‹ Étoile polaireChapitre 10 sur 19 · LA CORIVE DE NOËL · texte numérisé non relu

LA CORIVE DE NOËL

Il existait en Scanie, depuis nombre d'années, un castel nommé Liunghr (1). La dame de ce castel, madame Ulfstand, passionnée pour les souvenirs du moyen-âge et pour les traditions superstitieuses, avait une fille ravissante, dont les plus riches habitants du pays sollicitaient la main. Les principaux prétendants étaient Maurice Nazil , Etienne Storlund^ et le comte Oscar de Hulholm.

(1) 11 appartient maintenant au comte PVachrneisler.

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Maurice était beau et bien fait, mais fat et dépourvu d'instruction : aussi disait-on de lui que c'était une superbe lanterne... à laquelle il manquait une lumière. Etienne Storlund était négociant armateur :1e plus riche des égoïstes, et le plus égoïste des riches; constamment occupé de son bien-être matériel, et des moyens de grossir son immense fortune, il tenait peu au mérite et beaucoup à l'argent, peu à l'immortalité de l'âme et beaucoup à la durée du corps. Quant au comte Oscar de Hudholm , il n'était pas favorisé de la fortune; il était, en outre, étourdi, inconséquent et léger ; mais il avait, en revanche, une figure charmante, une bravoure à toute épreuve, et un cœur plein de dévouement.

UUay la fille du castel, avait fait son choix en secret.

Un soir, l'on s'était réuni en pompe au salon de madame Ulfstand, oii il y avait concert damaleurs; et où, sous prétexte de musique, on faisait un alTreux tapage. Maurice Nazil s'était mis à chanter faux de toutes ses forces, ayant compris que, dans une soirée priée, il fallait prendre un rôle quelconque. Le financier s'était épaté dans un fauteuil, n'ayant qu'une seule pensée : celle d'aljer

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fumer une pipe. Oscar, élégant et joyeux, faisait seul le charme de la réunion. Doué d'une imagination brillante et variée, il causait admirablement. Oh! l'esprit humain, bien cultivé, semblable au plus prestigieux conte de fées , a en lui un monde magique. N'étant pas resserré comme notre globe entre deux pôles , il franchit l'espace sans bornes; et là où nul ne voit, il découvre: car là où rien n'existe, il crée. Ses trésors valent toutes les richesses connues ou inconnues, visibles ou invisibles : c'est une mine de diamants, à milliers de facettes splendides, scintillant dans le royaume intérieur, le plus merveilleux des royaumes. Or, nul ne savait mieux qu'Oscar, extraire, polir et faire étinceler... les pierreries de ce Pérou.

Tout à coup, la châtelaine ayant jeté un coup d'oeil sur la pendule du salon, interrompt chants et causeries. 11 lui tardait de se lancer dans son monde de prédilection, ou plutôt, selon ses détracteurs, dans ses idées de l'autre monde.

« — Écoutez ! Messieurs ! dit-elle d'un ton solennel aux trois prétendants à la main de sa fille : je ne vous ai pas réuni chez moi, ce soir, sans dessein. C'est aujourd'hui la veille de Noël.

« — Dira-t-on la messe, à minuit? demande Maurice avec sa sagacité ordinaire et se mirant dans une glace : Nous pourrions y chanter \e Stabat.

« — Ce sera le sabbat, si tu chantes : » lui réplique le comte Oscar,

Storlund venait de s'assoupir. 11 avait be7 soin d'une sieste.

« — Messieurs ! reprend madame Ulfstand, vous n'ignorez pas que des fléaux sans nombre ont récemment désolé nos cantons : la grêle, l'incendie, la peste. La cause en est connue : la voici. Devant l'église paroissiale de Liiingby, il y a, vous le savez, deux énormes rochers. Un jour, jetés par l'esprit des ténèbres, ils allaient renverser la maison de Dieu, lorsque, heureusement, une jeune fille du hameau sortit de l'enceinte sacrée avec un reliquaire à la main, sur lequel était l'image miraculeuse de la Vierge. Aussitôt, les deux rochers, lancés par le diable, tombèrent, arrêtés dans leur course, aux pieds de la villageoise: et le saint bâtiment fut sauvé.

« — Ah! ah ! dit Maurice ébahi. »

Il n'avait rien compris à l'histoire.

« — Radotage de vieilles femmes : murmure l'armateur à demi réveillé.

(( — Et c'est, aujourd'hui, moi, dit Ulla tout bas à Oscar, qui possède le talisman.

« — Sous les deux roches de Liunghy, continue la châtelaine^ les esprits du mal ont établi leur résidence. On les y entend hurler etblasphêmer la nuit. C'est delà qu'ils sortent, à l'heure des ténèbres, pour déverser des calamités sur le pays. Il serait temps d'y mettre un terme; et j'en ai conçu l'espérance.

« — Oh! oh! » dit Maurice Nazil.

11 savait varier ses répliques.

a — Dans la forêt qui touche au château, reprend m :dame Ulfstand, habite un vénérable ermite. J'ai consulté ce saint homme; il m'a répondu en ces mots : « — Le moyen « de chasser les démons de leur gîte est dan- «gereux, mais non impossible. Il faudrait « soulever les deux roches^ descendre dans le « souterrain, et s'y emparer d'une corn"... »

« — Bah ! interrompit Maurice Nazil.

« — C'est une des cornes du diable ; il l'arracha jadis de son front, et en fit hommage à sa troupe. C'est de cette corne que les ennemis du Seigneur nous soufflent ici la peste et les tempêtes. Celui (jui pourra la leur enlever sauvera la province entière. La difficulté principale est celle-ci ; « Co/w-

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ment remuer les deux roches? A cela l'ermite répond : La veille de Noël, à minuit, les rochers s'ébranlent d'eux - mêmes; et, pendant le court instant où le prêtre, aux parvis sacrés, lit la généalogie du Christ j, un enfant les roulerait à ses pieds.

Or, Messieurs ! minuit va sonner. Qu'un de vous tente l'aventure : et celui qui réussira... deviendra l'époux de ma fille. »

A cette conclusion inattendue, Maurice Nazil se lève effrayé .

a — Madame! répond-il avec sa lucidité accoutumée, permettez-moi d'y réfléchir jusqu'à demain soir !

« — C'est ajourner l'entreprise à un an, réplique la châtelaine indignée.

« — Pardon! dit M. de Storlund avec l'ironie du dépit ; mais je goûte peu , je l'avoue, cette étrange histoire de cornes... lorsqu'il s'agit de mariage.

« — Quant à moi, je pars à l'instant! » s'écrie le comte Oscar de Hudholm.

Et le voilà sorti du salon.

Un silence profond régnait sous les murs

ûeLiunyby, où ne brillait plus de lumières;

chacun s'était retiré. Oscar, descendu de sa

chambre et ayant son épée au coté , est sous

le vestibule du château. La blanche figure d'UUa s'y glisse d'un pas chancelant.

« — Comte! lui dit la jeune fille, j'ai peur pour vous, je viens à votre aide. Ces cavernes et ces rochers... Ces visions surnaturelles...

« — Oh ! je les appelle! j'y cours ! répond Oscar avec transport. Déjà même je suis dans la sphère des prestiges; car votre touchant intérêt me semble un beau rêve étoile : rêve d'amour et de bonheur.

<r — J'ai aussi consulté l'ermite , reprend la filie du caslel , et voici ce que j'ai appris : La corne de Noël est h la fois un instrument et une coupe : on en tire, à volonté, le son de tous les instruments connus ; et Ton y boit, selon son goût, toutes les liqueurs possibles. L'important est de savoir à quel moment il faut remployer comme une lyre, et quand il faut s'en servir comme d'un flacon. Là, est le péril redoutable. Qu'on se trompe et l'on est perdu.

«r — Vous m'inspirerez, mon bon ange!

<r — Oh ! du moins, je prierai pour vous. Tenez ! prenez mon reliquaire. C'est le talisman précieux qui, selon la tradition, a déjà triomplié de Satan. Il pourra vous servir, je l'espère. N'oubliez pas non plus cet avis ;

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Sorti du ténébreux repaire, il faudra fuir à travers champs; car les mawais esprits du lieu ne peuvent suivre que les sentiers battus. Maintenant, partez! l'heure avance. Au point du jour, si vous n'êles pas de retour au château, j'irai tomber aux pieds de l'ermite ; et nous prierons ensemble pour vous.

<r — Et c'est lui qui nous mariera, ajoute le loyal Oscar. »

Puis, les deux amants se séparent.

Liungbyélait un vieux manoir à donjons et à pont-levis qui, naguère, avait soutenu des sièges. L'amant d'Ulla se fait ouvrir la porte créneléedu beffroi. Il traverse la campagne, et, arrivé à l'église, aperçoit les deux grosses roches en face du portail sacré. Il essaie de les remuer ; mais le levier d'Archimède eût échoué à soulever ces masses. Oscar s'assied sur la plus grosse; et, gaîment, siffle un air de chasse. Minuit sonne. Allons ! Voici l'heure.

De son pied il pousse la roche... 0 sur* prise! il l'a renversée. L'autre masse obéit de même; et une ouverture de puits remplace les blocs de granit. Un escalier y est pratiqué : l'audacieux descend les marches.

Qu'entend-il? des éclats de rire. « — Ils ^ont gais : tant mieux ! dit le comte. Ces gail-

lards-là m'ont l'air tapageurs : moi aussi, je suis bon vivant. S'ils ne sont point ici par trop diables, nous ferons prouesses ensemble.

Plus on est de fous , plus on rit.:s>

Ce refrain de chanson , et ce monologue d'étourdi, dénotaient une légèreté presque coupable, une irréflexion presque scandaleuse ; mais cela était accompagné d'un dévouement inébranlable et d'un courage surhumain : les uns servaient d'excuse aux autres.

Au bas de l'escalier où brillait une lumière. Oscar ouvre une porte taillée dans le roc, et se trouve en un couloir souterrain conduisant à une rotonde extrêmement bien éclairée ; il en part de nombreuses voix. « — Salut! bel étranger ! — Salut, camarade! — Il vient se divertir avec nous. —Vive le vin ! — Vivent les belles ! »

Étourdi de ce fracas de paroles entremêlées de rires, l'aventureux comte s'arrête. Une troupe de nains s'élance à sa rencontre. Leurs yeux pétillaient de malice.

— Ami ! bois à notre santé ! dit le chef de phalange en lui présentant une corne dorée pleine de vin; ou plutôt, si tu le préfères , bois à ton beau rêve étoile !

« — Je ne pense pas, se dit Oscar à lui-»

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même, que ce soit ici le cas de boire, puisqu'on m'y engage. Ces vauriens-là écoutent aux portes : ils m'ont répété mes paroles. Je les crois diablement effrontés.»

Acceptant aussitôt la coupe, il en arrache le petit bouchon doré qui empêchait la liqueur de s^échapper par en bas. « — Corne de Noël! s'écrie-t-il^ sois-moi la trompette d'Odi'n ! »

Il joue des fanfares de guerre.

A cet appel martial, les nains furieux se précipitent les uns sur les autres. Une ardeur belliqueuse s'est emparée d'eux avec une telle impétuosité qu'ils se combattent à outrance. Us se frappent, se renversent, se déchirent : c'est un pugilat infernal. Oscar continue ses fanfares en se dirigeant à reculons vers l'escalier de cet étrange pandeinonium. Les combattants le suivent en se distribuant force horions et coups de poings. Toutes les petites figures sont noires de soufflets. Ce ne sont que nez écrasés, lèvres en sang, yeux crevés et crânes ouverts. Oscar jouait toujours ses fanfares.

Il est en haut de l'escalier ; là, repoussant les deux rochers à leur ancienne place, il a rebouché la caverne. A l'église, en ce même instant, le prêtre achevait l'évangile.

Le comte, sa corne à la main, fuyait à tra-»

vers la campagne. Mais, de tous côtés, quel tapage ! Il est sorti contre lui, des entrailles de la terre, une légion de fantômes. Par bonheur, comme il ne suit aucune route battue, les suppôts de Satan ne peuvent se jeter sur lui. Oscar entend leurs imprécations de droite et de gauche ; il en a quelquefois les cheveux qui se dressent sur sa tête. N'importe : il continue sa course. Il a, jusquelà, triomphé.

Cependant la nuit était sombre; il n'y voyait pas assez clair pour bien diriger sa marche ; et puis, comment ne pas s'égarer, quand on ne suit aucune route I

« — Je devrais déjà être au castel, dit le comte en se laissant tomber essoufflé sur un tertre de gazon. Que je suis fatigué ! que j'ai soif! Trompette d'Odinl change de rôle ! Sois maintenant la coupe d'Heroatel »

Odinl Herculel Ces idées- là n'étaient guère chrétiennes, et convenaient peu à la circonstance : car, quand on lutte avec les démons, on ne se réfugie pas, pour sou salut, dans la mytholo,^ie; mais l'étourdi, qui eût été capable de rêver les bosquets tleuris de Cythère devant les têtes de mort de saint Jérôme, n'avait réfléchi ni à ses actions ni à ses paroles. Oscar comptaitsur son bon ange.

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Il venait de remettre le petit bouchon à la corne. Il regarde : la corne est pleine; et quelle liqueur pétillante! on dirait du vin de Champagne.

« — Je fais peut-être une sottise, se dit naïvement le comte. Mais tenons- nous-en au proverbe : « Le vin tiré, ïl faut le boire. »

Ce proverbe était hors de saison; mais quand on veut s'excuser d'une faute, on est comme le naufragé qui se noie, on prend, au hasard et sans choix, ce qu'on rencontre sous la main.

Oscar boit à n'en plus finir. On sait ce que contenait la coupe d'Hercule, et le danger qu'il y avait à la vider, t^\x\^(\wq Alexandre en trépassa. Oscar était décidé à n'en pas laisser une goutte ; et, certes, il ne s'en serait pas relevé. Ravi de son perfide breuvage, il s'interrompt de boire pour reprendre haleine, et presse contre son sein la corne. O prodige ! la corne a tressailli comme une personne naturelle, quand ladite personne a peur ; et, vidée de suite à ses yeux, la coupe d'Hercule est à sec.

Grand Dieu ! quel rayon de lumière ! il s'aperçoit qu'en appuyant sa corne contre sa poitrine, il l'a posée sur le saint reliquaire d'Ulla, 3on bon ange l'avait sauvé.

Il se relève dégrisé : du moins il se tenait sur ses jambes. Reprenant sa marche avec mie nouvelle énergie, il ne doute pas, celte fois, qu'il ne se soit dirigé à merveille : car les tours, les ponts-levis, les créneaux et le donjon de Liunghy lui apparaissent sous la brume. Il s'en approche à pas pressés : point de lumière aux fenêtres. Qui viendra lui baisser le pont?... Aucun nain pour sonner du cor. Oh ! ce n'est pas un nain qu'il désire : il en a vu assez cette nuit ; mais un cor ! ... Idée lumineuse : n'a-t-il pas sa corne à bouquin !

Il va la porter à ses lèvres. Une réflexion l'arrête.

« — Je vais commettre peut-être une nouvelle imprudence. Hélas! qui va d'essais en essais, va souvent de sottise en sottise! »

Cen'était pas raisonner parfaitement juste : mais enfin c'était raisonner. Et , sous bien des rapports , il vaut encore mieux avoir une pensée quelconque.... que de n'en pas avoir du tout.

« — Corne de Noël! reprend-il , sois pour moi le cor de Roland! »

En ceci il y avait progrès. Oscar, sorti du paganisme, en arrivait au moyen-âge. Il s'améliorait dans les fables.

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