et, à la saison des rossignols, il faut en remettre à neuf les murailles. On semble en quelque façon ressusciter le pays. La population qui s'était envolée comme des silphes à la chute des feuilles, revient comme des hirondelles aussitôt les neiges fondues! Je n'en écoutais pas moins avec délices les bruits harmonieux de la fêté. Dépéchez-vous! disais-je tout bas. Hélas! au midi comme au nord, sur notre terre de passage, ces mots sont à leur place partout.

Un jeune et aimable Russe, le comte Edouard de Sievers (1), m'avait offert de me conduire au musée de ï Académie des Sciences : Nous y fûmes ensemble. Pierre-le-Grand, traversant un bois au bord de la Neva, vit un jour deux troncs d'arbres réunis par une branche transversale d'environ trois pieds, qui des deux côtés entrait dans chaque arbre

(1) Le comte de Sievers, d'une des meilleures familles de l'empire, eut un aïeul d'abord ambassadeur, et ensuite ministre des travaux publics sous Catherine H. Le grand canal de Nowgorod porte son nom,

dont elle faisait partie, et d'où elle tirait également sa sève. « — Étrange bizarrerie de « la nature! dit le czar ; j'établirai ici même « un musée de curiosités, et ceci en sera la <r première. »

En etfet, sur le terrain sauvage où il parlait ainsi, les murs du musée s'élevèrent. On y garde les deux troncs d'arbres.

Après avoir parcouru les salles de chimie, de minéralogie et d'histoire naturelle (1), je me dirigeai vers le cabinet de Pierre-le-Grand. Le cheval du héros y est parfaitement conservé ; il est isabelle; et, revêtu de ses vieux harnais à plaques d'or massif, il a sur le dos la même selle en velours vert brodé d'argent qu'il portait à la bataille de Pultava. Près de lui sont trois chiens qu'affectionnait le monarque. L'un d'eux sauva la vie à son maître (2).

(1) Il y a là de riches minéraux de la Sibérie et de fort belles malachites. La salle d'histoire m'offrit la carcasse d'un mammouth gigantesque, trouvé en Sibérie dans les glaces, aux bords de la Lena. L'animal a 12 pieds de haut sur 18 de long.

(2) Ce. chien a 4 pieds de haut sur 5 de long. L'enape^

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Là, sont les instruments de travail de Pierre-le-Grand, et une quantité de ses ouvrages (1) : son bureau, sa pharmacie, ses ustensiles de chirurgie, son étui de mathématiques. On y conserve aussi quelques-uns de ses vêtements, et sa chemise de baptême. On sait que, s'occupant d'une foule de sciences, il les mettait lui-même en pratique. On a donc eu soin de réunir, dans son cabinet, un échantillon curieux de ses essais en divers genres. Il y a là un vaisseau modèle, qu'il inventa comme marin ; une barre de fer, qu'il forgea comme maréchal; un doigt, qu'il amputa comme chirurgien: de petits édifices, qu'il travailla comme menuisier; des boîtes, qu'il arrondit comme tourneur; et une dent, qu'il arracha comme dentiste; etc., etc.

Pierre-le-Grand , comme Charlemagne,

reur ayant chaviré un jour sur la Neva, dans une barque, ce chien le ramena sur la rive au moment où, embarrassé dans des herbes, il était en danger de périr.

(1) On y admire entre autres un lustre superbe en ivoire à 34 branches, et le Sacrifice- à! Abraham, charmant groupe aussi en ivoire.

avait plus de 6 pieds de haut. On a placé, dans ce même lieu, sa figure en cire, sur un trône élevé de trois marches, et sous un dais de damas rouge à franges d'or. Elle est revêtue des habits qu'il portait auj couronnement de l'impératrice, et elle est coiffée de ses propres cheveux. On dit la ressemblance parfaite (1).

Du musée, je fus à l'Académie des Beaux- Arts (2), où j'admirai le dernier jour de Pom~ peï, par M. Bruloff ', et le serpent d'airain au désert, par M. Broun i. Je me rappelai avoir vu le premier tableau à l'exposition du Louvre, à Paris. Il y obtint la médaille d'or.

Parmi les jeunes peintres qui travaillaient dans les salles de l'Académie, on me montra

(1) Autour de cette figure sont les portraits des aïeux de Pierre-le-Qrand, son uniforme complet du régiment de preobrajensky, &on écharpe, son épée et son chapeau percé d'une balle.

(2) Ce vaste et beau bâtiment est situé à Wassili-Ostrof sur la Kéva, et fut l'œuvre de l'impératrice Elisabeth. Là sont les sphinx découverts près du palais de Memnon, dans les ruines de Thèbes, et que j'ai mentionnés plus haut.

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un fils du fameux Kotzebue. Je m'étonnai de ne lui entendre parler que de peinture : c'est pourtant une poésie.

Il se trouvait alors à Pétersbourg plusieurs Français de distinction, notamment le général comte de Rocheline, aujourd'hui au service russe, et le baron de los Vallès.

Le baron de los Vallès, que je voyais beaucoup chez le brave général Gothmann, directeur de l'école polylhecnique (1) est, comme on le sait, une des célébrités historiques des guerres de don Carlos. Ce fut lui qui, après avoir été chercher le roi d'Espagne en Angleterre , traversa la France avec lui, et l'amena sain et sauf au camp de Zumalacaréguy. Le baron, jeune encore et d'une figure agréable, est un de ces héros intrépides et aventureux, qui auraient dû

(1) Ce noble général, président du conseil des colonies militaires, est un type d'honneur et de loyauté. C'est chez lui cl chez sa charmante femme qu'aiment à se réunir les cœurs dévoués à leur patrie et à leur roi. L'empereur, vantant ses talents et sa probité, disait de lui: t — Ce bon Gothmann ! chacune de ses signatures me vaut une économie de 50,000 roubles. »

naître aux temps de la chevalerie. Sa vie, signalée par des actions d'éclat, et pleine de scènes poétiques, est un romandes plus intéressants. Sa gaîté courageuse au milieu des dangers de la guerre, son activité persévérante au milieu des intrigues de la Cour, et sa fidélité généreuse au milieu des malheurs de sa cause, en font un caractère à part. Ses ennemis même ont souvent rendu justice à son inébranlable dévouement. Le baron de los Vallès, expulsé de France, écrit en ce moment ses mémoires. 11 m'en a lu des passages sur la Russie, qui en donnent une haute idée. Bien des faits inconnus seront dévoilés dans ce livre ( 1 ).

Le 6 juillet j'étais convié à une fête que donnait le général Skobélew, à l'hospice des malades russes (2) et quatre cents militaires que

(l)^Le baron est, de tous les réfugiés carlistes, celui que le gouvernement Lançais a traité avec le plus de rigueur. On craignait, s'il allait à Bourges, qu'il n'enlevât encore le roi. Le baron a un fils âgé de 15 ans, qui est élevé à Paris, et donne les plus hautes espérances.

(2) Cet hospice, autrefois le château impérial de

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contient l'établissement étaient à l'église quand j'arrivai. J'assistai au saint office; puis la fête commença au bruit d' une musique guerrière. Les invalides s'assirent à une immense table au bout de laquelle était celle du général en chef et de ses convives. Nous étions environ quarante. De nombreux toast furent portés à l'empereur et au grand duc Michel par les quatre cents militaires qui, debout et pleins d'enthousiasme, avaient leurs verres pleins de Champagne. Le banquet fini, nous descendîmes sur l'esplanade. Des tentes y étaient dressées; beaucoup de curieux s'y promenaient ; et là un groupe d'individus nous préparait un concert dans le goût national, d'après les anciennes coutumes. Jamais couleur locale ne fut mieux observée. Leurs voix avaient une mélodie singulièrement âpre. J'étais assis sous les arbres de l'esplanade en face de ces espèces de bohémiens moscovites, à tournures demi bar-

Tchesme, a dans sa chapelle l'autel portatif qui suivait ricrre-lC-Grand à la guerre.

bares ; une multitude d'invalides à mâles visages formaient un cercle autour de nous. De jolies curieuses des alentours s'étaient glissées dans d'élégants costumes à travers ces masses guerrières à membres mutilés; et les rayons du soleil qui perçaient le feuillage du bois éclairaient capricieusement ce spectacle.

Nos musiciens, s'accompagnant de cimbales, de tambours de basque, de clarinettes, et de castagnettes russes ayant une soixantaine de petits grelots, entonnèrent un champ tartare. Il me sembla d'abord être dans un Kan de Kalmouks en écoutant les cris qu'ils jetaient de temps k autre à travers l'harmonie de leurs airs. Puis, à leurs mélodies mauresques, à leurs boléros de l'Andalousie, j'aurais pu me croire sous le ciel de Grenade. Mais par malheur, et constamment, le refrain des peuplades tartares, avec ses accords saccadés etsesdissonnances sauvages, meramenait au point de départ.

De grandes manœuvres allaient avoir lieu à Krasnoé-Sélo. L'empereur devait les coin-

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mander lui même en présence du roi de Prusse. Quel spectacle m'y attendait ! De toutes [arts, les hauteurs étaient couvertes dps blanches tentes de l'armée (1). Cinquante mille hommes, tant infanterie que cavalerie, manœuvraient aux rayons du soleil. Les canons grondaient dans l'espace. L'empereur, sur un tertre élevé, dominant de sa taille athlétique son brillant cortège de princes, se présentai! dans tout l'éclat de la puissance et de la beauté. Son visage était rayonnant des magnificences guerrières qui l'entouraient. Sa forte voix retentissait dans les rangs ; et chacun de ses ordres était immédiatement exécuté. L'air retentissait par intervalles de clameurs et de feux de pelotons, de fanfares et de décharges de cavalerie. La guerre, avec toutes ses pompes, mais dépourvue de ses horreurs, était, là, tonnante etsplendide. Des nuages de poudre obscurcissaient les airs et cachaient par moments

(1) Plusieurs de ces tentes formaient de longues salles à manger (en toile) et des églises (en coutil).

les évolutions des fantassins et des cavaliers comme s'ils les eussent ensevelis. Puis, tout à coup, de derrière ces rideaux aériens ressortaient, aux feux du grand astre et plus scintillants que jamais, les casques, les épées et les lances. Tout cela courait, comme de volantes étoiles, aux cris de vive V empereur ! Le vent agitait les drapeaux et les banderolles des guerriers ; les échos répétaient leurs boutrns et leurs hymmes. Tout respirait en eux l'ardeur et l'enthousiasme. On sentait qu'il y avait là des héros qui n'attendaient que l'heure de vaincre. La bataille était là sans la mort, et la gloire sans les désastres.

Je montais le cheval du général d'artillerie Soumarokoff, aide-de-camp de l'empereur. J'avais tiré mon livre de notes; et, m 'oubliant à écrire, j'étais à peindre le tableau , lorsqu'un cavalier , courant à toute brido, passa en ce moment près de moi ; il portait un ordre sans doute. Soudain sa monture s'abat ; il tombe et a le pied fracassé. Je veux m'élancer à son aide; une charge de cavalerie fond à l'improviste où

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j'étais. Je suis enveloppé dans le tourbillon, entraîné je ne sais où ; et si mon cheval eût été renversé : moi, Français, perdu loin des miens, la Russie me passait sur le corps.

Les manœuvres finies , l'armée défila devant l'empereur au bruit des fanfares et du canon. Oh! que je sentis battre mon cœur pendant cette matinée ! Mon imagination me retransportait aux premiers beaux jours de ma vie, alors que, montant à l'assaut de Tarragone, pendant les guerres de l'empire, j'entendais rugir autour de moi les terribles voix de la guerre. J'avais alors l'épée du soldat, bien que je n'eusse pas quitté la plume de l'écrivain... Que de fois, sur les champs de bataille où je venais de passer avec mon chapeau troué par les balles, je m'asseyais, le crayon à la main, sur quelques débris de caissons , et substituais le poète au guerrier ! J'avais vingt ans à cette époque. J'écrivais la Caroléide , et je rêvais le Solitaire. Que de canons grondèrent depuis ! que de batailles, de renversements, de révolutions I

« où est VÈbre? » me demandais-je ; et non loin coulait la Neva.

Le prince Élie Dolgorouky, dont un funeste événement avait frappé la famille, interrompit mes rêveries ; il était plongé dans la douleur. Or, même au milieu des fêtes du monde , rien ne parle plus vivement à mon cœur que l'aspect des souffrances humaines. Il peut être opportun de rire, il l'est bien plus de consoler.

Voici l'événement fatal. Deux nobles officiers de l'armée russe , le prince Yaschvill et le prince Dolgorouky s'étaient liés de la plus tendre affection. Peu de jours avant les grandes manœuvres de Krasnoé-Séio, Dolgorouky, officier de hussards, se rendait chez le prince Woldemar , son oncle ; il arrive tard , on était à table. « — Nous voilà treize ! dit le maître du logis. « — Et le dernier qui s'assied doit mourir dans l'année , ajouta gaîment un convive, c — Pourquoi pas dans le mois ! dit en riant le jeune hussard. « — Va pour le mois! » est-il répliqué.

Le prince Yaschvill se trouvait le surlen-

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demain avec son ami Dolgorouky à un bruyant repas d'officiers. Le vin échauffait les esprits , et de joyeux propos circulaient. Yaschvill , selon les bruits publics , s'était épris d'une actrice que courtisait Dolgorouky.

« — Depuis quelque temps , lui dit un de ses camarades, tu t'es passionné pour le théâtre. On ne voit plus que toi au spectacle. Au surplus, cela forme l'esprit.

« — Quand on en a, riposte une voix.

« — Je ne m'aperçois pas , reprend Dolgorouky, qu'Yaschvill ait beaucoup gagné à son cours de littérature dramatique.

« — C'est selon le but où il vise, ajoute un autre militaire. Il est des progrès que l'on cache.

« — Rien n'est aussi facile à cacher que l'invisible, reprend l'officier de hussards.

« — Messieurs! interrompt gravement le prince Yaschvill , je n'accepte les plaisanteries sur moi que des personnes à qui je les ai permises.

« — Reste à savoir, réplique vivement

Dolgorouky, si l'on attendra la permission.»

Yasehvill, étonné, lance un regard de reproche et de courroux sur son compagnon chéri : mais pas un mot ne sort de ses lèvres. Le repas s'achève gaîment. Les deux amis seuls ont cessé de prendre part à l'hilarité générale. Au coucher du soleil, le prince Yasehvill était retourné dans sa tente à Krasnoé - SéJo. Dolgorouky vient l'y rejoindre.

« — Je t'ai offensé , lui dit-il en lui tendant la main. ,Ten éprouve un regret mortel.

« — En ce cas , tout est réparé , répond Yasehvill avec joie.

« — Non, tu te trompes , mon ami.

« — Comment !

« — Je vais m'expliquer mieux. Je ne suis pas venu à toi pour te faire des excuses , cela ne conviendrait ni à l'un ni à l'autre. Je viens te déclarer qu'il importe à ton honneur que je te rende raison de l'offense qui a eu lieu. Ainsi donc, nous allons nous battre.

<r — Quelle idée! je ne t'en veux plus.

« — C est égal. Veux-tu que nous'passions pour des lâches?

. « — Mais deux amis ! . . .

<r — Raison de plus. Montrons-nous dignes de nous-mêmes.

« — Quelles armes !

« — C'est à toi de choisir, Yaschvill. Tu es l'offensé.

« — Veux-tu le pistolet?

« — Volontiers.

« — Mais, pourtant, quelle extravagance! s'aimer, se le dire et se battre !

<r — L'honneur nous en fait un devoir, et surtout à toi , mon ami.

« — Dolgorouky! je tirerai en l'air.

« — Garde-toi d'en agir ainsi. Notre duel passerait pour avoir été arrangé, honteusement et d'accord, par l'astuce et la peur. On rirait de nous à l'armée. 11 faut aller bon jeu bon argent. Laissons faire à la justice de Dieu. Mettons franchement les armes à la main; et si le duel tourne à bien, nous ne nous en aimerons que mieux. »

Ils sortent ensemble du camp. Les lois

POLATRE. 225

contre le duel sont si sévères en Russie , que non-seulement elles punissent de la dégradation et des travaux forcés ceux qui se battent en champ clos , mais même les témoins du combat. Les deux amis répugnaient donc à compromettre leurs camarades en les appelant sur le terrain où ils allaient vider l'étrange querelle. Ils s'écartent seuls de leur camp ; ils cherchent un endroit isolé ; et les voilà les armes à la main !

« — Yaschvill ! tu es l'offensé. A toi de tirer le premier. »

L'ami de Dolgorouky tenait son pistolet. Il ne tire point en l'air pour ne point irriter son adversaire ;mais, après avoir feint de viser avec attention , baissant le canon de son arme à feu , il tire en bas et contre le sol. Hélas! la fatalité poursuivait les deux officiers. La balle du prince Yaschvill heurte contre une pierre, fait un ricochet, se relève et va frapper au cœur son antagoniste. Dolgorouky pousse un faible cri, tombe , ferme les yeux... et meurt.

Étonné du résultat si inattendu de son coup

226 l'étoile

de pistolet, le malheureux vainqueur s'élance

vers sa victime.

« — Dolgorouky! parle! réponds! Tu n'es

pas blessé : c'est impossible. Car, pardonnele moi, je me suis gardé de te viser. Mais parle donc ! C'est toi qui me tues ! »

Il se penche vers son ami... il pose la main sur son cœur, sur ce cœur qui, pendant nombre d'années, lui avait été si tendrement dévoué... Dolgorouky n'existait plus.

Yaschvill, comme frappé de la foudre, a senti que non-seulement il venait de perdre à jamais son frère d'armes, mais qu'il était perdu lui-même... Oh! cette dernière pensée n'a pas glacé le sang dans ses veines ; elle est, au contraire, une pensée d'espérance pour lui. Il veut des châtiments, une expiation, la mort.

« — Je suis un assassin! s'écrie-t-il en courant à pas pressés vers le camp.

^ On a ccourtau fatal terrain. « — Eh quoi ! un duel sans témoins ! disent les officiers de l'armée. Maison peut soupçonner un meurtre. « — Tantmieux, leur réplique Yaschvill.

Ma condamnation sera plus prompte. Mon supplice sera plus court. »

Le désespoir peint sur ses traits émeut les guerriers qui l'entourent. L'infortuné ne pleure pas : mais sa vue fait couler des larmes.

Le père delà victime, informé, sans autre détail, qu'un accident funeste arrivé au camp y nécessitait sa présence, et ne prévoyant pas le coup qui allait le frapper, se rend de suite à Krasnoé-Sélo. Il avait déjà perdu, dans les guerres du Caucase, un fils de la plus haute espérance.

« — Que s1est-il donc passé là bas? demande le prince à la première sentinelle qu'il rencontre, et en lui montrant, au loin, un nombreux attroupement.

« — C'est un officier qui vient d'être tué en duel, répond le soldat sans savoir à qui il parlait. On l'appelle Dolgoroukij. »

Qui peindrait cette scène ! ... A genoux auprès du corps de son fils, le malheureux père remplissait les airs de ses longs gémissements. On lui racontait les circonstances du

duel ; mais, ie visage caché dans ses mains,

il semblait ne rien écouter.

« — Partons ! s'écrie -t-il tout à coup. Sauvons du moins le prince Yaschvill 1 »

Et il court implorer sa grâce.

La nuit se passe au milieu des désolations générales. L'arrêt du coupable est prononcé; et vers le matin on entre chez lui pour lui signifier sa sentence. Hélas ! ce n'est plus un jeune homme qui s'offre à la vue, c'est une espèce de vieillard. Ses cheveux ont blanchi. Ses joues sont caves et ridées; ses yeux ternes et comme éteints. Il est presque déjà dans la tombe.

« — Jeune homme! on vous a condamné...

<r — A mort? interrompt l'officier avec un accent d'espérance.

<r — Non, à la dégradation.

« — Oh! je suis déjà dégradé, votre arrêt n'y ajoute rien. Continuez!

« — Vous étiez condamné de plus aux travaux forcés à perpétuité; mais, cédant à d'instantes sollicitations , l'empereur a commué la peine. Vous serez seulement simple

soldat le reste <lc votre vie; cl vous allez partir sur-le-champ pour le Caucase.

« — Bien, répond Yaschvill d'un ton calme. Soldat, je pourrai rencontrer une balle ennemie au camp d'honneur. Soldat, je puis mourir nobl nient. J'irai joindre Dolgorouky. »

On peut juger par ce récit du vif intérêt que prenaient la ville et l'armée àj'infortuné Yaschvill. J'écoutais avidement le prince Élie Dolgorouky , oncle de la victime, me peignant la douleur de son frère, lorsqu un tableau des plus imposants vint se dérouler devant nous. Les 50,000 guerriers de Krasnoé-Sélo défilaient devant leur monarque au bruit des clairons, des cors et des trompettes. Ils avaient entonné l'hymne national : Que Dieu sauve notre empereur! et leurs milliers de voix , s'élevant vers la nue avec l'accent de l'enthousiasme , semblaient ne remplit' que d'un seul cri, mais puissant et prodigieux, les champs belliqueux de l'espace, c'était un cri d'amour pour le prince : C'était pour eux celui de la gloire.

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L'empereur, revenu à Pétersbourg avec le roi de Prusse, fut coucher au palais d'Yelaguine, charmante maison de plaisance aux Iles. Là, eut lieu une espèce de fête, nommée la Promenade, qui rappelle notre Long champs. La capitale entière y accourt. La file de voitures avait une longueur d'environ trois lieues, et laffluence des promeneurs était immense.

Du reste, la Promenade russe me parut préférable au Longchamps parisien. Elle se faisait au bord des eaux les plus limpides, et dans des allées sablées tournant à l'anglaise, où, de distance en distance, il y avait orchestres et chants. L'empereur, guidant lui-même un phaëton, et suivi de sa belle famille, s'y montrait sans escorte et sans gardes.

J'avais près de moi, dans ma calèche, un Russe de beaucoup d'esprit, dont la mémoire était peuplée d'anecdotes. Il me raconta les suivantes :

Leduc de L...., qui aimait beaucoup les voyages et se piquait de bel esprit, ne pouvait jamais prononcer les noms propres sans

les estropier. Deux daines russes, dosa connaissance, le rencontrent à la Fontaine de Vaucluse. L'une d'elles était beaucoup plus jolie qu'érudite. « — Je m'appelle Laure, lui <r dit la voyageuse avec un sourire fin. — « Ah! lui répond galamment le duc, je vou- « drais bien être votre patraque. — ïmpar- <r donnable ! murmure tout bas la jolie Russe <r à l'oreille de sa compagne : Ne pas se rap- « peler le nom de Plutarque /!! »

Ce même duc, venant de Milan, retournait à Paris. Un noble Italien le prie de se charger d'une lettre pour un M. Alphonse de C... « — Prenez garde, ajoute-t-il, de la remette tre à son frère M. Adolphe! cela pourrait « avoir des suites fâcheuses. — Soyez tran- «: quille! répond le duc, je ne commettrai « aucune erreur. »

Arrivé à Paris , il traversait les Tuileries , lorsqu'une personne à laquelle il donnait le liras lui dit en lui montrant un jeune homme: « —Voilà' M. de G*" ! — Lequel ? — il y en a donc plusieurs? — Deux frères. J'ai oublié leurs noms de famille. »

232 l'étoile

Le due, à ces derniers mois, et comme saisi d'une, idée lumineuse, s'approche avec cour fcoi-

siede celui qui fixait son attention. « — Monsieur! lui demande-t-il, est-ce à vous ou à monsieur votre frère que j'ai l'honneur de parler?»

L'individu auquel il s'adressait, étonné de l'ingénuité de la question, lui répond d'un Ion laconique : « — C'est à mon frère , Monsieur. « — En ce cas, mille pardons! reprend le duc : désolé de vous avoir dérangé. »

Et d'un air triomphant il s'éloigne.

La princesse K avait ramené de Moscou un domestique assez peu au fait du service. Elle sort en voiture, à Pétersbourg, pour y faire un cours de visites. « — Boris ! dit-elle à son apprenti laquais : Prenez des cartes , et vous en laisserez à chaque porte lorsqu'il n'y aura personne. »

La matinée se passe en courses . Presque tous ceux qu'allait voir la princesse étaient sortis ; et elle indiquait à Boris le nombre de cartes qu'il fallait laisser à chaque concierge. Au moment de retourner à sa demeure : « — Boris! dit-elle à son Moscovite : Mettez encore ici

quatre caries. « — Impossible, Madame!

répond le domestique ; j'ai déjà distribué tout le jeu , il ne me reste plus crue le roi de trèfle et le sept de pique.

Les grandes fêtes de Péterhof approchaient. Péterhof est la résidence d'été de la famille impériale (1). De la hauteur oùPierrele-Grand le bâtit aux bords du golfe, on peut voir la flotte russe dans la baie de Cromstadt; car , là comme partout, on ne peut faire un pas sans se heurter au nom de Pierre-le-Grand. Au milieu des jardins de Péterhof est sa maison chérie, Marly. Il l'avait sans doute ainsi nommée en souvenir de

(1) Pour y aller on passe encore sous une porte triomphale en bronze, surmontée d'un char à six chevaux et d'une statue ailée. Elle fut érigée par l'empereur Alexandre et dédiée à sa garde impériale, en mémoire de^ guerres de 1815.

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la France (1). Peterhof est le Versailles russe (2).

Le roi de Prusse et plusieurs princes sou-

(1) Dans cette modeste habitation l'on a conservé son lit, ses draps, ses chapeaux, ses casquettes et toute sa garde-robe. Un de ses habits me parut d'un genre particulier. Il est à la fois double et simple. En le mettant d'un sens, il est vert; en le mettant de l'autre, il est rouge. Le drap a été ainsi tissé et n'en est pas moins fin. Il a de chaque côté ses boutons et ses poches. Pierrele-Grand, avec ce singulier habit, pouvait de suite changer de toilette sans changer de vêtement. Une de ses cannes, que je soulevai, pesait 20 livres. C'était la massue de l'hercule du ÎHord. Une autre de ses cannes avait sa boussole, une autre ses lunettes d'approche, une autre son étui de mathématiques. Le héros utilisait tout.

(2) On y voit des jets d'eau admirables. Grâce aux bons soins du général Philo sophqff, aide-de-camp de l'empereur, je visitai le parc en détail. Je me reposai délicieusement dans la jolie retraite et sous les bosquets de Monplaisir, où l'impératrice Elisabeth aimait à méditer sur les rives du golfe; j'y examinai son joli boudoir garni de chinoiseries. Les jardins de Péterhof sont semés de ravissantes fabriques. L'une d'elles, Nicolsky, est une chaumière russe en bois sculpté, avec des fenêtres à contrevents coloriés et des balcons à balustres dentelés. A l'intérieur, quatre tableaux, fort bien peints sur verre, m'offrirent le Passage du Saint-Bernard, la bataille d'Arcole, la bataille de la Moscowa et Waterloo-

verains devaient assister aux fameuses fêtes. C'était la première fois qu'on célébrait en Russie la vingt-cinquième année de mariage d'un empereur. Trente mille équipages s'étaient donné rendez-vous à l'auguste résidence. Le golfe se chargeait des milliers de navires qui devaient y transporter des multitudes de curieux. Tout Pétersbourg était

en émoi.

Je las présenté solennellement à Leurs Majestés Impériales, non par le ministre de France, mais par le comte de Woronzow.

« vous êtes venu visiter la Russie, me dit l'empereur avec cette bienveillance souveraine et cette dignité courtoise qui le rendeut si cher à tout ce qui l'approche ; c'est un honneur pour elle , et je vous en remercie. » Puis il daigna m'interroger sur mes impressions à Pétersbourg. « — ïl faut rester ici quelque temps, ajouta l'auguste monarque, et il faut apprendre le russe. » L'impératrice, quoique souffrante, était auprès de l'empereur ; elle me tendit la main avec la grâce lente et siwe qui donne tant dccharmc

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à ses mouvements, et je la portai respectueusement àmeslèvres. Ses paroles, pleines de bonté, firent mieux que flatter mon orgueil, elles pénétrèrent mon cœur (1).

Je me trouvais naturellement invité aux solennités de Péterhof. Le temps , qui avait été affreux la veille , se leva pour la fête du jour. On eût dit que la nature aussi , à l'instar des grands seigneurs du pays, voulait courtiser l'empereur. Trois cent mille personnes, accourues pour assister à la réjouissance nationale, bivouaquaient, en partie, çà et là. Péterhof et ses environs n'avaient pas assez de gîtes pour toutes ces masses. Heureux qui trouvait un abri !

Un appartement m'avait été réservé au palais ; et ma place était marquée aussi à la table du grand maître des cérémonies, comte de Woronzow ; mais je ne profitai pas de ces avantages ; j'étais logé au charmant petit hô-

(i) L'impératrice avait au cou un charmant cadeau de l'empereur : un collier où se trouvaient 25 gros diamants figurant les 25 années de son mariage. Ses sept enfants y avaient ajouté sept poires en brillants.

tel gothique du comte de Kouchelef, mou compagnon de voyage sur le pyroscaphe le Nicolas; et je m'y trouvais à merveille.

La matinée se passa en réceptions. Il y eut d'abord messe, Te Deum, baise-mains et banquets ; puis arriva l'heure du bal. Ici, je vais avoir à peindre une chose neuve , une chose inconnue ailleurs , un bal soi-disant masqué , ouvert sans distinction à la foule, et où il n'y avait ni déguisements, ni masques; une réunion de je ne sais combien d'individus de toute classe , ouvriers, marchands et bourgeois, avec femmes, enfants et famille , envahissant la demeure souveraine, et entourant l'empereur et sa cour !... Essayons d'esquisser ce tableau.

Dès sept heures , on avait allumé les lustres et les candélabres du palais ; mais ces illuminations en plein soleil étaient d'un bizarre assez triste. Le grand astre avait l'air de regarder en pitié les petites bougies qui se donnaient les tons de vouloir resplendir devant lui. Le géant écrasait les pigmées. Les bougies faisaient ombre... au soleil.

L'empereur, l'impératrice, les grand-ducs, les grandes-duchesses, les princes étrangers et les personnes de la cour s'étaient tenus avant le bal , dit masqué, dans les petits appartements du palais. Là , chacun fut obligé d'ôter son épée et de mettre par dessus son costume une vénitienne ou domino. Les portes s'ouvrirent ensuite, et Leurs Majestés se présentèrent à la foule qui remplissait les vastes salons de Péterhof. Le coup-d'ceil de cet te multitude , en habits de pi ace pu blique, et sous des lambris dorés étinceîants de lumière, était ce qu'on peut imaginer de plus étrange. Une musique bruyante retentissait; l'empereur donnant la main à une des princesses de sa famille , commença une polonaise. Cette prétendue danse est tout simplement une espèce de promenade aux sons d'un orchestre de bal. Une partie des conviés à la fête imitèrent le souverain et le suivirent deux à deux , en faisant mille tours et détours comme la queue d'un long serpent à replis tortueux. La population qui encombrait les galeries de la splendido demeure , s'ouvrait

avec un saint respect devant lapolonaise impériale qui , errant à l'aventure et au hasard , continuait ses nombreuses évolutions de côté et d'autre. L'empereur, se montrant à des milliers d'individus , était là sans gardes , sans police , sans armes , et suivi d'une cour désarmée. Le front serein, la tête haute, il voyait tous les regards le chercher avec vénération , et tous les sourires le saluer avec amour. Souvent pressé par les flots de ce monde à en être étouffé, il les écartait doucement d'une main caressante ; les uns et les autres pouvaient l'aborder et le toucher sans obstacle ; il était presque en leur pouvoir ; et, comme l'ancien Romulus, il aurait pu y disparaître, s'il y eût eu un souffle d'orage (1).

La polonaise se marchait dans une atmosphère de feu , sous des exhalaisons peu suaves, et parmi les figures les plus extraordinaires. Il y avait là des Tartares, des Circas-

(1) Chaque année, au Ie' janvier, pareille fête a lieu au palais d'Hiver. L'empereur y circule sans défense au milieu d'environ 40,000 personnes de toute classe.

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siens, des Kalmouks, des Cosaques, et tout cela dans d'incroyables costumes , pêle-mêle avec de hauts dignitaires chargés de décorations, et de nobles dames couvertes de pierreries : tout cela sous les dômes étincelants d'un palais impérial : tout cela à un bal de cour.

La polonaise terminée, nous passâmes dans la grande salle du banquet. Je me mis à table et me trouvai auprès de M. Casimir Périer, chargé d'affaires de France. Un peu plus lard , nous fûmes placés sur la même ligne. Ceci demande explication.

Une ligne en Russie , est un long droschluj , espèce d'Omnibus découvert , où huit à dix personnes et plus, assises de chaque côté, dos à dos, se promènent à la campagne. Ici je m'arrête et reprends haleine. Je vais avoir à décrire ce que les fêtes de la Russie ont de plus merveilleux : les illuminations. EnFrance, il est possible de produire de l'effet, dans une nuit d'été, avec plusieurs rangées de lampions , quelques herses et des étoiles ; mais comment obtenir cemème effet dans un pays

POIAIRF, 241

où, à la belle saison , l'aurore se lève aussitôt après le coucher du soleil. Le ciel y étant nuancéd'oretdepourpre à l'heure des bougies et des candélabres, qu'imaginer pour éteindre les feux du firmament au profit des clartés de la terre! Il faut des océans de flamme, il faut des murailles ardentes, il faut des brasiers d'incendie.

Eh bien ! ce sont ces océans, ces murailles et ces brasiers qu'allait me présenter Pêterhof. A un signal donné par l'empereur, trois mille marins allumèrent, h la minute, des millions de lumières. Toutes ces lumières se dressaient sur des multitudes d'arcades , élevées les unes sur les autres en travers d'un immense canal qui les reflétait à l'infini ; et toutes ces lumières, formant une échelle de ponts fantastiques, montaient en cercles de feu vers la nue (1).

(1) Au milieu d'un vaste bassin devant le château, s'élève sur un bloc de granit un groupe colossal en bronze doré : Sainson déchirant le lion. De la gueule du lion s'échappe un énorme jet d'eau. Aux bords du bassin, des tritons dorés dirigent leurs jets d'eau vers la pièce principale. De ce bassin jusqu'à la mer, se prolonge un canal eu droite ligne.

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Une sphère de clarté se déployait de toutes parts; il en jaillissait des nappes d'eau, brillantes de mille couleurs comme des pluies de diamants; les cascades, se précipitant par dessus les lampions , semblaient des torrents embrasés; l'horizon, avec ses rougeâtres nuées, avait disparu devant les soleils de l'homme. Les astres de la création s'effaçaient , vaincus pour un instant, devant le fiât lux de la créature. Placé dans une des lignes de la cour, je parcourais les allées étincelantes du parc. Quel songe au palais d'Ossian ! Je me voyais courir comme une flèche, non à travers les brouillards et les glaces, mais parmi les flammes et les météores. Des haies de buissons ardents, dont la splendeur se reflétait sur les broderies, les décorations et les pierreries de la cour, nous revêtaient, en passant, comme d'une écharpe d'éclairs.

Nous étions environ trois cents dans les voitures de la prestigieuse contrée. L'impératrice y était en avant avec les princesses , ses filles: l'empereur les escortait entouré de

son état-major, où figuraient des guerriers à cotte de mailles , en tenue du xive siècle. Nous faisions quatre lieues à l'heure dans ces régions éblouissantes , où étaient accourues toutes les populations de dix lieues à la ronde. Ces populations, sous des arbres rayonnants , semblables à des légions de salamandres, s écartaient , en tourbillonnant, devant le cortège impérial ; leurs acclamations se mêlaient à une mélodieuse musique de cors, telle qu'il ne s'en trouve qu'en Russie. Au milieu des cascades et des jets d'eau qui joignaient aux merveilles du génie des clartés, les prodiges du génie des ondes, Marly avec son lac et Monplais'ir avec ses fontaines , passèrent devant moi comme les apparitions d'un opéra-féerie. Les grottes , les étangs, les bois, les pyramides, les temples et le firmament étaient couverts d'une vapeur de feu sous laquelle ils semblaient fuir avec des formes chimériques et des couleurs imaginaires. Puis , quel nouveau coup de théâtre! A l'extrémité de ces galeries scintillantes, voici la mer, offrant ses vagues

noires, son mugissement lointain et son espace sans bornes. L'œil contemple , avec une respectueuse et tremblante émotion , celte image de l'infini, qui , là, au bout des palais de gloire et de l'êtes, semble avoir place ses nuits et ses mystères pour prévenir l'homme, au sein des plaisirs , que les joies passent , que l'éternité vient , qu'il est un large gouffre à franchir, et qu'il doit se dire : « Prends garde ! »

Poursuivons. Nouveau point de vue. C'est encore l'immense mer ; mais cette fois, la plaine sombre et menaçante a changé d'aspect ; l'abîme a maintenant ses rayons et ses phares. De nombreux vaisseaux , dans un lointain vague et brumeux, ont illuminé leurs cordages; on eût dit les joyeuses étoiles de l'espérance et de la foi sur les tristes champs du néant et du doute. Je venais de rêver la tombe, je rêvai l'immortalité.

VT

La fête de Péterhof était passée, mais non le souvenir de ses enchantements. Les plus doux pour moi étaient l'accueil flatteur et les paroles aimables de leurs Majestés Impériales. J'avais pu admirer de près cette auguste famille de Russie à qui la Providence a tout accordé , gloire et génie , puissance et

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beauté. « — La grande-duchesse Olga , me disait un noble Moscovite est la chimère du poète et le type du statuaire. »

Et cependant , même auprès de la princesse Olga, sa sœur Alexandra me paraissait le modèle des grâces ; je n'osais décider entre elles. Puis la duchesse de Leuchtenberg venait compliquer la difficulté du choix.

« — A qui décerneriez-vous la palme de la beauté? me demandait un chambellan. — A la princesse Olga, répondis-je, si ses deux sœurs n'étaient pas là.

— Votre plume s'occupe de la Russie? me demanda l'impératrice en s'approchant de moi dans la soirée. Combien avez-vous écrit de pages?

« — Un volume, lui répliquai-je.

« — Quoi! déjà! en si peu de temps', et vous allez partir?

« — Pour Moscou.

« — Vous nous préparerez de véritables jouissances.

« — J'emporterai de longs regrets. »

Je me plaisais à considérer l'empereur se faisant jour parmi la foule en adressant à chacun quelque gracieuse parole , lorsqu'un sénateur me dit à voix basse : « — Voyez-

vous ce personnage vêtu de noir? -— Oui. — C'est un commerçant distingué. Il a un beau trait dans sa vie. Écoutez. Tous les quatre ans on adjuge à une compagnie la ferme des vins de Pétersbourg : cela est d'un immense rapport. Avant la dernière adjudication , un épouvantable incendie avait détruit la ville capitale de Toula. Au jour des nouvelles enchères, dans une des salles à\i sénat , le plus haut prix est mis par le sieur Kousine , dont la compagnie riche et considérée l'emportait habituellement sur ses adversaires. Cette fois , elle va avoir encore le privilège. Le premier appel retentit ; et point de surenchère. Un second suit , et pas une voix ne se lève. Après la troisième criée, on adjugera selon l'usage. Elle a lieu : c'était la dernière. Le moi adjugé va être prononcé, lorsqu'un nommé Ritter s'écrie: « Un million de plus pour quatre ans (1). Un Million! A cet énorme chiffre on suspend le mot définitif. Cependant les trois criées s'étaient fait entendre ; et , strictement , selon la loi , la ferme appartenait à Kousine. Néanmoins, il y a matière a contestation , les sénateurs se consultent; et finalement, vu la divergence

(1) C'était 250,000 francs de plus par année.

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dos opinions , il est convenu que, séance tenante, on soumettra la question à l'empereur, à Péterhof , par la voie du télégraphe , et qu'on attendra la réponse de Sa Majesté. Pas un murmure dans la salle. Arrive la décision du czar. Elle est prise en ces termes : « Le bénéfice des plus beaux millions ne peut entrer en balance avec la plus légère infraction aux lois ; adjugez la ferme à Kousine. » Des acclamations accueillent l'arrêt. Le chef de la compagnie triomphante s'avance aussitôt vers le président de rassemblée. « — Que notre souverain , s'écrie-t-il , veuille bien agréer nos remercîments pour sa justice et les preuves de notre reconnaissance pour sa bonté! j'ajoute un million à mon chiffre, et je l'offre aux incendiés de Toula (1).

« — Monsieur le sénateur! repris-je après ce récit : Vous vantiez le beau trait de Kousine ; mais il est dû à l'empereur. C'est de la haute justice du monarque qu'est partie la noble action du sujet : je ne sais qui des deux l'emporte.

« — Vous aimez les anecdotes , reprit le sénateur. Eh bien ! voyez-vous ce Français

(1) Je fus au sénat voir les adjudications de celte année. Le chiffre, autrefois de 11 millions, a dépassé lG millions 1/3.

paré d'un grand nom, qui est à l'angle de la salle ! Il avait un fils , officier de hussards , dont la jeunesse avait été orageuse. Ce fils,

le comte de S , était criblé de dettes à

Rome, et ne savait comment les payer.

Plein de loyauté et d'honneur, il ne pouvait admettre la cruelle pensée d'enlever une obole à ses créanciers. Mais pour les solder, comment faire ! Une idée bizarre lui vient ; il s'était lié, dans la ville sainte, avec un lord anglais qui avait l'a rage des paris , et les tenait scrupuleusement.

« — Parions , lui dit le jeune comte de

S d'un ton folâtre et réjoui, que je

me brûle la cervelle !

<r — Allons donc ! et comment cela ?

« — Parbleu! d'un co.up de pistolet. Tout de suite, ici, devant toi.

« — La gageure est originale.

« — Tiens-tu le pari ? reprend l'officier en riant aux éclats. On dirait vraiment que tu ne l'oses point et que tu prends ma cervelle pour la tienne!

« — Moi! ne pas oser! mon ami. Fi donc! je parie. Quelle somme !

« — Celle que je dois à mes créanciers. Je t'en remettrai le total par écrit, et tu le paieras après ma mort.

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« — C'est aussi par trop fort ! s'écrie l'Anglais éclatant de rire à son tour. On n'a jamais imaginé chose pareille. Ta main ! C'est une affaire conclue. Maintenant , où est l'arme à feu?

« — La voici ! réplique le comte en tirant gravement de son sein un pistolet de poche. Je te remercie, mon ami , tu me dégages de deux poids : de mes dettes et de ma vie.

« — Quoi! sérieusement! tu voudrais?...

« — Voici le montant de mes dettes.

« — Mais se tuer! y penses- tu ! C'est horrible de périr jeune!

« — C'est bien pis de vivre insolvable.

« — Ta note est énorme, mon cher. Mettre ordre à de pareilles affaires : quelle tâche pénible me donnes-tu là ?

« — Est-ce que tu crois la mienne plus amusante?

« — Plus courte du moins.

« — Ça, c'est vrai.

« — Tiens, ton pari commence à m1épouvanter.

« — Pour toi , ou pour moi ?

« — Pour tous deux.

« — Pusillanimité, cher milord. Finissonsen. Recules-tu?

« — Moi , je n'ai jamais reculé.

« — A la bonne heure. En ce cas , pendant que je lâche la détente de mon pistolet , délie les cordons de ta bourse. Tout se passera pour le mieux. Je meurs, tu remplis tes engagements , et mes créanciers me bénissent. A propos ! si tu tiens à faire les choses grandement dans l'exécution du traité, charge-toi , comme pot de vin , de payer mon enterrement. »

« Le pistolet part à ces'mots , et l'officier s'est tué.

« L'Anglais paya toutes ses dettes. »

S. A. I. madame la grande duchesse Hélène avait eu la bonté de m'engager à venir passer une journée chez elle à son château d' ' Oranienbaum (1). Je me rendis avec empressement a cette gracieuse invitation. Oranienbaum , bâti par Menchikoff , favori de Pierre-le-Grand, est une résidence éminemment royale , située aux bords du golfe , en

(1) A neuf vers tes de Péterhof (un peu plus de deux lieues). Avant de partir, je vis les fils de l'empereur monter la garde en simples soldats devant la porte du palais. Le plus jeune des princes, âgé de neuf ou dix ans, était à son poste en faction.

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face de Cromsladt. De ses vastes perrons , on voit , en mer, la flotte russe ; et un canal en droite ligne , vis à vis le principal corps de logis , met le parc en communication directe avec l'océan.

Il m'avait été préparé un appartement au château où je devais coucher; je m'y habillai et me rendis au salon de la princesse. Il s'y trouvait réunis le grand duc Michel, le comte de Pahlen , ancien ambassadeur à Paris , les ministres de Bavière et de Danemarck , les princes Wolkonsky et Galitzin , la princesse Mathilde de Demidoff, le ministre Ouvaroif, et plusieurs autres grands personnages. Une promenade eu calèche devait avoir lieu , le mauvais temps s'y opposa. Après le dîner on fit de la musique; on raconta des anecdotes; on lut quelques vieilles légendes. Ce fut une soirée de château.

Nous étions à la (in de juillet. « — Je fais du soleil, » me dit un jour le comte de Laval chez qui je dînais à la campagne et dans le salon duquel étincelait un bon feu. Il tenait

une médaille à la main. « — Regardez cette pièce de cuivre , continua- t-il , elle a été trouvée dans mon jardin , au fond d'un bassin qu'on récure. » Cette médaille offrait la figure d'un général français et le millésime 1796 , avec ces mots : « Héros général Bonaparte. » Au revers il y avait une couronne de lauriers et cette inscription : « Le fruit de ses actions.

Il me restait encore une foule de choses à voir à Pétersbourg et aux environs. Celles qui me frappèrent le plus furent : 1. l'église et le couvent de ISievsky: 2. l'église et le couvent de Smolnoi; 3. le palais de Tsarskoê-Sélo (village duezar); 4. et les quatre chevaux en bronze du pont Anischkoff (1).

1. Nievsky. Pierre-le-Grand en posa les fondements (2). L'église , de style byzanlin , contient les reliques de saint Alexandre de Nievsky,qui défit les Suédois et les Livoniens. Ces reliques reposent dans une châsse recouverte d'un tapis brodé en pierreries.

Cette châsse est en argent massif ; et ses bas-reliefs représentent les hauts faits du

(1) Ces quatre chevaux sont des chefs-d'œuvre de sculpture.

(2) Ce fut Catherine 11 qui acheva les constructions.

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héros chrétien. Par derrière est un autel avec des trophées et des candélabres, en argent massif aussi : le tout pesant 3,600 livres. L'église a deux tours surmontées de coupoles d'or.

2. Smolnoï (1). Ce monastère est le Saint- Cyr de la Russie. Sept à huit cents jeunes filles, la plupart de noble race, y sont élevées aux frais de TÉtat. La supérieure, madame Leoniief, placée à la tête de ce magnifique établissement, voulut bien me le montrer en détail. J'assistai aux exercices du charmant troupeau confié à ses soins. Des vers français, de nos meilleurs poètes, m'y furent récités avec autant de naturel que de grâce. Des voix mélodieuses me chantèrent des chœurs italiens. J'entendis, au réfectoire, la prière ou cantique religieux qui précède chaque repas. Rentré ensuite dans les appartements de la supérieure, je pris place à

(1) Ce monument, à l'orientale avec coupoles d'azur à étoiles d'or, fut commencé par Elisabeth d'après les plans du fameux architecte comte Rastrelli, et achevé par l'empereur Nicolas. L'intérieur de l'église, en stuc blanc, a une admirable balustrade en cristal ciselé. Smolnoï est d'une imposante beauté.

l'élégant déjeuner qui y était préparé. La matinée fut pleine de charme (1).

Gustave III, roi de Suède, visita Smolnoï. On y conserve la dépêche française et autographe qu'il écrivit de Stockholm en 1778, aux jeunes ûlles du couvent, en réponse à une lettre d'elles. « — Mesdemoi- « selles j'ai été très flatté de votre soute venir. Quand on est de votre âge et qu'on « possède autant que vous des talents et l'art « de plaire, on est sûr de faire des heureux. « Vous m'avez fait éprouver ce sentiment. « J'ai attribué les marques de votre souve- « nir à ma personne et non à mon rang; et « j'ai senti pour la première fois le plaisir « d'être aimé pour moi. Si c'est une erreur, « je vous prie de me la laisser ; elle ne vous « fait pas de mal, et elle me fait beaucoup « de bien, » etc., etc.

L'impératriceCatherine II, parcourant sans pompe ni escorte le monastère, alors confié à madame Lafont , rencontra une petite fille du nom de S.veref qui, montée sur une chaise, et seule dans un endroit écarté,

(4) Je remarquai, à la table du déjeûner, une filled'un ancien roi de Géorgie, la belle princesse Thcrisc Marnai.

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volait du sucre aune armoire. La pauvre petite, apercevant l'impératrice et joignant les mains devant elle, lui adressa ces mots en pleurant : « — Oh ! ne le dites pas à ma- « dame Lafont ! » — Je te le promets, » répondit Sa Majesté. Longtemps après , la jeune fille étant mariée à un officier, M. de Fromandière s, C&lhennQ II s'approcha d'elle: « — Maintenant, dit Sa Majesté, je vous dé- « noncerai à madame Lafont. Elle saura le « vol du sucre; mais épouse d'un militaire, « vous avez aujourd'hui un appui ; et si au « cloître on vous attaque, à l'armée on vous « défendra. »

3. Tsarskoé-Sélo. Cette résidence, au milieu d'une nature accidentée, et non moins remarquable par l'étendue de ses jardins que par la somptuosité de ses bâtiments, est une des belles créations de la grande Catherine. Je contemplai ses appartements avec une admiration toujours croissante. Ici une salle immense tapissée en ambre sculpté ; là une enceinte spacieuse, où plafond, murs et parquets sont presque entièrement en nacre de perle. Plus loin, un salon en lapis lazuli. Enfin, une galerie en laque de la Chine. Cette dernière pièce, garnie de chinoiseries merveilleuses, avait ce caractère de solennelle

splendeur et de luxe oriental qui convenai t si bien à la puissante souveraine : On se recueille sous ces murs où tout est encore prestiges : la grande Catherine est là (1).

Une émotion d'un autre genre m'attendait dans la partie du palais qu'habitait l'empereur Alexandre .et qu'on a conservée dans l'état où elle était à sa mort. Personne n'a occupé ses appartements depuis cette époque- Son lit, qui n'a qu'un matelas en paille et point de couverture (car souvent il s'y couchait enveloppé seulement de son manteau), est de la plus extrême simplicité. On l'a laissé tel qu'il était lorsqu'il le quitta pour la dernière fois. Les objets servant à sa toilette sont à leur même place. Sur sa table est son mouchoir de poche. Sur son bureau se voient encore son papier, sa plume et son encre. Deux livres français étaient là. Qu'aperçus-je? le Solitaire.

(1) Sa chambre à coucher, qui est à la suite de longues galeries en places, est entourée de colonnes de cristal lilas, ressortant sur un fond en or. Les colonnes de ses cabinets et boudoirs sont en jaspe. Rien de plus splendide que celte demeure véritablement impériale. Sa chapelle me transporta à Versailles : j'y retrouvai le grandiose des œuvres de Louis XIV,

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Le général Khatof, qui résidait à Tarskoé Sélo, nie fit parcourir les jardins du palais. Là se trouve l'Arsenal, petit château gothique à quatre tours crénelées, où sont rangées plusieurs lignes de guerriers armés de pied en cap, les uns à cheval la lance en arrêt, les autres debout appuyés sur leurs fers. Ici sont des Maures, des Grecs et des Persans. Là des Chinois, des Indiens et des Arabes (1). On me montra sous ces mursl'épée que Napoléon échangea à Erfuri contre celle d'Alexandre, sa croix de la Légiond'Honneur en 1812, et une assiette d'argent dans laquelle il mangea pendant la campagne de Russie (2).

Après être resté une partie de la matinée à examiner les curiosités de l'arsenal (3) , je

(1) Dans ce nombre il y avait des sauvages de la Sibérie, avec les hideux masques de bêtes qu'ils mettent pour effrayer l'ennemi. Leurs boucliers d'osier et leurs flèches sont curieux.

(2) Le comte Orloff, pour donner à l'empereur de Russie une idée de la force extraordinaire de son poignet, a roulé celte assiette en cornet devant lui.

(5) Je remarquai parmi ses raretés : 1° le sabre de guerre de Constantin Paléologue. Une image de la Vierge est sur ce fer avec le chiffre 1445 ; 2° l'armure du fameux duc d'Albe; 3° les masques de Fierre-le-Grand et

visitai le palais Alexandre, charmante demeure que l'empereur préfère à la somptueuse résidence de Catherine (1). Delà le général Khatof me mena au corps des cadets d'Alexandre. Quatre cents enfants sont élevés dans cette maison, aux frais du gouvernement, depuis l'âge de deux ans jusqu'à celui de dix. Ces enfants, destinés à l'état militaire, sont sous la surveillance d'une supérieure et de quatorze dames qui leur prodiguent les plus tendres soins sous le rapport physique et religieux , tandis que, sous le rapport moral et guerrier, un général et plusieurs officiers se chargent de leur . in-

de Charles XII, moulés sur leur figure; 4° la canne à pomme en diamants de la grande Catherine; 5° l'épée en diamants de Paul Ier; 6° un service de déjeûner de Napoléon ; 7° deux harnais complets donnés par le sultan Mahmoud à l'empereur Nicolas. Les housses, la selle, les brides, les pistolets, les sabres et les étriers, sont éblouissants de pierreries.

(1) Sa façade est ornée d'une élégante colonnade. Là, dans les appartements de l'empereur, est le tableau de Steuber, représentant Napoléon sur un canapé, ayant le roi de Rome couché pies de lui. Non loin est un autre tableau d'une scène de la vie de Napoléon et de Marie-Louise ; puis, on voit Napoléon à l'incendie de Moscou, et enfin Napoléon aux glaces de la Bérésina.

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struction. Bien de plus curieux que cette petite peuplade militaire, sortant en quelque façon du berceau et des bras de ses bonnes pour se rendre sous les armes et faire l'exercice, en présence de vieilles moustaches. Cette armée en herbe avait déjà lair conquérante. C'était de la gloire en fœtus.

Au diner des petits bataillons, revenus de leur petit champ de Mars, un tambour de cinq à six ans fit le roulement d'usage ; et la prière fut chantée. Ce chœur religieux^ précédant le repas, et exécuté devant la supérieure et ses dames, était de l'effet le plus touchant. De vieux soldats et d'anciennes nourrices entouraient la table des bambins ; et ce mélange de bonnes et de barbons, de joujoux et de fusils, de vieilles et de guerroyeurs, d'enfantillage et de majesté, offrait le plus bizarre tableau (1).

(1) Ccl établissement est, je crois, le seul de ce genre en Europe. Il coûte annuellement plus de 500,000 francs à l'État. Il y entre des enfants d'ofliciers, des orphelins et des fils de nobles familles pauvres. II est sous le haut patronage de l'impératrice et de S. A. I. le grand duc Michel. Le général Khatoff (le frère de celui qui m'accompagnait) dirige admirablement celte maison. Les deux frè.res avaient là leur vieille gouvernante/jui continuait à élever des. braves.

POT.AÏRF. 2G1

Rien ne maftqoeaux ravissants jardins de Tsnrshoé-Sélo: de beaux ombrages, des eaux limpides, des rochers, des lacs et des cascades. J'y admirai les fameuses colonnades de Cameron, le temple des statues romaines, un village chinois, une ferme suisse, une mosquée turque , un monument égyptien, un pont ( o marbre, des pyramides et des obélisques. La jolie statue en bronze du Pot au lait de La Fontaine me charma ; Perretie est assise désolée sur une roche. Sa cruche cassée laisse échapper son contenu; et l'eau de la fontaine en jaillit. Cette idée, pleine d'une grâce naïve, est délicieusement rendue (2).

Je terminai mes excursions par le Tombeau de Zémire. L'épitaphe du comte de Ségur h cette petite chienne de Catherine H est encore sur la pierre funèbre. Voici les vers, b:en connus, qui la terminent :

Les dieux témoins de sa tendresse, Devaient à sa fidélité Le don de l'immortalité, Pour qu'elle fût toujours auprès de sa maîtresse.

Je revins à Pétersbourg. En rentrant chez moi, je reçus le billet suivant. « — M. le vi-

(1) Elle est de l'académicien OrlowsKy (on 1810), I, 17

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comte, vous désiriez une anecdote russe , lisez le manuscrit ci-joint.» Je reconnus là la gracieuse attention dune femme charmante à qui j'avais demandé des légendes. Je lus aussitôt son écrit, et je m'en emparai avec joie.

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