‹ Étoile polaireChapitre 9 sur 19 · ERIC XIV · texte numérisé non relu

ERIC XIV

Gustave Wasa laissait trois fils en mourant : Eric XIF , Jean III et Charles IX. Le premier était un des beaux princes de son temps. Il avait une imagination brillante et poétique, mais aussi un caractère irascible et violent. Capable des plus hautes vertus et des plus grands crimes , il n'était pas plus

grande £'^isaôef/i; la reine Anne; divers grands électeurs d'Allemagne; tous les princes contemporains de Gustave TVasa; et la reine iMarie-AntoineUe. Ces portraits sont en pied et de grandeur naturelle.

.homme à s'arrêter devant le bien qu'à reculer devant le mal (1). Éric, monté sur le trône, passait un jour sur la grande place du marché à Stockholm ; une jeune fille d'une beauté ravissante , assise devant une petite boutique en plein air , y vendait des fleurs et des fruits. Elle offre un bouquet au monarque. Éric , émerveillé de ses charmes et saisi d'une passion subite, charge un de ses grands officiers, à son retour au palais, d'aller s'enquérir de la charmante bouquetière. « — Sire ! lui dit son messager , revenu du marché aux fleurs, Karine ou Catarlna Magnus est l'enfant d'un ancien soldat; elle est belle, mais sans éducation. Qu'on la regarde; on est en extase ; qu'elle parle : on n'admire plus. »

« — Quoi ! le chef d'œuvre est incomplet ! répond Éric avec dépit. Eh bien ! que la jeune

(1) L'histoire rapporte qu'Eric, avant son amour pour Karine, avait voulu épouser la grande Elisabeth. Une correspondance entre eux, conservée à la Libliotlièque d'Upsal, le prouve. Par malheur, Xeîccsfer s'empara du cœur de la reine à cette époque; et le mariage manqua. Jean III, fière d'Eric, avait été en\ojé à Londres, comme ambassadeur, pour négocier l'alliance. On prétend que l'ordre avait été donné de faire péi'ii Leiccslcrj mais que GyUtnsUeniQ, chargé de celle mission, refusa de rexécuter.

Karine ne se montre plus à mes yeux qu'elle ne soit la perfection même. Ordonnez qu'elle soit conduite en une belle et noble demeure, où elle puisse être élevée en princesse ; qu'on lui donne instruction et talents; puis, quand il ne manquera plus rien à cette merveille de la nature, ramenez-la moi, je l'épouse. »

Les ordres du roi sont exécutés. Quelque temps après, Karine était un modèle accompli de beauté , de talents et de vertus. On la présente ainsi au monarque ; et son enthousiasme est au comble. En vain la famille royale et les conseillers qui l'entourent essaient de combattre sa résolution : Éric ressent pour Karine une de ces passions profondes et constantes que rien n'ébranle ni n'altère. Karine devient reine de Suède.

Éric était poète et musicien. Le soir, quand ses hautes occupations avaient cessé , son bonheur était d'aller voguer avec sa compagne sur le beau lac Mélar. Là, dans une barque, assis près d'elle, aux rayons du soleil couchant , il prenait sa guitarre et chantait ; ses vers s'adressaient à Karine ; l'histoire les a conservés (1).

(1) Ces vers, dont je ne donne ici qu'une îmifntinn libre, son l cités dans Fryxdl, Chroniques do SuOde,

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« Le ciel ne t'octroya ni grandeurs, fii naissance: f Qu'en avais-tu besoin , puisqu'il me ût pour toi ! € Moi, je pouvais l'offrir la gloire et l'opulence; t Toi , lu m'apportais plus : tu te donnais à moi.

« Qu'on place au premier rang l'éclat des diadèmes I < L'amour seul est pour moi le phare du boiiîieuc. c Qu'on rêve auprès de Dieu les délices suprêmes ! a Karine est mon idole, et mon ciel est ton coeur, n

Un sort fatal avait placé près d'Éric XIV un maréchal de la cour, Goran Pehrson , qui passait pour le premier astrologue de l'Europe et qui possédait entièrement sa confiance. Le roi croyait à l'astrologie ; et l'indigne favori , se servant des prestiges de son art, avait fini par dominer à un tel degré l'esprit de son souverain qu'il gouvernait en quelque sorte la Suède. Pehrson, haii de tout le monde , et d'une immoralité effrayante, était de ces hommes qui garantissent l'existence de Dieu en prouvant celle du démon. Trois personnes pouvaient , seules , combattre son influence sur le prince : il avait juré de les perdre. Ces trois personnes étaient

tom. m, page 263. Il y a beaucoup de strophes; les deux mienoes ont paru dans les journaux de Suède.

POLAIRE. iSl

Jean III, irère d'Éric, Nils Siure, un des plus grands seigneurs du royaume , et enûn la reine elle-même.

« — Sire ! dit Pehrson à son maître : étudiant hier les constell étions, j'ai vu votre étoile sur le point de s'éteindre. Un danger réel vous menace.

« — Lequel ? Expliquez-vous, Pehrson !

« — Un nouvel astre s'élève à l'horizon. Sire ! il a des chances pour l'emporter ; et votre couronne chancelle .

« — Cet astre î . . . où est-il ? . . .

a — Près du trône (1). »

Jean ///, s'opposant souvent aux volontés impérieuses de son frère, avait combattu son amour et blâmé le choix de son favori. Il méprisait l'astrologie. Éric ne doute point que Jean ne soit Tastre fatal qui doit le renverser du trône ; il le fait arrêter à la suite d'une altercation violente; et Jean lU est incarcéré à Gripsholm .

C'est maintenant Nils Siure qu'il faut renverser. La famille de celui-ci était la plus puissante du pays. Un Stcn Siure , régent

(1) L'histoire ajoute qu'il désigna ainsi celui qui devait détrôner Eric. «Ses cheveux blonds tirent sur le roux. » C'était la chevelure de Jean III.

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de la Suède en 1477, avait gouverné le royaume avant Gustave Wasa ; et Svnnte Sture , père du jeune Nils , était beaufrère du dernier roi (1). Pehrson fait arriver mille calomnies étranges à l'oreille d'Éric XIV. Nils Sture était un des enthousiastes admirateurs de la belle Karine : on répand le bruit que la reine et lui sont épris l'un de l'autre. Ce n'est pas tout : une grande conspiration se forme, dit-on. Les Sture auraient des droits au Irône, ils gouvernaient avant les Wasa. Svante était beau-frère du père d'Éric , eiNils a de nombreux partisans. L'horizon est gros de tempêtes.

C'en est fait. Le violent Éric, exaspéré par des récits mensongers, et croyant la perfidie

(1) Svante-Sture aimait Margarita Leyouhafoud ; celle-ci partageait ses sentiments. Il avait 17 ans, et elle 18. Sture est obligé de faire un voyage. Il revient; Margarita venait d'épouser Gustave Wasa, et sa fiancée était reine. Éperdu , désespéré, il s'introduit auprès d'elle , et tombe à ses genoux. Le monarque entre en ce moment. « Çwe Sig7ii/Ze cecf.^ s'écrie-l-il avec une sombre irritation. — iSire, répond Margarita, Sture, passionnément amoureux de ma sœur, me demandait sa main à genoux ; mais je n'osais la lui accorder sans votre permission. — Je la lui accorde > interrompt Gustave Wasa ; » et Slure vit forcé de devenir le beau-frère du roi.

de Slure une chose avérée, consulte le fameux astrologue. Pehrson monte à son observatoire ; il lit dans le ciel que Sture sera cause de la perte du monarque ; et il jure devant Dieu qu'il ne se trompe point. Éric, aussitôt, fait saisir le malheureux Nils ; il ne veut pas sa mort, mais sa dégradation; il veut le couvrir d'un tel opprobre qu'il ne puisse plus être amant ni roi. Sture est conduit le 15 janvier 1566 à Stockolm, sur la même place publique de Stor-Torget , où le tyran Christiern fit décapiter quatre-vingtdix nobles seigneurs suédois (parmi lesquels était le père de Gustave Wasa). On le revêt d'habits ridicules, on lui pose sur le front une couronne de paille (1), on lui met à la main un grand livre avec ces mots en tête : registre de toutes les dignités et richesses de Sture, et des feuillets blancs à la suite; on l'assied de force sur un cheval étique et burlesque ; et, suivie par le bourreau, la victime est ainsi promenée en pompe dans les rues de la ville, entre une haie de vieilles femmes et de gens de la lie du peuple, apostés pour la couvrir d'insultes et pour lui jeter de la boue.

(1) On voit encore celte couronne à la cathédrale d'Cpbal. Je l'ai rcgardccct touchée.

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Le bel et vaillant Sture , au comble de la souffrance et du désespoir , se débattait en vain sous l'opprobre : des soldats le tenaient lié et garrotté sur sa monture. Le sang lui sortait de la bouche et des yeux. Éric demeurait sans pitié.

Pehrson n'avait plus à triompher que de la reine qui conservait encore un pouvoir inébranlable sur son mari. Karine avait pris l'astrologue en horreur. Qui l'emportera, d'elle ou de lui?

Le favori est au timon de l'État ; le roi ne pense et n'agit que par lui ; la Suède est à ses pieds. Une seule puissance est encore debout qui ne s'incline point et le brave : cette puissance, c'est Karine.

Sture et son père venaient d'être enfermés dans les cachots du château d'Upsal. Éric, d'après les conseils de Pehrson, veut aller passer quelques jours dans ce même château. C'était une magniflque résidence bâtie par Gustave Wasa. Il y mène avec lui Karine; et la cour s'y est installée.

Livrée à la plus profonde douleur, la mère de Nils Sture ne songeait alors qu'à arracher son fils et son mari à leur affreuse captivité. Elle n'ignorait pas que le peuple murmurait contre la tyrannie de Pehrson, cl qu'un parti

POLAI&Ë. X^^

pourrait se soulever contre Éric XIV ; mais elle savait aussi que de pareils moyens seraient repoussés avec indignation par les deux nobles Sture. Une lettre anonyme lui est remise en secret et contient ces lignes : <r — Adressez-vous à la reine ! et demandezlui la délivrance des captifs. Le roi ne Iqi refuse rien ; si elle veut sauver les Sture , elle y réussira. j>

Qui avait écrit ce billet ? Ah ! si la mère de Nils avait pu se douter qu'il partait de l'infâme astrologue!... Mais non, elle le croit d'un ami ; et elle a couru chez la reine.

«. — Sire ! disait en ce moment Pehrson au monarque, au point du jour j'étudiais le firmament ; deux planètes y étaient en conjonction. Une ligue secrète se forme contre Votre Majesté... Je n'ose achever.

« — Je l'ordonne.

« — Sire! la reine est du complot.

« — Tais-toi 1 misérable ! tais-toi ! s'écrie le prince furieux ; ta science funeste ne m'a annoncé jusqu'ici que des désastres et ne m'a conseillé que des infamies. Sais-tu que l'opinion se soulève contre toi ! et sais-tu qu'un prince qui repousse l'opinion est semblable au prêtre qui renierait l'évangile! Anatliême sur l'insensé ! »

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Un oflDicier du palais annonce la reine. « — Qu'elle vienne ! c'est mon bon ange ! dit le monarque avec transport. — Que les destinées s'accomplissent! lui réplique le favori. »

a — Chère Karine ! reprend Éric demeuré seul avec sa compagne chérie , as-tu quelque faveur à me demander? parle sans crainte , tu l'obtiendras. Je suis si heureux quand je puis glisser ta johe tête sous ma pesante couronne !.. . il me semble lire, en te regardant, mes plus beaux rêves d'amour et de poésie. Règne avec moi!... Que te faut-il?

« — La grâce des malheureux Sture. »

Éric XIV, à cette parole inattendue, réprime avec peine un geste de fureur ; son regard s'allume ; les prophéties de l'astrologue se représentent à lui sous des formes flamboyantes ; la violence de son caractère éclate en un rire homicide.

« — Ah ! vous aimiez Sture! Madame. »

Karine, à son tour, recule épouvantée devant Éric.

« — Sortez ! reprend-il d'une voix tonnante. Ah ! vous vouliez sa grâce ! il mourra. )>

La reine s'enfuit éperdue; elle sait, par expérience, qu'il n'est aucune digue à opposer aux emportements de son mari. Celui qu'elle

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voulait sauver, elle l'a tué; il périra. Oh oui l Éric a dit : « Jl mourra » ; et quand Éric a prononcé un arrêt de mort, il faut que Tarrêt s'exécute. Aifreux désespoir pour Karine ! Une partie des malheurs de Sture, et elle ne peut l'ignorer, provient de son amour pour elle. Il Ta aimée , elle en est sûre ; et cet amour, cependant, il le lui a soigneusement caché. Sture, fidèle à ses principes d'honneur, est encore dévoué au roi, malgré ses cruautés et sa haine ; il n'accuse que l'astrologue. Karine , en admiration devant ce noble caractère , n'a plus qu'une pensée : de réparer le mal qu elle a fait, de sauver la vie d'un héros. Ce n'est pas l'amour qui la guide : c'est le devoir, c'est la justice.

Une des femmes de la reine était dans les intérêts de Pehrson qui avait acheté ses services. L'infâme était au fait des secrètes souffrances de Karine. « — Madame, lui dit-elle, il ne tiendrait qu'à vous de délivrer cette nuit les prisonniers. Par un de ces hasards du destin qui prouvent la volonté de Dieu, l'officier qui veille à la porte des Sture se trouve être mon fiancé. Venez vous même, cette nuit, sous la voûte où il est de garde; et il vous livrera les captifs. Il me l'a juré sur l'honneur.

c( — J'irai , » répond la reine à voix basse.

Et, forte de sa conscience, elle espère l'appui du ciel.

Les ombres couvraient le château. Quel est cet homme à visage sinistre qui , monté sur un cheval gris de fer, traverse la plaine d'Upsal? 11 porte une armure funèbre; la brise du soir agite les plumes noires de son casque. On dirait Hamlet en démence, et, poursuivi par un fantôme, sur le point d'égorger sa mère.

Il erre au milieu des ténèbres. Où va-t-il? Au tombeau d'Odin. Le voilà sur le mont sacré où repose le dieu qui buvait l'hydromel du Palhalia dans le crâne de ses ennemis. « — Fengeance ! » s'écrie le monarque ; et les murs du vieux temple aux sacrifices humains semblent s'ébranler à ce cri. Sur un fond de brouillard épais, le prince, égaré, croit voir un poignard de feu rayonner au dessus de sa tête. Une voix répète ; Vengeance\ Était-ce Técho des ruines? est-ce l'accent même d'Odin ?

Non ; le roi relève la tête ; un homme est deboutdevant lui... son fatal génie... l'astrologue.

f( — Qui t'appelle! retire-toi ! dit le monarque exaspéré; tu veux des meurtres,

n'est-ce pas? eh bien ! je les repousse, moi. Je ne tuerai personne : va-t-en!

« — Quand vous en auriez le vouloir, réplique froidement Pehrson, vous n'en auriez peut-être plus la possibilité. Vous pardonnez, c'est à merveille. D'autres sauvent, c'est mieux encore.

« — Je ne te comprends pas.

« — Tant mieux ; à quoi bon expliquer mes paroles! ce serait trop tard; je me tais.

« ~ Tu parleras! je veux que tu parles !

« — Soit. La reine, à minuit, doit se rendre au cachot de Sture, et briser, elle-même, ses fers.

« — Tu mens!

« — Vous le verriez par vous-même , si du moins vous vouliez le voir.

« — Et quand?

« — Voici l'instant qui approche. Siure, une fois en liberté : révoltes et révolutionî

«r — Allons, marche en avant, jeté suis.»

Il reprend la route d'Upsal; et, la main constamment sur son poignard, il murmure ces mots terribles : «. — La perfide!... dans sa prison ! . . . Oh ! c'est elle que je tuerai ! . . . que je tuerai, du moins, avant lui ! »

L'astrologue attisait sa rage.

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Ils arrivent, un peu avant minuit, à la fatale porte du castel. Éric, descendu de cheval, se glisse à travers l'obscurité jusqu'auprès du cachot de Sture. Où étaient les soldats du poste? L'officier qui commandait là, avait pris soin de les écarter tous. La trahison est évidente ; Éric se blottit avec Pehrson dans les enfoncements de la muraille ; et, le fer en main, il attend.

Une blanche figure de femme s'avance...

elle tient une lanterne sourde. A sa main est un trousseau de clefs qui vient de lui être remis. Sa marche est chancelante , elle est seule; elle aura sans doute laissé ses complices en arrière, pour mieux atteindre son but. Elle approche... C'était Karine.

Elle est à la porte du cachot de Sture; la clef tourne dans la serrure ; elle ouvre et va entrer : une main de fer la saisit. « — Misérable! » crie une voix. Et la lame d'un poignard brille au dessus de sa poitrine.

Karine pousse un cri de terreur. Elle tombe à genoux; son voile, rejeté sur ses épiules, laisse ses traits à découvert. Éric lui arrache sa lanterne et l'approche de son visage, pour bien s'assurer, avant de frapper, si réellement c'est la reine. Oh oui ! c'est elle ! c'est bien elle. 11 relève son icr homicide

mais Karine, à ses pieds, les mains joiutes, et dans une altitude suppliante qui n'était nullement celle du crime , lui apparaît plus touchante et plus belle que jamais. « — Je ne suis coupable que de pitié, balbutie la reine tremblante, frappez! je meurs pure et sans tache!... « — Non, tu ne mourras point, perfide! interrompt Éric avec rage. Lâche que je suis, je t'aime encore ; mais fuis sans tarder^ disparais ! Échappe à mon poignard , sauve-toi ! »

Karine se relève et s'échappe.

« — Siurel à ton tour maintenant! »

s'écrie le monarque en se précipitant dans le cachot de sa victime.

Une lampe éclairait l'enceinte. Nils aperçoit soudain devant lui une sorte de fantôme noir ; il reconnaît son souverain.

« — Qu'apportez-vous, sire?

« — La mort. »

Éric le frappe snns pitié ; mais son poignard ne s'est enfoncé que dans le bras de Slure. L'infortuné, le retirant de sa blessure, en baise la lame sanglante; et, la remettant à son prince : « —Grâce ! sire, on vous a trompé. Nul ne vous aimaplusquemoi.»

Mais, aveuglé par sa furie, Éric le frappe

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de nouveau, l'étend à ses pieds et le tue (1). Un silence profond succède aux dernières imprécations de la haine et au dernier cri de la mort. Éric, le poignard à la main, regarde sa victime expirée. L'horreur, répouvante et le remords se saisissent à l'instant de lui , comme des vautours d'une proie. Il se rappelle qu'à côté de la prison de ISils est celle de Svante, son père; il y court la tête perdue ; il y entre et tomhe à genoux.

« — Sture! Sture! pardonne-moi! »

Son poignard était à sa main et portai les traces du meurtre... Ses habits étaientteint s de sang. « — Oh ! répond le captif d'une voix terrifiée, je vous pardonne tout... oui, tout... pourvu que vous n'ayez pas tué mon fils !« — C'est juste! reprend Éric se parlant à lui-même et du ton le plus -sinistre. Cet homme ne pardonne pas ; il ne peut pas me pardonner. Je suis maudit du ciel et des hommes. »

Il se relève ; il arrache son casque sous lequel il étouffe ; il écrase à ses pieds son panache à plumes noires ; il se dépouille de ses

(1) On conserve encore dans la cathédrale d'Cpsal les habits ensanglantés de Slurc, où se voient les coups de poignard d'Eric.

habits lunéraires et sanglants comme s'il se déchargeait avec eux de son crime et de ses tortures ; puis , en chemise et tête nue , il fuit des prisons du caslel ; il s'élance, au hasard, et à traverslchamps, dans la campagne et dans les bois. Pehrson s'est gardé de le suivre : Éric n'a point jeté son poignard.

Un de ses principaux officiers se rencontre sur son passage. «—Allez à la prison sur-lechamp! lui dit le souverain d'un ton ferme; et qu'on tue tous les détenus ! »

La nuit même il fut obéi.

Le vieux gouverneur d'Éric, le vénérable Burraeus, apprenant l'accès d'égarement et de frénésie du roi, avait voulu courir sur ses traces. Il espère que sa voix aura encore de l'empire sur lui ; plusieurs hommes d'armes le suivent. Il arrive, il allait parler. « — Soldats ! que cet homme périsse ! s'écrie le forcené souverain; Je vous l'ordonne, qu'il périsse ! «

Et le vieillard est massacré.

« — Qu'on me laisse seul maintenant!

reprendEric d'une voix lugubre ; je suis content : Sture est vengé. J'ai fait du sang une eau lustrale , et cette eau purifle le meurtre. i>

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Éric XIV fut, trois jours et trois nuits, rodant on ne sait où, çà et là, sans prendre aucune nourriture, sans s'abriter sous aucun toit, sans clore un instant la paupière. Le quatrième jour, on le trouva mourant au pied d'un rocher désert. On le ramena au palais dans un état complet d'aliénation mentale. « — Je suis comme Néron , disait-il , j'ai tué aussi mon Burrhus (1). »

Karine seule put le déterminer à prendre quelques aliments ; sa voix, comme la harpe de David sur Saûl, calmait l'irritation de ses esprits .11 nepouv ait s'endormir que lorsqu'elle était là , lui mettant la main sur les yeux. Karine avait banni toutejalousie de son âme; elles'était facilement justifiée enlui racontant comment et pourquoi elle avait voulu sauver bture. Le roi ne vivait plus et ne pensait plus que pour elle et par elle. Il distribuait des récompenses à tous les mérites, et de l'or à toutes les infortunes; il ne songeait qu'à faire le bien; il n'avait que des idées dexpiation et de vertu.

« — Karine, si le ciel me pardonne , di-

(1) Ces paroles d'Eiic et lovis ces détails d'homicide sont consignés dans l'iiisloiic. Son gouverneur s'a|ipclail Jiurreaus , nom qui se prononce Burrhus,

sait-ii à sa bien-aimée, je reprendrai un jour ma lyre, non pour chanler Tamour et ses plaisirs, mais la Providence et l'immortalité. Car, tout coupable que je suis, je crois en Dieu, j'y crois fermement. Jadis j'eus des lumières d'en haut. Qu'est-ce qu'une âme sans croyance? la création avant le soleil. »

Il va trouver la veuve de Sture; il la comble de biens et de richesses. Celle-ci ne refuse aucun de ses dons, mais les reçoit sèchement et sans lui adresser le moindre mot de reconnaissance ! « — Demandez ! lui disait Éric : que désirez-vous? vous l'aurez.

«( — Beaucoup d'or, » lui répondait-elle.

Et le roi remplissait ses coffres.

Jean III, son frère, était prisonnier, depuis longtemps, au château de Gripsholm : L'ordre est donné qu'on le relâche; en vain Pehrson élève la voix. « — Silence ! ton rôle est uni, lui dit Éric d'un ton solennel ; je t'ai fait grâce de la vie ; fais-moi grâce de tes conseils, et, qui mieux est, de ta présence! »

L'astrologue esl honteusement chassé de la cour. Quant à Jean lil, sorti de prison, il n'a qu'une peïisée: la vengeance. Le peuple murmurait contre Éric, dont les crimes et la démence avaient consterné le pays. Le feu, longtemps couvé sous la cendre, était au mo-

n. Il

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ment d'éclater. « — L'heure de la justice a sonné, dit la veuve de Sture à Jean III. Monseigneur! parlez! et la Suède entière va se lever , à votre voix , pour foudroyer l'honime du crime. Aux armes ! le trône est à vous.

c( — L'argent manque, répond Jean III.

« — Non. J'ai mes coffres remplis d'or. « — Que vous tenez?

« —D'Eric XIV. «

Peu après cet entretien , le frère du roi, à la tête d'une nombreuse armée, marchait en vainqueur sur Stockoîm . Les trésors donnés par Eric à la mère de Nlls Sture avaient servi à frapper une nouvelle monnaie à Teffigie de Jean III; Qi cette monnaie, soldant les rebelles, ^QnommdÂi la monnaie du sanrj (i).

Jean lïl va de triomphe en triomphe. Eric en vain résiste à l'orage : abandonné, trahi et livré, le malheureux monarque, à son tour, estle prisonnier de son frère. Il est conduit au même château de Gripsholm, où il avait détenu Jean Ili. Mais ce dernier y était traité en prince, on se contentait de l'y garder à vue dans des appartements d'honneur;

i- (1) On montre encore celte monnaie au cabinet des médailles dçSlockolna,

Eric XIV, au contraire, incarcéré comme un bandit, y habite un affreux donjon (1).

Que les heures de la captivité sont longues! les jours et les mois s'écoulent ; le caractère actif et fougueux du prince détrôné n'a aucun moyen de s'agiter ni de combattre; or, le malheur qui peut le plus ab -ttre une âme énergique est celui qu'on ne peut saisir corps à corps pour lutter avec lui. Ce n'est que là où finit l'action que le vrai désespoir commence. Eric succombe à ses souffrances. Il obtenait, parfois, de la pitié du factionnaire qui le gardait, la permission de se promener dans le couloir en demi-cercle qui tourna it autour de sa prison. Une des fenêtres de ce couloir donnait sur le beau lac Mélar.

Hélas ! c'était sur ce lac que, dans les beaux jours de sa vie, il chantait Karine et l'amour. C'était sur ce bassin qu'assis dans une nacelle, auprès de sa compagne adorée , il lui improvisait ces vers :

€ Qu'on place au premier rang l'éclat des diadèmes! (( L'amour seul est pour moi le phare du bonheur, t Qu'on rêve auprès de Dieu les délices suprêmes ! f Karine est mon idole, et mon ciel est ton cœur. »

(1) Tous les étrangers vont visiter ce lien avec un vif iolérêt. Au cabinet des Antiquités suédoises ^ se voit un

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Un soir, à la fenêtre où la sentinelle venait de le laisser par compassion, il admirait les magniflques teintes du soleil couchant, Icrsqu'il voit soudain devant lui une barque fendre les ondes. Elle traçait un long sillage bleu sur les nappes dorées du lac. Bientôt de cet esquif, partent les sons d'une guitrae. Il entend, comme Richard-cœur-de-Lion, la romance des jours heureux. Ce sont ses vers, ses chants et sa lyre.

« Karine est mon idole, et mon ciel est ton cœur. »

0 quel ravissement ! quel espoir ! il y a dans la barque une femme; cette femme est vêtue de noir; et, bien qu'il ne puisse distinguer ni ses traits ni sa taille, il la reconnaît, ou plutôt il la devine. Une voix, au fond de son âme , une voix lui crie : C'est Karine.

Non, ramené saurait tromper. Peu de moments après, la porte du donjon s'ouvrait, et la reine était dans ses bras (1).

Karine, à force de prières et peut-être mêmed'argent, était parvenue à obtenir l'au-

barreau de fer qu'Eric était parvenu à scier dans sa première prison, à Slockolm.

(1) Un charmant tableau du peintre Sandberg représente celte dernière entrevue d'Eric et de Karine. Je l'ai vu à Skokloster.

torisation de voir une dernière fois son mari. Quel rayon de félicité descend sur le donjon d'Eric ! que de transports ! que de délices!

Ils sont, uninstant, restés seuls.

« — Ecoute! dit tout bas la reine ; il nous reste encore un espoir. De nobles et fidèles guerriers, armés pour notre sainte cause, veulent te sauver ou mourir. A leur tète est le valeureux Charles de Mornaij.

« — Le chef de ma garde écossaise !

« — Lui-même. Apprends que, ce soir, il doit figurer avec ses officiers dans un ballet donné à la cour. Mornay y est chargé d'exécuter une danse guerrière. Or , c'est au milieu de cette danse au pied du trône que lui et les siens, armés jusqu'aux dents, se précipiteront sur le roi, le tueront sans miséricorde, et crieront : f^we Eric XIV .'L'armée répondra à ce cri , l'usurpateur en est détesté.

« — Et le peuple est las de Jean III, reprend Eric les yeux pleins de larmes. Oh ! que le ciel me rende mon trône : et désormais je serai bon. Karine ! tu seras près de moi ; je me ferai à ton image : je serai juste et miséricordieux. Je ne songerai qu'au bonheur de mon peuple...

« — Et Pehrson ne sera plus là, ajoute à demi-voix la reine.

« — Qu"est-il devenu ?

« — Il est mort. Jean III Ta lait décapiter. ^

Un soupir douloureux échappe àl'auguste captif.

« — Les astres, cependant, reprend-il, n'avaient pas trompé l'astrologue. Pehrson me prédisait que je serais détrôné. Mon frère, qu'il me désignait... si je l'avais gardé dans les fers ! ... »

Un bruit de pas se fait entendre ; on monte au donjon du captif. C'est un officier du roi Jean. « — Un infâme complot vient d'être découvert, dit-il au prince prisonnier. Mornay, votre audacieux agent, vient d'être arrêté parmi ses complices ; et l'échafaud réclame sa tête (1). «

Karine pousse un cri de détresse.

« — Qu'on chasse d'ici cette femme '.poursuit l'envoyé de l'usurpateur. Elle venait

(4) 11 péril victime de son dévouement. Le complot fut dénoncé par un prêtre à qui un des conspirateurs avait été demander, à l'avance, l'absolution du sang qu'il allait répandre. ( iKoyez toutes les histoires de Suède.)

mettre le prisonnier au courant des complots. Elle et lui ne se verront plus.

« — Le barbare! s'écrie la reine.

« — Et vous! continue l'officier en se tournant, vers Eric XIV ; vous allez changer de demeure. Ce n'est pas à Gripsholm que vous mourrez.

« — Et où donc?

« — C'est à Orbylms. »

Aux bords du lac f^endel, sur une plage sombre et déserte , s'élevait un vieux bâtiment à tourelles. Jean III y fait transférer sa victime. Orbyhus n'a point un donjon, mais un cachot sans air et sans jour. C'est là qu'est jeté le captif : c'est là qu'il languira neuf ans !

Eric ne revit plus Karine. On ne lui laissa que sa guitare; et, sur cette lyre plaintive, ainsi qu'il l'avait dit naguère, il chanta, non les jeux et l'amour, mais Dieu et l'immortalité. On a de lui un psaume admirable.

Cependant son long supplice attendrissait jusqu'à ses ennemis. Le bruit courait qu'un mouvement populairenetarderaitpasà éclater en sa faveur. Jean lîl commence à s'en alarmer ; et sa résolution est prise.

lin îaatin le gouverneur d'Orbyhus se présente devant le prisonnierSon air est sinistre

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et menaçant. « — Votre arrêt est prononcé, dit l'hiflexible geôlier. Recommandez votre âme au Seigneur! et choisissez le genre de mort que vous préférez : Vétouffemeni ou le poison! (1) j>

« — Le poison; » répond Eric avec calme.

Il fait sa dernière prière; puis, d'un air plein de dignité, il boit le breuvage homicide.

« — Adieu, Karinel » murmure-t-il à voix basse.

Le soir même il n'existait plus.

Karine s'éteignit dans les larmes.

L'histoire a conservé le Psaume de 'pénitence, que composa le roi Eric dans sa prison. Ce psaume est inséré au livre des cantiques suédois. On l'a traduit en allemand et en danois. J'ai essayé d'en mettre en français trois strophes. Maisc'est plutôt une imitation libre qu'une traduction exacte.

« Prends pitié, Dieu sauveur! du pauvre prisonnier! « 11 offensa le ciel , il mérita sa perle ;

(1) L' éiouffement .- cela signifiait être étouffé entre deux matelas.

« Mais , hélas ! naufragé sur la roche déserte ,

t Mourra-t-il, sans secours, proscrit du monde entier?...

t Prends pitié} Dieu sauveur! du pauvre prisonnier ! »

I S'ils lavent mes forfaits , heureux sont mes revers! f Aurais-je pu prévoir, aux temps de ma puissance, « Et mes jours d'infortune et mes jours de souffrance !... « Mon Dieu ! sois-moi clément, et je bénis mes fers! « S'ils lavent mes forfaits, heureux sont mes revers. i>

< 0 mon Dieu! garde-moi l'héritage du ciel !

( Et je ne pleure plus le royal diadème !

« Soulage un cœur qui souftïe et sauveuncœur qui l'aime!

c Devant le pénitent, fais grâce au criminel !

« 0 mon Dieu ! garde-moi l'héritage du ciel ! (1) *

(1) Eric XIV était né en 1555 ; il mourut en 1578. J'ai vu son portrait ; il était fort bel homme. J'ai vu aussi le portrait de Karine; elle était charmante. Ils sont conservés àGripsholni. M. Bescow , l'un des célèbres écrivains delà Suède, a fait, sur l'histoire dramatique d'Eric XIV, une admirable tragédie.

J'avais sollicité Thonneur d'être présenté au roi de Suède. Voici en peu de mots la vie de ce prince. Charles Jean Bernadette naquit à Pau, le 26 janvier 1764. On le destinait au barreau; il en suivit les études; mais ce Béarnais, dont Napoléon disait plus tard :

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€ Il a du sang maure dans les veines (1), » ne pouvait qu'être militaire; et, pour prendre la carrière des armes, il n'attendit pas, commme Catinat (avocat à ses débuts dans la vie), qu'il eût perdu sa première cause. Soldat volontaire en 1780, général en 1794, ambassadeur à Vienne en 1798, ministre de la guerre à Paris en 1799, il fut fait maréchal d'empire en 1804, et prince de Ponte- Corvo en 1806. Il serait trop long de détailler ici ses hauts faits : je ne citerai que la prise d'assaut de Lubeck ; il y ût capituler Blucher ; et, de la ville anséatique, envoya au quartier général de l'empereur soixante-quatre drapeaux, vingt mille prisonniers, onze généraux, cinq cent dix-huit officiers, et quatre mille chevaux.

Après la paix de ïilsitt, en 1807, il fut gouverneur des îles Anséatiques. Il s'illustra de nouveau à Wagram ; puis, il chassa di' Anvers les Anglais; et, enfin, en 1810, il fut élu prince royal de Suède (2). Napoléon, peu sa-

(1) Napoléon disait aussi de lui : » Cest une tête française sur un cœur romain. »

(2) Le prince de Holslein Augusterabourg, que les Suédois avaient élu prince royal pour succéder au roi Charles XIII, vieux et sans enfants, étant mort frappé d'apoplexie, ^nlfallut au pays, dit un historien suédois, un pilote cxucc aux <c////>c'iC4' ; » el DciaadoUc lui, choisi.

tistait (lu choix de la nation Scandinave, en prit néanmoins son parti ; il n'y mit point d'opposition ; et le prince de Ponte-Corvo lut reçu comme un sauveur à Stockolm, où tout était dans un état déplorable. Aucune armée, point de finances, commerce anéanti, papier monnaiediscrédité, industriesmortes.il fallait recréer la Suède. Il tenta l'œuvre et réussit. Alors éclata la guerre de 1812. « — Sire! « écrivait le prince à Napoléon, le sang des « hommes inonde la terre depuis vingt ans, a il ne manque à la gloire de Votre Majesté « que de l'empêcher de couler (1). » On sait la suite. Arrivé sur le Rhin, après le désastre de Leipsik, il s'arrêta à Liège, et déclara que rien au monde ne le ferait aller plus loin. « —Je n'ai consenti à prendre parti dans cette « guerre, écrivait-il à l'empereur Alexandre, a que sous la condition expresse que les « frontières de la France, telles que la révo- « lution les a établies, seraient respec- « tées (2). » Plus tard, il protesta contre la déchéance de Napoléon ; et, fidèle à sa parole, il ne souffrit pas qu'un seul de ses sol-

(1) Celle leitre est dans ie recueil des lelires et discours de Charles - Jean , prince royal de Suède, Slockolm 1839.

(2) Lettres et discours , lom. ii.

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dats envahît le sol de son ancienne patrie. Napoléon lui-même lui rendit cette justice à Sainte-Hélène (1).

Après le retour de l'île d'Elbe, le prince royal refusa de prendre part à la guerre générale, li ne songea plus qu'à la Suède; et, le 5 février 1818, il fut proclamé roi. Charles XIII venait de mourir (2). La Suède alors parvint à un haut degré de prospérité. Elle eut un code civil et un code pénal ; elle n'a plus de dette publique ; la presse a été affranchie; le commerce et l'agriculture ont repris un brillant essor ; et l'on a vu s'achever le fameux canal de Gothie, qui réunit la mer Baltique à la mer du Nord. Cette œuvre seule, en d'autres temps, eût suffi à la gloire d'un règne.

Le roi Charles Jean voulut bien me recevoir le surlendemain de mon arrivée. Il était cinq heures du soir. Je traversai les vastes galeries du palais, où tout me rappelait Gus- • tave Adolphe et Charles XII. J'arrivai auprès du monarque ; et je restai confondu d'éton-

(1) Voyez Napoléon en exil, tom. ii, p. 405.

(2) J'ai lu dans un livre suédois que Gustave IV, détrôné en 1809, le félicita lui-même sur son avèoement au trône.

nement à son aspect : je m'attendais a voir un illustre vieillard, courbé sous le poids des années; je m'étais figuré que trente ans de soucis sous l'éclat de la couronne, après trente ans de fatigues sous les palmes de la guerre , avaient dû nécessairement affaiblir ses facultés, et, plus encore, user son corps. Erreur : je voyais devant moi l'une de ces mâles figures de héros que respecte la faux du temps, et l'une de ces âmes puissantes dont l'âge n'éteint pas l'énergie.

Le roi me fit asseoir près de lui. Je n'oublierai jamais son accueil. Il me reçut comme un compatriote, et, en quelque façon, comme un frère. Notre entretien dura deux heures. J'étais seul avec lui sous les colonnes d'or d'une des belles salles de son palais ; le soleil avait disparu. De grandes ombres descendaient le long des somptueux lambris de la demeure royale; et quelque chose de solennel s'étendait autour de nous. Le vieux monarque était remonté vers les souvenirs guerriers de sa jeunesse ; les noms de Fleurus, d'Austerlitz et de Wagram sortaient de sa bouche avec un singulier accent de bonheur, d'enthousiasme et de regret. Son front s'épanouissait aux rayons de la gloire française qu'il évoquait autour de sa vie, et du milieu

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desqtiels il rayonnait lui-même. Les triomphes de son pays natal lui étaient d'anciens amis auxquels il ouvrait les bras avec transport : car il était fier d'eux comme eux de lui. Oh! je l'avoue, j'écoutais avec admiration cette vieille gloire de l'empire qui, sous le diadème de Suède, revendiquait ses lauriers de France. Son long règne au pays des Scandinaves n'avait émoussé aucune des vives sensations de son printemps. Le feu de son regard était encore celui du maréchal Bernadotte. C'était bien l'illustre soldat, mais soldat monarque et régnant.

Le nom de Napoléon venait souvent à ses lèvres. « — Je fus forcé de lui résister, me dit-iî d'une voix émue; je fus contraint à le combattre : car j'avais mes devoirs de roi de Suède à remplir ; mais la France doit se le rappeler: mon armée respecta ses frontières. »

L'entretien changea de sujet. Je parlai au roi de la joie que j'avais éprouvée en recevant CéioUe polaire, à mes débuts dans lacarrière des lettres; c'était ma première décoration étrangère; et je la devais à mon premier ouvrage : La Caroléide.

« — Je n'ai point oublié ce poème, me dit le prince en souriant ; j'en savais autrefois beaucoup de vers par cœur; je me rappelle

encore ceux-ci. Ils sont dans la réponse que fait Vitikind à Charlemagne, alors que l'empereur français offre au chef saxon des dignités et des trésors, pour qu'il déserte ses drapeaux. »

* Tu m'estimes, dis-tu, tu prétends me connaître? « Et tu veux m'acheter comme on achète un traître!... (I Qui moi ! vendreà la fois mon peuple et mes guerriers!,. « Moi , tomber dans l'opprobre en tombant à tes pieds !.. « Suis-je plus Vitikind! J'avais cru que ma vie « Peignait assez mon cœur. Charles, dans ma patrie, « Comme toi , de l'honneur nous connaissons la loi. « Par moi je te jugeais : m'as-tu jugé par toi? »

On concevra facilement l'émotion que je ressentis, en entendant ces vers de ma jeunesse dans la bouche du souverain. La conversation conlinua.

« — Sire ! lui dis-je en lui peignant l'impression que m'avait faite Stockolm, leloge de votre majesté est, ici, dans toutes les bouches. »

Le roi sourit avec une douce mélancolie. « — Hélas! me répondit-il , nous ne sommes plus au temps des croyances et des prestiges. Le métier de monarque est devenu rude. Les couronnes ont plus d'épines que de fleurs. Un choléra moral a soufllé sur les

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princes, sur les peuples et sur l'ordre social tout entier. Où aime-t-on aujourd'hui le pouvoir suprême ! Que de soucis il a partout à porter et à supporter 1 L'essentiel est de ne pas plier sous le faix. Qu'on résiste au vent des orages! et l'on revoit l'azur du ciel. »

Et celui qui parlait ainsi, avec ces poétiques images, était le doyen des monarques ! il avait tenu vingt-cinq ans le sceptre d'une main terme, au milieu des commotions de l'Europe. Le roc se connaissait en tempêtes.

Avec quel intérêt je prêtais l'oreille à ses

récits! Que d'enseignements j'y puisais!

« — Je vous^ai ouvert mon âme avec la

franchise des camps, médit Sa Majesté en me pressant la main, au moment où nous nous séparions..... »

Et j'entrai au salon de la reine.

Sa Majesté y était entourée de ses dames. Le pèlerin était sur sa table.

« — Soyezbarde au pays à'Odm ! me ditelle; nous y comptons. »

Et je passai - là plusieurs heures, à deviser des anciens âges et à conter de vieilles légendes. La reine se rappelait parfaitement le temps où j'allais chez elle à Paris. Ma femme lui était connue. Elle me parla de ma

fille Mathiîde, et toutes mes blessure s saignèrent. Ce nom, ce souvenir, cette im âge ! . . . Ils me brûlaient sous les frimas du nord, comme ils me glacent sous les feux du midi. Hélas! bien que ma douce enfant, sur cette terre, ne soit plus pour moi nulle part, je la cherche encore partout.

J'étais engagé aune soirée chez le ministre d'État de Norwége. M. Due a une habitation délicieuse au parc (la maisonnette dans les rochers J. Cette villa domine Stockolm. J'y arrivai sur un canot, avec le baron de Wedel, chargé d'affaires de Suède en Russie. L'astre des nuits se levait, et jetait à l'orient des clartés blanches et argentées sur le miroir limpide du golfe, tandis qu'à l'occident le lac Mélar resplendissait encore des teintes de pourpre et d'or du soleil disparu. Nous abordâmes au parc. La jeune et jolie femme du ministre avait illuminé sa maisonnette en verres de couleur. Un piano était dans son salon. A ma prière, elle chanta d'une voix mélodieuse une romance française. Quand on est loin du sol natal, que les airs de la pairie ont de charme ! . . . Des larmes mouillèrent

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mes yeux, et mon cœur battit avec force. La romance était « Ma Normandie. » Que de fois je l'avais entendue alors que j'habitais la belle province de ce nom^ entouré de ceux que j'aimais, et prés de celle qui n'est plus. Ma Normandie ! qu'il y avait-là pour moi de doux et de cruels souvenirs ! La Normandie ! Ce fut Védeîi de mes beaux jours ! le pays des joies et des fêtes! Hélas! qu'est devenu ce temps , ce temps de fêles et de joies ! ce temps où j'écrivais ces vers, non pour alors, mms i^our plus tard !

t Oh ! dans mon âme encor retentit ma jeunesse,

€ Comme des sons divins d'amour et d'allégresse ,

« Qui , s'élèvanl en choeur vers les dômes sacrés,

< Dans un vague lointain se perdent par degrés ! »

( Caroléide. )

Pendant mon séjour à Stockolm, on donna la Dame blanche, le Postillon de Longjumeau et autres opéras français. La salle de spectacle fut bâtie par Gustave III et consacrée aux muses de la patrie. C'est là que le 16 mars 1792, à minuit moins un quart, le prince fut assassiné. On montre la place où AnckarstrOm lira le fatal coup de pistolet. Lorsque l'auguste blessé, ramené au palais

sur un brancard, montait le Talus-des-Lions, escorté de ses gardes-du-corps, et le long d'une haie de flambeaux, il se releva à demi et dit en souriant à la foule consternée : « — Je suis comme le saint pontife , on me porte en procession. »

Il vécut encore treize jours.

En juin 1743, sur la place de Gustave- Adolphe, il se passa d'étranges scènes. Cinq mille Dalécarliens entrèrent à Stockolm par la barrière du nordj ils avaient fait prisonnier leur gouverneur, et venaient détrôner leur roi . Plusieurs députés des États-Généraux accourent pour leur barrer le passage , il n'en est tenu aucun compte. Le vieux souverain Frédéric monte alors à cheval, et, suivi de son état-major, vient lui-même les haranguer. Vain essai ! les Dalécariiens tiennent à la sainte loi de V insurrection; elle eût sans doute été sublime, selon l'usage, si le succès l'eût couronné.

« — Dix ans de despotisme, a écrit Volney, font moins de mal qu'un jour d'anarchie. » La consternation est dans Stockolm.

« — Nous ne voulons plus de notre roi, s'é crient les insurgés en armes; c'est à nous qu'il appartient de disposer de la couronne, et nous voulons user de nos droits. «

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Mais, en réponse au peuple souverain, le canon élève sa voix; la mitraille balaie les rues. Les rebella se débandent ; les uns tombent sous la décharge ennemie ; les autres se jettent dans le canal ; et c'est la monarchie qui triomphe. Il en résulta que les mots , cette fois , ne changèrent pas de signification. Au lieu de couronner des héros, on décapita des bandits.

Que les temps sont changés depuis l'époque où la Suède était en proie à de continuelles révolutions 1 Aucun peuple de la terre ne jouit aujourd'hui de plus de repos et de bonheur ; point de dissensions , plus de guerres, pas de dette publique , progrès du commerce et de l'industrie, diminution d'impôts. 11 y a bien sans doute encore des esprits qui s'agitent et des voix qui murmurent; mais, en général , s'il y a dans la nation quelque malaise et quelqu'ennui, ce n'est que l'ennui de la prospérité et le malaise du bienêtre.

Un des beaux monuments de Stockolm est

l'église de Riddarholm (1). C'est le Saint- Denis suédois. Là se déposent aujourd'hui les corps des souverains du royaume et des illustrations du pays. Les tombeaux de Gustave- Adolphe et de Charles XII y sont entourésde drapeaux prisàl'ennemi.Devantle mausolée du dernier, on a placé les vêtements qu'il portait lorsqu'il fut tué sous les murs de la place qu'il assiégeait. Je remarquai le nom de Charles de Mornay sur une tombe. Éric XIV, qui l'aimait, l'avait fait général. Quand Jean III eut détrôné son frère, il voulut s'attacher Mornay ; mais Mornay, fidèle à ses devoirs et à la reconnaissance , paya de sa tête son dévouement à son vrai roi. J'ai raconté plus haut son histoire. Le 4 septem^ bre 1574, il fut enterré comme un coupable; depuis, la postérité lui rendit hommage, et sa tombe est parmi les princes. Oh! sur une terre lointaine, qu'il est doux de trouver le nom d'un compatriote illustré par des sou-

(1) Autrement dit des Chevaliers. Cette église, bâtie sous Eric XIV, et achevée sous Jean III, eut son clocher frappé deux fois par la foudre en un quart d'heure, le 10 août 1694, pendant le service divin. Le 28 juilUet 1835, le feu du ciel le dévora. Ce clocher, maintenant en fonte et à jour, est admirablement travaillé. Le 20 novembre 1859, une belle croix dorée y fut placée.

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venirs de droiture et de loyauté ! Honneur au fidèle Momay!

« — C'était un des aïeux du ministre actuel de Louis-Philippe à Stockolm », me dit le sacristain de l'église.

On voit sur les murs de Riddarholm les armoiries de tous les rois, guerriers et hautes puissances qui furent membres de l'ordre des Séraphins. Le grand Frédéric en fait partie. Là, est un aigle avec ces mots : Napoléon, empereuï\ mort le 5 mai 1821.

Une profusion de drapeaux conquis sur les ennemis de la Suède sont suspendus aux voûtes du temple ; il ne s'y déploie aucune bannière française (1). De là, je me rendis à l'aile du palais où sont conservés les habits royaux et les richesses nationales du pays. Le premier objet qui m'y frappa, ce fut le berceau de Charles XII: je venais de voir son tombeau. Je m'arrêtai devant le domino que portait Gustave llï au fatal bal masqué : il est percé d'un coup de feu. Je tins un in-

(1) On a rangé lelong de l'église les slalues équestres de onze souverains, entre autres, le tyran Christiern, Gustave Wasa , Gustave- Adolphe, Eric XIV, clc. Ces figures sont revêtues des mêmes armures que portaient aux combats les guerriers couronnés. Celles de Christiern et de plusieurs autres sont d'une grande richesse.

stant le chapeau que portait Charles XIII à la bataille de Uochiand , où il fut blessé et vainqueur en 1788. Hochland! ce nom était gravé en traits ineffaçables dans mon souvenir. Mon attention se Gxa aussi sur la perruque blonde que mit Charles XII sur sa tête en revenant, déguisé, de Beiider ^ il s'appelait alors CarlFrlsk. Que je vis là de riches habils de rois et de reines ! que de belles armes ! que de magnifiques harnois ! On me montra une chabraque ayant appartenu à Charles X , où l'on compte plus de soixante mille perles fines. Mais les trésors de l'opulence étaient ce qui me charmait le moins. J'examinai froidement l'or et les pierreries : je ne pus considérer sans émotion le fer que portait Gustave Wasa en exil (1).

Le Musée des Statues de Stockolm a son mérite. J'y admirai, V la statue colossale d'Odin, par Fogdbercj (1830); 2° Psyché et l'Amour, par Sergell (il^%) , groupe commandé pour et par madame du Barry ; 3" la statue d'Endimion endormi. Elle fut trouvée

(1) Je menlionnerai ici de beaux ouvrages en ivoire , iravaillés par un noble comte de Steinbocli, général de Charles Xll , et prisonnier à Copenbague. J'aime à retrouver sous ma plume le nom célèbre des Steinboch.

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dans le Tybre et achetée par Gustave III. Je regrettai qu'il n'y figurât pas la statue de Héro, le chef-d'œuvre de Bystrorag (1). Parmi les tableaux du palais , plaçons au premier rang la Mort d'Adonis , de Van Dyck. Je me plus à y considérer un singulier portrait de la vierge apporté de Grèce à Stokolm , au XV^ siècle, par la fameuse sainte Brigitte, de l'antique maison des comtes de Brahe. Cette sainte a laissé au château de Skoklosier un livre de révélations à la Swedenborg; elle fut [à Compostelle et à Jérusalem. Elle finit ses jours à Rome.

Stockolm a en ce moment un poète des plus distingués : M. Ad. de Beskow ; ce fut un bonheur pour moi de le connaître. On fait des vers français en Suède. La Gazette d'État ayant publié sur moi une notice biographique où elle avait placé mon adieu à ma fille : un Suédois, M. de Welterstedt , m'adressa une pièce de vers à ce sujet, dont je vais citer un passage. « Elle n est plus, dit le poète , maù aux deux elle vous attend. »

ï Laissez calmer un jour voire douleur profonde! « Sur un bonheur constant il faut compter si peu.

(1) Je l'avais vue dans l'atelier du célèbre sculpteur.

POLAIRE. idl

t Les anges sont toujours pèlerins en ce monde , < Car ils n'appartiennent qu'à Dieu. »

Il n'est aucun étranger, venu en Scandinavie , qui ne se hâte de visiter la célèbre ville d'Upsal, et de l'aire une excursion au tombeau d'Odin. Le roi de Suède, connaissant mes intentions à cet égard , avait daigné tout arranger lui-même pour que le voyage n'eût pour moi que du charme et pas un embarras. Une voiture de la cour fut mise à ma disposition; et le comte de Brahe m'annonça que j'aurais pour guide et pour compagnon de voyage M. Émil Hildebrand , secrétaire perpétuel de l'Académie d'histoire à Stockolm.

SaMajesté, la veille de mon départ, m'avait fait l'honneur de m'engager à dîner à son château de Rosendhal. Le roi s'est plu à embellir cette résidence , située au Parc , où il aime à se reposer dans la belle saison. Rosendhal est dans une position ravissante : on pourrait s'y croire aux environs du lac de Genève.

Le repas fut splendide et royal. La salle à manger était une espèce de tente donnant

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sur le jardin , et dont les fenêtres ouvraient sur des bocages fleuris. Bien que nous fussions à la fin de septembre, il faisait un temps magniûque ; les croisées étaient ouvertes, et l'on voyait, au dehors, une foule de personnes qui passaient leurs têtes curieuses à travers les dahlias, les orangers, les camélias et les roses, pour tâcher d'entrevoir le monarque. Point de gardes ni de police. Le roi dînait là tranquillement et le front serein au milieu de son peuple : véritable tableau patriarchal où la simplicité s'unissait à la grandeur, et la confiance à la force.

La reine avait été du banquet ; elle tint cercle ensuite aux grands appartements du château, où étaient réunis les premiers officiers de la cour et une élite de jolies femmes. Le roi m'appela dans son cabinet, et je m'y retrouvai seul avec lui. Que cette heure d'intimité m'offrit encore d'intérêt ! qu'il me fut doux de l'écouter î Son existence eut tant de phases. En homme d'une nature supérieure, ce Nestor des souverains aime à parler de son début dans la carrière et de ses premières années. Il se rappelle avec bonheur la petite maison de Pau, d'où il part t simple soldat et à pied... pour le royal palais de Stockolm. (( ■— Sire ! quel chemin ! lui disais-je. Ce fut

là Cœuvrede la gloire. « — Non, me répondit le monarque; ce fut la. volonté de Dieu. »

Le lendemain , M. Hildebrand et moi , montés dans la calèche que m'avait envoyée Sa Majesté, nous nous dirigions vers Upsal. La route, coupée entre des rochers et des forêts d'arbres verts, me parut des plus pittoresques. Le pays semble avoir été labouré jadis par les vagues de l'Océan , car il y règne un véritable désordre diluvien. On dirait aussi que des volcans y ont eu leurs cratères et leurs irruptions : car des pics, à demi calciné-3, y sont jetés confusément les uns sur les autres. Ici des galets et de petites pierres polies que les eaux ont évidemment roulés ça et là; non loin , des espèces de laves que paraissent avoir vomies des fournaises; par fois des prairies verdoyantes et de fertiles coteaux. La plupart des maisons de village sont peintes en rouge, ce qui produit un effet assez bizarre sur le vert foncé des sapins. Il en est dont les toits sont en carton goudronné. Nous longeâmes la baie d'Ilsvitkj nous jetlàmesun coup-d'œil sur le beau château royal de Kosenlsberg; nous côtoyâmes le

lac de Fysinden où est la charmante demeure du baron de Lœven ; et nous arrivâmes enfin à l'admirable château de Skokloster(l).

Le lac Mélar était devant moi , et sur son autre rive, en face, était ce fameux Skokloster, appartenant au comte de Brahe (2). Le majestueux monument, avec ses quatre larges façades, ses quatre tours surmontées de globes de fer, ses quatre étages et ses trois cent soixante-quatre croisées, dominait toute la contrée. A l'entour s'étendaient des forêts de sapins et se dressaient des roches sauvages. A ses pieds, sur l'espèce de mer qui reflétait ses hautes murailles, filaient au loin bateaux et navires.

Une barque élégamment ornée, grâce à l'attentive courtoisie du comte de Brahe, nous attendait aux bords du lac. Les bateliers firent force de rames ; et bientôt nous fûmes au pied de la magnifique résidence des Wrangel, puissants suzerains don t l'histoire

(1) A. douze lieues de Stockolm. Ce fut dans le principe un monastère.

(2) Le comte, étant de service auprès du roi, n'avait pu nous accompagner; mais, bien que loin de nous, il n'en présidait pas moins k noUe voyage.

se rattache à toutes les gloires de la Suède , ancêtres du comte de Brahe (1) .

Après avoir traversé de vastes portiques à arcades, faisant le tour du bâtiment (2), et où s'élèvent des colonnes en marbre données par la reine Christine, je montai l'un des grands escaliers du château, et me trouvai dans les galeries supérieures communiquant aux appartements d'honneur. Là sont les portraits en pied et de grandeur naturelle dufeld maréchal Wrangel, et de dix-neuf chevaliers, ses compagnons d'armes à la guerre de Pologne (5).

(t) c'est par les femmes que les Brahe descendent des JVrangel. Charles-Gustave , fils du feld maréchal Hermann fVrangel, et l'un des héros de la guerre de trente ans, avait quatre filles, dont l'aînée épousa le sénateur Nils Brahe. Le château de Skokloster, par suite de cette alliance, passa à la maison de Brahe, l'une des plus célèbres de la Suède. Les 5m^e^ était alliés depuis longtemps à la famille souveraine, car Joachlm Brahe avait épousé une sœur de Gustave Wasa.

(2) chaque étage a ses galeries, servant de vestibules et tournant autour du château. Elles sont exactement semblables. Les quatre façades ont chacune la leur, et on y compte soixante grands appartements.

(5) Ils sont dans le costume du temps , avec leurs armoiries et devises, les dates de leur naissance et de leur mon. Vis-à-vis d'eux, sont des tableaux d'histoire et de

Je parcourus lentement ces portiques et ces galeries, pavés en larges dalles de marbre, et où les souvenirs du vieux temps étendaient une imposante solennité. Les grands appartements s'ouvrirent ; et le moyen-âge m'apparut tout entier avec ses foyers gigantesques, ses poutrelles armoriées, ses bahuts à sculptures, ses tentures en cuir bouilli travaillé d'or, ses dressoirs à riches vaisselles, ses trophées de guerre et d'amour , toutes ses splendeurs et ses gloires.

Je crus un instant avoir rétrogradé dans les siècles ; je voyais revivre autour de moi lespoétiques images quej'avaisrêvéesle long de ma carrière, alors que ma pensée s'élançait, avec enthousiasme, au fond des manoirs féodeaux, le long des ogives gothiques, devant les croisées à vitraux, et sous le porche aux veillées d'armes. Je cherchais de l'œil, à travers les profondeurs de ces salles

batailles. Sur les panneaux de ces galeries, on Ht une foule d'inscriptions en diverses langues. En voici plusieurs en français : 4 Mieux seul que mal accompagné. » (( Quand le bonheur le rit, cela te soit suspect , le malheur te suit. -^ « Chiche jamais riche. » « Plus on opine, moins on décide; et plus on parle, moins on pense. » « Qui vil avec lui-iiicine a besoin de ver^ tusi qui vil avec autrui a besoin de patience, >

à sombres tapisseries, quelque guerrier bardé de fer ; j'appelais quelque dame blanche. Il m'était impossible, en ce prestigieux manoir, de redescendre à mon époque de désenchantement, de frac, de matérialisme et d'incrédulité. lime semblait que là on ne pouvait véritablement être autre chose qu'un laird d'Ecosse, un scalde de la Norwége ou un preux de la Palestine.

Devant moi étaient les portraits de Charles Gustave Wrangel et de ses frères d'armes, à la guerre de trente ans (1). Ceux des aïeux, parents et alliés du comte de Brahe suivaient dans les salles voisines ; leur nombre passe quinze cents (2). Les appartements, en outre, étaient garnis de tapisseries à haute lice, d'armoires à incrustations précieuses,

(1) Ce fut ce Wrangel qui reconslruisit l'ancien monastère, et en fit le manoir actuel. Héros de la guerre de trente ans , il avait combattu sous Gustave-Adolpiie. De simple cornelte, ilélait devenu grandamiral et connétable de Suède. Il avait servi quatre rois. Dans son tableau il est à cheval , et tous les Iiauts faits de sa vie sont racontés en délai! au bas de son énorme cadre.

(2) Parmi eux sont des figures de beaucoup de grands hommes du temps muderne , notamment celles du fameux général Sielnboch^clâti rarchevôi|ue R'aVîii , célèbre poète suédois. Ou y voii aussi le beau porirait en pied du châtelain actuel,

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d'anciens miroirs de Venise, de lits en damas pailletés d'argent et de lambris à filets d'or (1). Vers le soir, traversant ces spacieuses enceintes, je m'attendais à voir s'ouvrir des portes inconnues sous la main de châtelaii^s mystérieuses ; il me semblait que de leurs cadres contournés allaient descendre quelques-uns des paladins de Wrangel, à casque de ter et la lan ce en arrêt. Je croyais presque déjà les entendre me demander d'une voix solennelle et fière : <t — Viens-tu du beau pays de France? y est-on toujours fidèle à son Dieu, à sa dame et à son roi? » Hélas! qu'aurais-je pu répondre î

Dans le silencieux recueillement où j'étais plongé, je n'osais élever la voix de peur de briser le prestige qui m 'enlevait au monde présent pour me porter au monde p assé. Évoquant des apparitions, je me disais : Eh! pourquoi pas! car, en effe t, ici bas, les extrê-

(1) Parmi les tapisseries, les unes représentent la guerre de Troie; les autres, la vie d'Alexandre, et beaucoup, des sujets de la Bible. On voit, dans ces chambres d'apparat, des meubles de Boule et des porcelaines du Japon. Celle où couche le comte de Brahe, a une cage pendue au plafond, dont le dessous est un cadran qui marque l'heure. Quand l'heure sonne, le serin qui est dans la cage bat des ailes et gazouille un a ir.

mes se toucJteiit. Ne sommes- nous pas horriblement fatigués des habitudes sceptiques qui nous ont jetés si loin des poétiques rêveries ! Ah ! puisque souvent le vieillard, après avoir parcouru le cercle de la vie humaine , revient en aboutir à l'enfance, pourquoi la décrépitude civilisée de notre époque ne nous ramènerait-elle pas, en dernier résultat, aux naïves crédulités du moyen-àge ! Dans le grand salon du manoir, nommé la salle des Rois, sont les portraits de tous les souverains de la Suède, depuis Gustave Wasa jusqu'à Charles Jean (1). Les uns sont à cheval, les autres sur le trône, et plusieurs dans les camps. Là est sainte Brigitte, une des illustrations de la maison de Brahe ; là aussi est le fameux astronome Tycho-Brahe, autre gloire de la famille. Là enfin est Ebba de Brahe, fiancée de Gustave-Adolphe. Elle allait régner sur la Suède, lorsque Gustave étant à l'armée, la reine, sa mère, profita de son absence pour contraindre la jeune fille à épouser un comte de la Gardie. Ebba pleura amèrement; mais il fallut céder à la force; et jamais Ebba ne fut reine .

(1) Le portrait de la reine Ctiristine fait partie de cette collection.

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L'intendant du castel me fit monter à i ai senal (1). Que de sabres et de drapeaux! que d'arquebuses et de carabines (2). J'y vis des glaives Scandinaves, des lusils turcs, le bouclier de Charles V, les pistolets de Christine, le fusil de Louis XVI, le drapeau que portait Gustave Wasa en Dalécarlie, et le sabre de Poniatowsky.

De là je me rendis à la bibliothèque où se trouve une des plus riches collections de la Suède en livres et en manuscrits (3); puis, la

(1) 11 y a dans une des tours de Skokolsier une statue en marbre du roi Charles-Jean , sous la figure de Mars ; elle est du célèbre Bystronig. A côté est une épée du roi donnée au comte de Brahe; et S. M. y a joint des pistolets historiques sur lesquels est celte inscription : u Le Directoire exécutif au général Bernadotte. » Dans les armoires gothiques du château sont renfermés des pierreries et trésors de tout genre, venant de divers souverains. J'y remarquai une tabatière en or de la reine Marie- Antoinette , une boite en acier de Gustave Wasa , plusieurs riches cadeaux des souverains de notre époque, un ruban de croix de Napoléon , et un morceau du manteau que portait Louis XVI le jour de sa mort.

(2) On y compte plus de deux mille fusils. Je n'ai pu savoir le nombre des autres armes.

(3} Vingt-trois mille volumes au moins, parmi lesquels : 1° les révélations manuscrites de sainte Brigitte ; 2"^ le Koran en arabe, avec des lettres d'or ; 5"^ une tra-

nuit s'avançant, je redescendis sous les murs du château. Je voulus changer d'admiration. Le beau lac Mélar m'attendait.

Jamais site plus romantique ne m'émut plus profondément. La lune venait de se lever et jetait de longues traînées de lumière sur l'immense étendue des eaux. Au loin se détachaient, sur l'horizon, les cimes des sapins du nord et les rochers du vieil Odin. Tout était sauvage et désert, solennel et majestueux. Les Nek, ces chantres magiques de la Suède, à la chevelure verte et aux harpes d'argent, semblaient, du fond de leurs grottes de cristal, soupirer quelques doux accords. J'écoutais avec je ne sais quel pieux recueillement l'harmonie des brises du soir; et, levant mes regards au ciel : « — 0 France! ô mon pays! » murmurais-je.

Ah! c'est que, sur la terre étrangère, dès que l'âme s'éveille et parle, dès que la pensée s'allume et s'exprime, le premier élan est vers Dieu, et le second vers la patrie!

duclion française de Quinte-Curce, avec arabesques et vignettes, reliée en velours rouge (in-folio), et dédiée à Charles-le-Térnéraire ; les peintures de batailles y sont fort curieuses: c'est une œuvre du xv" siècle; 4° quatre volumes de Y Atlantica , dont il ue reste plus que cinq exemplaires.

Le sommelier du comte de Brahe vint anr.oncerle souper. Déjà il m'avait été servi dans la journée un repas où abondaient les mets les plus savoureux et les vins les plus exquis. M. Hildebrand et moi, nous retournâmes au château ; nouvelle surprise ! ces vastes portiques, ces grands escaliers, ces longues galeries, ces immenses appartements où je m'attendais à me perdre au milieu du silence et des ténèbres, tout cela était magniûquement éclairé. Une main invisible avait allumé les vieux flambeaux d'Hermann Wrangel. De tous côtés, à la clarté des bou gies, scintillaient les plafonds à armoiries, les cheminées à colonnettes , les portes à sculptures , les cadres dorés, et les trophées des âges de gloire. Une table chargée de venaison, de volailles, de fruits, de vins et de liqueurs, était dressée dans une des galeries attenant à la chambre qui m'était destinée. Et nous n'étions que deux pèlerins! et ce banquet, à candélabres, ne présentait que deux couverts!

« — Ne trouvez-vous pas, dis-je à mon compagnon de voyage, que ceci ressemble aux histoires merveilleuses de la princesse belle étoile et du cheyaMer fortuné ? Ce vieux manoir qui s'illumine on ne sait comment !...

cette table somptueuse qui se dresse on ne

sait d'où!...

« — En effet, interrompit M. Oildebrand ; ceci a un peu l'air songe. Je serais tenté de croire que nous nous serons endormis quelque part, et que nous sommes présentement dans les espaces imaginaires. Tâchons néanmoins d'y rester le plus possible; on y est si admirablement. Convenez qu'il serait dommage de s'éveiller.

« C'est vrai l continuons à dormir.

« - Et continuons à manger. »

Le beau rêve que Skokloster!

Hélas! oui, ce fut en quelque sorte un rêve ; car ces moments d'enchantement ne tardèrent pas à s'évanouir comme toutes les poésies de la terre, et à s'enfuir comme tous les beaux jours de la vie.

Le lendemain nous reprîmes la poste; un courrier nous précédait, chose indispensable en Suède pour aller vite : car, si l'on n'a point \mJorhud, on court le risque de manquer de chevaux à chaque rclai. Nous passâmes devant Krusemberg-, appartenant au comte d'Ugglas. Nous traversâmes le Tins, petit neu\eauprèsduquel se livra, au X*= siècle, une bataille renommée, entre le roi Erik et son neveu Strrbjorr; et nous arrivâmes à Upsal.

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JJpsal \ ce nom réveille un mondede pensées. Là, est aujourdluîila plus célèbre université de la Suède; et non loin est le temple d'Odin. Au vieil Upsal, à environ une lieue de la nouvelle ville, se tenaient les séances de \'Althing, assemblées populaires que le roi présidait. Frey y avait un palais et l'habita. On prétend que l'ancien temple, élevé aux dieux Scandinaves, avait cent vingt-quatre portes, et que ses murailles étaient dorées tant au dehors qu'au dedans (1). Les statues d'Odin, de Thor et de Frey se dressaient au fond du sanctuaire. Thor était au milieu, l'épée à la main, ayant près de lui sept étoiles. Cette statue informe et mutilée est conservée encore aujourd'hui dans la cathédrale d'Upsal.

Le monument d'Odin fut détruit par un incendie, en 1075; il n'en reste plus que quelques murs. La pierre où l'on immolait les victimes a disparu. La forêt sacrée qui l'entourait n'existe plus. Les dieux du Valhalla, chassés de leurs temples, n'ont plus à offrir que leurs tombes; mais ces tombes sont trois montagnes , et les trois immortels y reposent (2).

(4) Perinkshiold. Monunienta Uplandia.

(2) Les rois el les grands delà nation se faisaient élevé

polaire: 205

Je «ravis la plus haute élévation [qu'on me disait être le tombeau d'Odin ; on y domine l'immense plaine d llpsal, une des plus fertiles de la Suède. La nature était calme, et l'azur du ciel était pur; mais, en cet endroit, un firmament brumeux, une température âpre, un vent orageux, eussent été plus en harmonie avec mes idées et mes souvenirs. Odin, son temple et son sépulcre, m'eussent paru mieux à leur place au sein d'une lorèt lugubre et sous de menaçantes nuées. J'aurais désiré un horizon noir, éclairé de temps à autre par les météores du Valhalla. J'aurais voulu saisir, à travers les brouillards, quelques lointains accords de la harpe des Scaldes, et cela au bruit des torrents et au roulement de la foudre. J'eusse été charmé d'ouir les sifflements du serpent de Uidgard au pied du grand Frêne IdrasiL Pourquoi la terrible Iléîa ne m'apparaissait-elle pas

des collines où on ensevelissait avec eux ce qu'ils avaient de plus précieux. On a trouvé, dans ces hauteurs sépulcrales, en Suède, les colliers, les bracelets et les insirutrumenls de guerre qui enrichissent aujourd'hui les musées de Stockolm et de Copenhague. On prétend que le lombeau de Niordson avait trois fenêtres, et qu'à sa mort on ferma la première avec de l'or, la deuxième avec de l'argent , et la troisième avec du cuivre.

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a^ec Loclc et les Valkmes?.., Inutiles désirs! le soleil était rayonnant ; pas une image ténébreuse. Tout était riant et tranquille ; aucune vision druidique. Cette sérénité m'attrista. Je m'assis, le front baissé, sur l'herbe qui couronnait le sépulcre. Une vieille femme vint à moi. Réminiscence des nomes, elle m'apportait de Ylujdromel dans une corne montée en argent. V hydromel, la liqueur d'Odin ! le nectar des chefs Scandinaves ! . . . Avant de le porter à mes lèvres, j'en fis trois libations sur le gazon mortuaire, selon l'usage immémorial ; je bus ensuite, et trouvai y hydromel excellent; puis, la tète appuyée sur ma main, je rêvais des siècles passés, lorsqu'un enfant, m'arrachant à mes méditations, me présenta un hvre assez volumineux pour y inscrire mon nom. Je le pris et j'y mis ce vers :

« Odin, tu fus le dieu que chanta ma jeunesse (1). »

Oh! qui me l'aurait dit à l'époque où, sous les murs de Tarragone assiégée , j'écrivais la Caroléide et chantais la Scandinavie,

(1) La corne dans laquelle j'avais bu avait été donné» par le roi de Suède aux étudiants d'Upsal. La date y était gravée ; Z juin 1834.

que, trente ans plus tard et en Suède, je boirais' Vhydromel d'Odin sur la vieille tombe d'Upsal!... Depuis nos victoires sur l'Èbre, combien de béros disparus! combien d'idoles renversées! Les rois de l'époque d'alors s en étaient allés comme les dieux des anciens âges. Que de grandeurs déjà oubliées! Je me rappelai avoir lu cette phrase remarquable du roi de Suède Charles-Jean , dans une lettre inédite où il parle des conquérants : « Ils se sont Jiguré tenir le gouvernail et diriger le vaisseau: Ils n' en étaient que les voiles. D Je soupirai profondément. Je me souvenais de ces jours où, dans les camps, au bruit des bombes et des boulets , j'adressais ce vers prophétique sur Infortune à celui qui la dominait alors :

«Elle rampe à tes pieds... mais en gardant ses ailes!»

J'entrais alors gaîment dans la carrière : je ne prévoyais pas les désastres; je ne rêvais que palmes et gloire ; j'étais heureux et je chantais. Depuis , j'ai vu crouler les trônes; tout a changé autour de moi; tnon cœur aussi s'est vu brisé .. Eh bien ! barde fidèle à sa lyre , j'ai soulfert et je chante encore.

Je revins à la nouvelle Upsal. C'est au châ-

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teau qui domine la ville que se trouve le cachot où Eric XIV égorgea Sture. C'est aussi là que la reine Christine abdiqua en 1654(1).

Je fus à la bibliothèque. Ce beau bâtiment a été en partie construit avec l'argent de la cassette du roi. Il a de belles galeries et de beaux livres. J'y vis le i[i\\\e\x:LCodexarqenteus en langue mésogothique traduit par l'évêque LU filas. Le texte est en lettres d'argent , et les citations de l'Ancien Testament en lettres d'or. La traduction est du IV^ siècle et le manuscrit du Vi^ (2).

Des fenêtres de la bibliothèque , un

(1) On montre encore la salle où se passa cette grande scène. Christine, arrivée au milieu de l'assemblée, déposa son manteau , son globe ei son sceptre : il ne restait que la couronne à ôter de sa tête. La reine flt plusieurs signes au grand chancelier Axel Oxciiflyerna pour qu'il vînt la lui enlever; mais ce haut dignitaire, qui adorait la fille de Gustave-Adolphe, ne pouvait s'y décider; et Christine fut obligée de se découronner elle-même. Dépouillée de ses magnifiques habits , elle demeura vêtue d'une simple robe, et fit ainsi son dernier discours. Toute l'assemblée pleurait.

Le château est flanqué de deux tours.

(2) La Bibliothèque a plus de cent mille volumes et près de six mille manuscrits. Parmi ces derniers est un Edda islandais en prose, et une Bible de Luther, annotée de sa main. La guerre de trente ans a donné à Upsal des livres de grand prix.

professeur disait en regardant Upsal dont les maisons sont peintes en rouge au milieu de riants jardins : Voici une écrevisse à paUes vertes !

Upsal a un muséed'histoire naturelle où est une superbe statue de Linnée en marbre blanc et par Bystromg. Ce sont les étudiants qui l'ont fait faire et l'ont payée. Elle a coûté quarante mille francs (1).

Mais un des plus beaux monuments de la Suède est la cathédrale d' Upsal (2). Elle est dans le style gothique ; la nef est large et élevée ^ ses arceaux ont de la grâce ; et l'ensemble est majestueux. Une partie des anciens rois de Suède y furent couronnés et enterrés. Après s'y être élevés sous la pourpre, ils venaient s'y coucher dans le linceul. Là est le tombeau du roi saint Eric dont les reliques furent longtemps en .grande vénération : on les invoquait dans les calamnités pu-

(1) Upsal est la pairie de Linnc'e. Son tombeau est dans la cathédrale avec celle sim[)!e et modeste inscription : Ossements de Charles Linnée. 1777.

(2) Elle fut commencée en 1285 , par un architecte de Paris nommé Etienne de Bonncvillc (quelques-uns écrivent Boneuil) ; elle ne fut consacrée qu'en 1435. Charles XII fut le dernier roi qu'on y couronna.

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ques (1). En 1 160 , Eric , étant en guerre avec les Danois , priait dans l'église d'Upsal , lors* qu'un gros d'ennemis, se précipitant sur lui , s'empara tout à coup de sa personne , et le décapita. Au moment même du meurtre, dit la tradition , une source d'eau jaillit et emporta le sang de la victime. La fontaine est encore auprès de l'église ; on lui attribue fies vertus miraculeuses , et bien des voyageurs y boivent.

La chapelle où est le mausolée de Gustaife Wasa , dans la cathédrale , est d'un beau travail, et ornée de peintures à fresque représentant les hauts laits de sa vie. Non loin, est le monument de Jean III son fils, entouré de six figures en marbre, le tout travaillé en- Italie et tort remarquable. Chose extraordinaire ! le vaisseau qui portait ces royales sculptures fit naufrage en route; et, retirées ens uite de la mer, elles restèrent inconnues et oubliées pendant 108 ans au fond d'un magasin de Danzig. Un jour, un voyageur suédois, entré car hasard dans ce magasin, y vit une caisse fer-

(1) Bien que la religion réformée ait détruit les reliques des saints en Suède , elle n'a pas aboli le pieux respect que la nalion porte encore aux restes du roi Eric.

mée, avec ces mots « Au roi de Suède t>. Il en écrivit à Stockholm; et Gusiwe III, rentré en possession de son bien, le flt déposer à la cathédrale d'Upsal. Un sceptre était à la main de Jean III, couché sur son cercueil. « — Tu l'as volé ! s'écrie Gustave ; je ne souffrirai pas que tu le portes. Qu'il soit remis à qui de droit ! » et le sceptre , enlevé aussitôt à la statue de Jean III , tut au tombeau d'Eric XIV (1). Cette justice était tardive, mais la justice est éternelle (2) .

Je passai une soirée fort agréable à Upsal chez M. Geyer, écrivain célèbre et professeur renommé. Plusieurs étudiants y étaient réunis, et j'y causai longtemps avec eux de leur fameuse université fondée par Sten Siure , régent de la Suède en 1477 (3).

(1) Il est à Vesleros, au bord du lac Mélar.

(2) La cathédrale d'Upsal a, en outre, parmi ses rarelés précieuses : 1° la couronne d'or de Jean III, son sceptre et son globe; 2° la vieille statue du dieu Thor ; 2'" un superbe calice pris à Prague; 4" un crucifix donné par le pape Alexandre , et renfermant de la vraie croiv; 5" un autre calice pris en Pologne, et donné par le fameux général Stcinboch ; 6° l'anneau de fiancée que remit Gustave-Adolphe à belle Ebba de Brahe.

(5) Les revenus annuels de l'université se montent aujourd'hui , grâce aux dons de Gustave-Adolphe, à en- -viroQ 150,000 fr. Upsal a 850 étudiants «

Le lendemain matin de bonne heure, je continuai mon voyage, et j'arrivai à Osterby, résidence de M. Tamm , un des plus riches propriétaires de la Suède. Là m'attendaient de vives émotions , j'allais voir les fameuses mines de fer de Danemora (1).

Sur les rives de l'immense bassin qui a donné son nom à la contrée , voyez-vous ces rocs brisés , ces excavations volcaniques, cette terre bouleversée par les irruptions du feu, par les invasions de l'eau et par les commotions de la poudre? Voyez- vous ces gouffres béants? Entendez-vous ce bruit de cyclopes ? N'éprouvez-vous pas des vertiges à l'aspect des machines suspendues sur vos têtes , et des abîmes creusés sous vos pieds ? Ne sentez-vous pas trembler la terre ?.. . Vanemora est devant vous.

Quelqu'idée qu'on ait pu se faire de ces mines renommées , l'imagination s'avoue vaincue quand la réalité se présente. Ce n'est pas ici un simple puits souterrain , une cavité plus ou moins large : c'est le globe qui s'est fendu , la terre qui a déchiré ses

(1) Elles furent découvertes nu xv' ^ièclc. Trois cents ouvriers y iravaillcni chaque jour. Ce sont les plus riches mines de la Suède.

flancs , un nouveau ténare qui vous ouvre, pour je ne sais quelle œuvre ténébreuse , ses entrailles de fer et de feu. Je reculai d'abord, effrayé, devant ces profondeurs inouïes ; mon regard y plongeant ensuite avec enthousiasme y chercha la terreur comme une jouissance, et le danger comme un triomphe. Une population de mineurs, dont la taille, vu les distances , était réduite à celle des Cyrons , fuyait et se perdait dans l'espace : mais on entendait le bruit souterrain des marteaux et des haches. De larges tonneaux, mis en mouvement par des roues que faisaient tourner des bœufs ou des chevaux , suspendus au dessus des goulTres, montaient les produits de lamine.Debout, sur ces mêmes tonneaux, soutenus par des cables et des poulies, plusieurs mineurs , la pipe à la bouche, descendaient avec le calme de l'insouciance, et sans songer le moins du monde que , dans leur périlleux trajet , la mort était constamment là. Puis , à quatre pas, est le lac. Ses flots, bien qu'arrêtés par des murailles en pierres noires , espèces de remparts en fer, ses flots, plus élevés que l'enirée de la mine , s'y brisent en la menaçant.Qu'ilsviennent à crever la digue : figurez-vous l'immense cascade!... enlendez-vous les cris des victimes ! Le lac

lï. . 14

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se précipitant tout entier dans l'incommensurable gouffre !... Un enfer de feu sous les eaux ! . . .

D'un vaste plateauchargé de constructions et d'échafaudages , je voyais , à chaque pas, les grottes et galeries souterraines changer de forme et d'aspect. Les crevasses des rochers s ouvraient ici en ogives de cathédrale, là en cratères de volcan. De temps en temps retentissaient de violentes détonnations : Técho les répétait à l'infini sous l'immensité des cavernes ; et l'on eut dit les voix de la destruction dans le royaume des ténèbres.

« — Descendrez vous au fond des mines? me demanda M. Béronius, Geschworner de l'établissement (inspecteur général ou directeur).

« — Très volontiers, » lui répondis-je.

Un tonneau, attaché par une corde en fil de fer , me fut aussitôt préparé à Tune des plus sombres ouvertures de ce monde des gnomes. Je me plaçai, avec M. Béronius, dans cette espèce de nacelle flottante; et surle-champ nous descendîmes. Mon compagnon s'était armé d une torche de résine , ou plutôt d'un iagot composé d'une quantité de petitsmorceauxde bois enflammés : sa torche avait trente flambeaux. Bientôt une profonde

nuit nous entoura. Je me sentais voguer au milieu d'une atmosphère qui se refroidissait graduellement; l'imagination pouvai4;s'y égarer dans les rêves les plus bizarres. Autour de nous s'épaississaient de lourdes vapeurs. Nous ne voyions plus ni la voûte des cieux , ni la profondeur de l'abime. M. Béronius secouait les brandons de sa torche ; et il en tombait des charbons enflammés et des nuées d'étincelles qui tourbillonnaient sous nos pieds comme des messagers fantastiques. Nous traversions ces noires régions , entrecoupées d'une pluie de feu, avec la pensée de catastrophes possibles , telle qu'une corde qui se rompt , un pan de roc qui se détache, et un tonneau qui se défonce. Mais celte même pensée , où se glissait un sentiment de courage , ajoutait à l'enthousiasme en venant caresser l'orgueil. J'entendais bouillonner des eaux invisibles ; on me parlait de canaux, de pompes et de réservoirs, qui traversaient les arcades de ce royaume de Plulon ; et la voix qui m'expliquait les mystères de cette région funèbre avait elle-même je ne sais quelle gravité inconnue qui tenait déjà d'une vie hors de nature. Ici les rochers suintaient, là se formaient les stalactites. Nous arrivions auibuddugouilre.

Quels tableaux! et que de magies! d'immenses galeries, voûtées comme des nets d'église, s'ouvraient à l'infini devant nous. Les mineurs y couraient , à travers des brumes épaisses, en brandissant de larges flambeaux qui, éclairant à peine ceux qui les portaient, semblaient autant de larves errantes. Des feux qu'attisaientdes mains invisibles, étaient allumés çà et là sur des saillies de rochers. A leur rougeâtre lumière, on apercevait parfois des espèces d'hommes de feu, sautant de larges ruisseaux , et revenant de certaines parties de leurs mines , où se glissaient la neige et les glaces. Tout à coup des chants retentissent : c'est [e cantique des mineurs : prière harmonieuse et sauvage. Car là, il faut prier le ciel d'où l'on semble à jamais exilé ; là, il faut implorer son bon ange ; là, il faut , comme sublime contraste aux nuits du gigantesque tombeau , rêver les splendeurs éternelles.

Ces chants me remuèrent l'âme. Ils étaient d'un vague parfois sinistre et d'une mélodie parfois divine. On eût dit, à un lit de mort, les derniers psaumes de léglise , auxquels commençaient à s'unir les premiers chœurs du paradis.

Le bruit des haches et des marteaux suc-

céda aux chants et aux hymnes. Je parcourus les ténébreux labyrinthes ; ie traversai leurs courants d'eau sur des planches à demi pourries; et, à la clarté des foyers du mineur, je me plus à regarder étinceler le granit rouge de la caverne et le blanc cristal de la roche, auprès du noir minerai de 1er.

« — Arrêtons-nous ici un instant , me dit M. Béronius; nos tonnerres vont retentir. »

La plus formidable explosion se fit alors entendre. M. Tamm avait donné des ordres pour qu'on ne m'épargnât aucune émotion. Sept détonnations venaient d'avoir lieu à la fois, et sept mines avaient joué. Non, jamais plus épouvantable commotion ne s' était présentée comme possible à mon esprit. Les échos de toutes les voûtes et de toutes les galeries répétèrent cinq ou six fois les sept coups de foudre du gouffre. Je me crus au moment du dernier jugement , alors qu'après le son de la dernière trompette , le globe , volant en éclats, devait retourner au chaos. Je perdis l'ouïe et la vue ; le sol, la vapeur, les rochers, tout tremblait sur moi et sous moi. Ce fut quelque chose dhorrible, et cependant de merveilleux. J'avais des éblouissements et des vertiges, mais mêlés d'enthousiasme et d'admiration : car mon enfer était sans démons.

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Mon rêve était là sans sommeil, et mon cauchemar sans souffrance (1).

Que l'azur du ciel, que la verdure des arbres, que les rayons du soleil me parurent enchanteurs, torsque je revins à la terre!... Un excellent dîner nous attendait chez M. Tamm (2)au château (^ Osterby .Qw\ le croirait ! J'y mangeai du chasselas de Fontainebleau aussi bon qu'à Paris : et nous étions au nord de la Suède : frontière de la Laponie (3) !

M. Tamm nous fit parcourir ses possessions et ses forges après le dîner. Osier by a de ravissants alentours. Quatre lacs, étages les uns surles autres, et lui donnant chacun une chute de 9 à 10 pieds, font aller ses vastes établissements. Le pays lui appartient; il loge tous ses ouvriers; et le village entier est à lui.

Le soir, remontés encalèche, nous nous di-

(1) Le prince royal de Suède voulut descendre dans les mines de Danemora avec son fils ; mais il désira que ce fils fût dans un autre tonneau que le sien.

(2) M. Tamm , un des grands actionnaires de Danemora , a une belle galerie de tableaux à Osterby.

(3) M. Tamm avait fait venir des ceps de Fontainebleau en pots dans leur terre ; il les avait ensuite cultivés dans ses serres ; et il a des raisins exquis.

rigeâm es vers le château de Leufsta , propriété du comte de Geer. Le temps était constamment beau; et, à neuf heures, sous un firmarnent étoile, vers le mois d'octobre et en Suède, je courais la poste en voiture découverte, sans manteau, n'ayant nullement froid. J'aurais pu me croire en Italie.

Nous arriv âmes tard h Leufsta. Le comte de Geer m'attendait ; et j'allais trouver chez lui cette touchante et cordiale hospitalité de la Suède qui rappelle les anciens âges. Sa demeure était brillamment éclairée ; et, sur le fronton du manoir, j'appercevais trois fleurs de lis. Au basétait écrit : « Non sans cause (1). »

Chacun connaît cette ariette : « Çw'o» est heureux de trouver en voyage, Vn bon souper et surtout un bon Ht ! Il y avait, certes, chez la charmante comtesse de Geer, ce bon souper et ce bon lit (2) : Mais j'y trouvais,

(1) Au XTV« siècle, un haron de Geer (celle famille habitait alors la Belgique) s'était distingué dans les armées françaises i et le roi, en récompense de ses services, lui avait conféré le droit de porter trois fleurs de lis en long dans ses armes, avec celte devise éloquente : Non sans

cause. . .,

(2) Je noierai ici , en l'honueur de la Suède, que J y ai trouvé ce qu'on a si rarement en Allemagne et en Rus-

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ce qui valait mille lois mieux encore, une famille pleine de bonté, d'esprit et de talents, une réception qui ne se contentait pas de flatter r amour-propre, et une causerie où l'imagination se joignait au savoir : puis, constamment, la grâce du cœur.

Le comte de Geer possède une des plus grandes fortunes de la Suède; il est un des chefs de la fameuse mine de Banemora, et a aussi des forges chez lui. Ses nombreux ouvriers, forgerons ou agriculteurs, logent dans des villages qu'il leur a bâtis. Chaque famille a sa maison, son jardin, son étable et son champ. Le comte nourrit cette population qui s'élève à plus de mille personnes. Il entretient et paie pour elle un prêtre, un médecin et un maître d'école. Cent soixante-dix enfants sont présentement élevés à ses frais; et, chaque année, le nombre en augmente.

Je m'entretenais de Skokloster avec la comtesse de Geer; et je lui exposais mon regret de n'avoir pas eu une apparition à signaler au manoir du comte de Brahe. « — Il y en a cependant eu dans sa famille, me ré-

sie, un bon lit, avec des rideaux et des tapis; et de bonnes cheminées où pétille le feu, ce qui n'empôche pas d'avoir des poêles.

pondit Ift noble dame. Eric de Brahe , grand père du châtelain actuel, venait de conduire à l'autel Christine riper , sa fiancée. Le mariage se faisait enScanie au château de^ra^e- /lo/m.Un des amis d'Eric, le baronde Syobled, était un des témoins à la noce. Soudain celui-ci pousse un cri. Il voit le mariésans tête. Saisi d'horreur, il ferme les yeux. « — Qu'avez-vousdonc ? lui demande Eric de Brahe en s'avançant vers lui : Voire visage est pâle et défait. Le baron lui saisit la main. « — Mon Dieu! C'est affreux- répond 41, je vous ai vu décapité, » L'époux de Christine sourit ; il n'a nulle foi aux présages. Mais, peu de temps après, compromis dans une conspiration contre l'État, Eric a la tète tranchée.

Sa pauvre femme était enceinte. Elle accoucha d'un fils après la mort de son mari. L'enfant dormait paisiblement auprèsdulit desa mère, lorsqu'une figure sans tète s'approche de lui lentement. 11 était nuit ; des lampes brûlaient ; et la vision se détachait, blanche et sanglante, des tentures de deuil du salon. Elle se penche sur le berceau... La veuve d'Eric, saisie de terreur, reconnaît la stature elle maintien de son mari. Elle entend le bruit d'un baiser... elle s'élance vers son fils, et la vision disparaît... Mais sur le vi-

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sage de l'enfant, restait une effroyable empreinte... Une large goutte de sang. »

Le comte de Geer me montra, dans sa bibliothèque, une lettre écrite en français, par la fameuse reine Christine. Cet autographeme surprit étrangement ; j ' avais ouï dire que l' auguste souveraine était fort instruite et parlait plusieurs langues à merveille. Or, voici un fragment de sa lettre au comte Louis de Geer en date du 16 septembre 1688. Elle était écrite pour le consoler de plusieurs injustices qui lui avaient été faites :

« Je vous y assure, Mos% que vostre

« intrés m'afflige si fort come il est possible. « Ainsi que je faire mon possible de concerver « pour moy un home comme vous. Je vous « prie de croire que vous m'aves oubligé de « ne soufrirque vostre honeur coure hasard. « Mais j'emploiere tou mon pouvoir à récom- « penser vos servis rendu , montran ainsie « que je demeurerai ce que je suis.

« Votre très clémente reine, « Christine M. P. »

Je partis de Leufsta pour le château d'Orbijhus, qui est maintenant à la belle comtesse de Platen , fille du comte de Geer. J'arrivai, vers dix heures du soir, à cette résidence

princière, oii m'attendait, comme à Leufsta^ la plus gracieuse des réceptions. Orbyhus est non seulement un splendide manoir, mais un monument historique. Là fut empoisonné Eric XIV. J'entrai avec un vif intérêt dans le cachot grillé où le m.alheureux captif de Jean III passa neuf ans à attendre la mort. L'empreinte de ses pas est encore sur les dalles; je vis la placeoùil couchait. La prison est noire et sinistre ; ses murs ont dix pieds d'épaisseur. On a conservé la lettre que Jean III écrivit au gouverneur d'Orbyhus pour lui enjoindre d'empoisonner ou d'étouffer son frère.

J'étais de retour à Stockolm le 24 septembre (1); et, le 25 , je devais dîner chez le roi. Peu après mon arrivée, le comte Charles de Lowenhielm, gouverneur de Drottninghohn , vint me chercher pour me conduire à cette

(i) Sur ma route, en revenant, je vis la ville et les ruines de Sigtura : c'est ce qu'il y a de plus ancien en Suède. Je fus examiner aussi le tombeau d'Oltar nommé Wendekroka; il est dans le genre du tombeau d'Odin , et date du i'*'^ ou ii' siècle. On avait embarqué ma voiture sur le bateau à vapeur d'Upsal ; et je rentrai à Stockolm en traversant le lac Mélar.

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résidence royale. Je montai dans sa voiture, et nous partîmes. « Voici le château de Hufvtidsia! me dit le comte , en me montrant une habitation rapprochée de la route. Ce fut là que les meurtriers de Gustave III tirèrent au sort à qui tuerait le souverain ; le sort y désigna Ankerstrom.

DroUningliohn s'élève aux bords du lac Mélar. Son beau château, ses riants bosquets, ses jolies fabriques et ses magniûques eaux l'ont fait surnommer le petit Versailles. Le gouverneur me fit parcourir ses appartements dont j'admirai les nobles proportions (1). On me montra, dans la bibliothèque^ le mouchoir avec lequel Eric XIV s'essuya le front après le meurtre de Siure : il est encore taché de sang. Non loin, sont des lettres d'amour de Gustave-Adolphe à sa belle fiancée Ebba .

Le général gouverneur, en me faisant visiter cette belle résidence , me raconta

(1) Il s'y voit de jolis tableaux de Boucher. J'y regardai avec un vif intérêt le portrait de la fameuse reine Mathilde, qui eut le malheur d'aimer Struensée. Un des salons a un beau portrait de Louis XVI, donné à Gustave III, en 1785; et deux charmants bustes en marbre blanc, l'un de la grande Catherine, et l'autre de Marie- Antoinette.

un lait charmant. Il est à consigner sur mes pages.

LE CHEVALIER IKÎCONNU.

Le comte Charles de Lowenhielra était à Hambourg dans les dernières années du xviiie siècle. Un émigré, le comte d'Hautefeuille, y était réfugié, et s'y trouvait sans ressource. Le généreux Suédois s'y attache, et voudrait mettre un terme à ses peines. A cet effet, il conçoit l'idée de le ramener avec lui à Stockolm ; mais Gustave-Adolphe, qui y régnait alors, avait en horreur la révolution française et la nation entière, voire même les émigrés. Le comle de Lowenhielm s'exposerait à la disgrâce du prince en osant introduire un Français en Suède. N'importe : il prend M. d'Hautefeuille dans sa voiture, le fait changer de nom, et arrive avec lui k Stockolm.

Le noble émigré se hâte d'apprendre un peu de suédois tant bien que mal; et son protecteur le lait entrer soldât dans les gardes à cheval du roi. Le comte d'Hauteieuille ne pouvait rester des années dans

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cette position subalterne; M. de Lowenbielm le sentait. Cependant, pour l'élever en grade, il eût fallu dire son nom, et cela était impossible. L illustre Suédois, profitant d'un moment où le monarque lui paraissait en humeur bienveillante : « — Sire ! lui dit-il, je m'intéresse vivement à un pauvre émigré français, nommé le comte d'Hautefeuille... »

Gustave-Adolphe l'interrompt. « — Et vous voudriez peut-être, répond-il, le faire entrer à mon service? Je ne veux ni de votre comte d'Hautefeuille, ni d'aucun émigré français. »

Lowenbielm s'inclina et se tut.

Gustave-Adolphe aimait les fêtes. Il organise un grand tournoi à la façon des carrousels du moyen-àge. Les seigneurs de sa cour sont appelés à s'y ébattre. Des prix seront distribués aux vainqueurs. « — Sire ! dit le comte de Lowenliielm à son prince ; j'ai ouï parier d'un noble seigneur suédois qui aurait l'intention de se présenter au tournoi ; mais qui veut s'y entourer d'un profond mystère. « — Très bien ! répond le roi satisfait. Sous quel nom se présente-t-il?

« — Sirel le Chevalier inconnu.

a— De mieux en mieux, « dit le monarque.

L'heure du touraoi a sonné. Plusieurs

guerriers rompent des lances. Gustave-Adolphe entre lui-môme en lice, et prend part aux luttes de ses paladins. Tout à coup, au bruit des fanfares, la barrière du camp s'ouvre; et l'on voit apparaître un preux à la visière baissée , revêtu d'une armure brune. Il a une plume blanche à son casque ; et une écharpe noire ceint sa taille. C'était le Chevalier inconnu.

Tous les yeux se fixent sur lui. On dirait la résurrection d'un des preux de la table ronde; il s'avance vers le souverain, et, courbant son front devant lui : « — Sire ! dit le Cliei^alier incorinu, si je triomphe au Carrousel, je supplie Votre Majesté...

« — De quoi ?

« — De Yïï octroyer un don.

« — Quelque faveur sans doute pour toi?

« — Non, sire! pour mon écuyer.

« — Chevalier inconnu ! tu pourrais le nommer aussi Chevalier étrange. Au surplus tu joues bien ton rôle. Va vaincre, et j'oc troierai le don !... si, du moins, la chose est possible. »

Le guerrier, s'élançant aux combats, y déploie force et adresse. 11 l'emporte sur ses rivaux; et le voilà proclamé vainqueur du tournoi.

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Le moment des récompenses est venu.

« — Sire! dit le preux inconnu, j'en appelle à la foi jurée!

<r — C'est juste, réplique le roi. Que demandes-tu?

« — Un grade pour mon écuyer.

« — Quel grade ?

« — Officier dans la garde.

« — En est-il digne, chevalier?

<r — Il est noble, jeune et vaillant. Je réponds de lui comme de moi.

« — Eh bien ! La grâce est octroyée. »

L'écuyer s'avance vers son maître. Il a l'air martial et fier.

« — Salue ton généreux souverain! dit le mystérieux vainqueur. Il te nomme officier de ses gardes.

« — Tu en auras demain le brevet, dit le monarque à l'écuyer. Ton maintien distingué me plaît. Mais, quel est ton nom? ton pays?

« — ' Comte d'Hautefèudle , émigré français. »

Le roi pousse un cri de surprise.

« — Et moi, sire! dit le Chevalier inconnu se prosternant et levant sa visière. Je suis le comte de Loi) cnluelm. n

Gustave-Adolphe ne put sempêcher de sourire.

ï — Lowenhielm ! reprit-il; tu as T astuce du renard, mais aussi tu as eu la hardiesse du lion. Je pardonne aux ruses du premier, en faveur des prouesses du second. Le don demeurera octroyé (1). »

(1) Le comte d'Haiitefeuille resta officier dans la garde suédoise jusqu'à la restauration.

J'avais dîné de nouveau chez le roi de Suède, au château de Rosendhal ; et la reine m'avait engagé à venir passer la journée du lendemain chez elle à son charmant château de Haga. La reine est très aimée en Suède. Sa vie y est consacrée à la bienfait sance, et son nom y est révéré.

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Haga est le petit TrianoJi suédois : à une différence près néanmoins : c'est que les grottes, les pics et les mouvements de terre de celui-ci sont les œuvres de la nature, tand's que ceux du Trianon françuis ne sont que les ouvrages de l'art. Gustave lll y avait commencé un château sur un plan gigantesque. Il n'en a bàîi que les fondations et quelques murs : la mort l'a empêché de poursuivre ; mais, du moins, les ruines qu'il a laissées font l'effet le plus pittoresque au milieu des rochers du parc. On ne sait si l'amas de décombres, qui s'y dresse entre des sapins et parmi des blocs de granit, est le travail de l'homme ou du ciel.

Les appartements de la reine, à Haga, me rappelèrent ceux de nos beaux palais de France. Mêmes dorures, même luxe. J'y retrouvai nos brillantes glaces de Paris, -nos cheminées avec bon feu, nos pendules et nos candélabres, nos tentures et nos tapis. Je rentrais là dans ma patrie.

Le dîner fut élégant et somptueux. Le roi

y était ainsi qu'une partie de sa cour. Sa Majesté savait que je ne devais plus rester qu'un jour à Stockolm. « — Demain, avant votre

départ, me dit-elle, je veux encore vous revoir. »

Nous passâmes, après le repas, dans la belle galerie du château où tout était préparé pour une soirée littéraire. J'avais apporté des légendes et des nouvelles. J'en lus une qui parut intéresser vivement l'illustre assemblée 5 mais je regrettai de n'avoir pas alors à ma disposition un petit conte suédois que j'avais commencé à écrire. Je l'ai fini depuis : le voici.

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