‹ Étoile polaireChapitre 11 sur 19 · II · texte numérisé non relu

II

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Léchant de Roncevaux retentit. 0 l'extraordinaire spectacle! Oscar est-il frappé d'aliénation? ou bien a-t-il reculé aux temps de Charlemagne? Voici les tours de Liunffby qui se hérissent d'hommes d'armes! Voici l'oriflamme des preux, sur le haut clocher du beffroi ! Voici un nain, du haut d'un créneau, qui fait raisonner le clairon ! Le pont-levis se baisse au signal. Des varlets, armés de flambeaux, forment haie, en grande livrée ; et Oscar, muet de surprise, en une espèce de délire, entre sous les murs du castel.

« — Messieurs ! dit le jeune étourdi saluant à droite et à gauche d'un air ironique et gaillard : je vous présenle mes très humbles civilités. Mais tant de décors et de pompes !... Du diable si j'y comprends rien ! i>

Nul ne répond à l'apostrophe , chacun lui rendait son salut.

« — Orçà, compagnons! reprend-il, d'où arrivent vos seigneuries ? Je ne me rappelle pas les avoir jamais rencontrées nulle part, bien que sans doute elles aient assez de mérite pour être reçues partout. Vous n'êtes pas muets, je suppose ? i>

Nouveaux saints: point de réponse.

« — Allons! prenons-en mon parti! se dit le comte de liudholm. Ces gens-là n'oseut

parler, de crainte apparemment de se compromettre. Ils m'ont l'air d'oiseaux de passage qui n'auraient pas besoin de barque pour traverser une rivière. »

Il monte l'escalier du manoir ; il reconnaît les arcades et les galeries de la demeure féodale : il est bien chez la dame de Liungby, Mais que signifie tout ce monde? Ne serait il pas la dupe d'une mystification? La mère d'Ulla , si passionnée pour les vieux souvenirs, n'aurait-elle pas imaginé cette fantasmagorie pour mettre son courage à l'épreuve? Mais le voisinage entier n'aurait pu lui fournir à la fois tant d'acteurs et tant de costumes ! Puis , quelle excessive dépense !...

«r — Ne suis-je pas encore un peu gris ? » se demande le comte Oscar.

La salle à manger du castel était pleine de paladins qui , assis à de nombreuses petites tables , y faisaient chère lie et bombance. L^amant d'Ulla ne reconnaît aucun des domestiques qui les servent. Les vins pétillent dans les coupes. Il entend sauter les bouchons ; il voit remuer les mâchoires. Les mets ont une odeur exquise, et les preux ont bon appétit.

Ua guerrier quel $oa armure gcandinave

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on eûtpuprendre pour undes enfants de Tfior, se lève avec une extrême courtoisie , et cfire au nouvel arrivant une place à table auprès de lui. Pour comble d'attentions , et aOn que rien ne le gène au banquet , il veut le débarrasser, en outre, de son épée et de sa corne. « — Non! non ! vieux ferragus! dit Oscar. Tu me parais trop poli pour être honnête. Je tiens moins à ton souper de hasard qu'à mon cornet de rencontre. Tu as tes idées, moi les miennes. Restons chacun à notre place. > Un murmure sourd accueille ces mots.

Tous les regards se fixent sur le comte avec une expr<ïssion menaçante. On entend le bruit de mains qui se revêtent de gantelets de fer. Les glaives et les cottes d'armes s'entrechoquent comme si l'on se préparait à une mêlée guerrière. On ne mange plus, car les visières se baissent. Oscar , feignant de n'avoir remarqué aucune de ces démonstrations hostiles, passe dans la salle voisine. Autre tableau non moins étrange! Les lustres et candélabres y sont allumés comme pour un bal. Mais ici , ce n'est plus une réunion de chevaliers armés de pied en cap et de figures soldatesques : ce sont, au contraire, des groupes de beaux damoisels, de jobs pages, de gracieux troubadours et de gentilles jouvencel-

les. Leurs vêtements sont de velours et de soie. Ils ont des manteaux garnis de menu vert, des toques à plumes, des écharpes brodées et des ceintures de pierreries.

Les uns jouent aux dés, les autres aux échecs. La plupart sont tout à l'amour.

Damoiseaux , troubadours, pages et jouvencelles , s'avancent vers Oscar et l'entourent. Une foule de compliments lui sont adressés; par malheur, le style est analogue aux habits ; on lui parlait la langue romane. Néanmoins il comprend qu'on l'accueille avec enthousiasme. Or, l'enthousiasme si vite , c'était évidemment de l'exagération. Quelquefois trop bien, c'est fort mal.

Les jouvencelles, accortes, agaçantes et en toilette prestigieuse, lui lançaient des œillades assassines ; mais il est encore , parfois, des choses brûlantes qui refroidissent. Oscar n'est ni ému, ni troublé . L'une des beautés du salon , de qui il implorait un baiser selon ses habitudes légères, lui demande en retour. . . sa corne. « — Oh î non pas! non pas ! dit Oscar : ceci, gente damoiselle, est la reine des cornes; et je pense qu'au lieu d'en prendre , vous pourriez en faire porter. »

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Ces paroles, si déplacées en bonne compagnie, étaient de la dernière inconvenance; il est yrai qu'Oscar, peu auparavant, avait longuement ëtanché sa soif. D'ailleurs, même en pleine raison, il était d'une extrême audace.

Ciel! quel orage! jeunes filles et damoiseaux se précipitent sur lui comme pour le mettre en pièces. Les guerriers du salon voisin accourent l'épée au poignet. «: — O ma corne ! viens à mon aide ! s'écrie l'auda-^ cieux Oscar : sois-moi la flûte de David!

11 aurait dii dire la harpe; mais il lui fallait une flûte ; et, dans son esprit troublé , ii se rattachait alors au nom de David une idée confuse de danse, avec une arche de salut. « — Peut-être , se dit-il tout bas, ce que je fais là est stupide. j>

N'importe! à tout hasard, il poursuit.

Inspiration ! trait de génie ! le comte joue, sans s'en douter, le galop le plus étourdissant, le plus ébouriffant, le plus délirant, qui se fût jamais exécuté. Aucune tête n'a pu résister à l'éleclrisante musique ; et voici chevaliers , troubadours , pages et jouvencelles, trépignant, tournoyant, frétillant et tourbillonnant, comme une ronde... de démons!

FOLATRE. 251

Oscar est bienlôt hors d'haleine... autant et plus que ceux' qui galoppenl. Profilant tout à coup d'un point d'orgue, il ouvre une porte et s'enfuit. Connaissant parfaitement l'intérieur du castel , il court frapper h la chambre de sa bien aimée. « — Entrez! » dit une douce voix.

0 transports ! il est chez Ulla.

Elle était seule , et semblait ne s'occuper en aucune façon des liesses et joyeusetés du manoir. « — J'ai accompli ma mission s'écrie Oscar tombant à ses pieds. J'ai triomphé, j'en tiens la preuve. Maintenant, vous serez à moi.

« __ Oscar ! vous m'apportez le bonheur, répond Ulla tendant la main avec empressement pour recevoir le gage d'amour. Donnez ! mon bien aimé ! je l'accepte.

(t —Un instant!... interrompt le comte en repoussant la jolie main. Trop vite et trop tôt !... C'est suspect. Quoi l vous aussi comme les autres ! . . . Non ! non ! ma corne ne sortira de mes mains que lorsque je serai complètement sûr de la personne à qui je la remettrai. Vous ressemblez beaucoup à celle que j'aime, c'est vrai; vous me ravissez, c'est certain : mais avant de mettre à vos pieds

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mon trophée , j'ai quelque autre chose à vous rendre. *

Tirant aussitôt de son sein le reliquaire de la Vierge, il le passe au cou d'Ulla avant qu'elle ait eu le temps de se douter de son dessein. Dieu puissant ! quel coup de théâtre ! Un affreux sifflement retentit. La gracieuse beauté n'est plus qu'un horrible fantôme ; et ce fantôme , à l'œil hagard , semble en proie aux feux de l'enfer.

c — Grâce ! grâce î crie le démon. Ote-moi ce colHer de flammes!... Ote-le moi! je brûle! je brûle !...

« — Volontiers ! réplique le comte ; mais j'y mets une condition. Mène-moi sur-lechamp près d'Ulla !

<r — Tu me retireras ensuite?..

cr — Mon reliquaire ? je le jure.

« — Viens! dit le fantôme. Partons ! »

Saisi par une main formidable, Oscar se sent de suite entraîné, non-seulement à travers des galeries et des portiques, mais à travers des rochers et des forêts. Il est comme emporté par les vents. Son œil se ferine, l'air lui manque; et pourtant il ne tremble point. « — Maintenant, reprend le fantôme, ici est ton Ulla. Regarde! i»

Oscar était à la porte de l'ermitage où ha-

bitait le saint du canton. L'aube matinale pointait. Il se rappelle les derniers mots de son amante. « — ^« point du jour^ si vous Il êtes pas revenu^ f irai tomber aux pieds de l'ermite. » Ulla a dû tenir sa parole.

« — Bien ! ^ dit le jeune homme au fantôme.

Et il lui retire sa chaîne. Le monstre soulagé disparaît.

Oscar entre au saint ermitage. Oh ! là, il ne peut plus y avoir ni prestiges , ni perfidies; là le démon n'a plus de prise. Oscar se sent libre et sauvé. «: — Oui! dit-il , je vais la revoir. Dieu est là ! Ulla doit y être. »

Qui peindrait la joie des amants ! cette fois , plus de méfiance. La corne de Noël passe, alternativement, des mains du prêtre à celles d'Ulla. L'heureux vainqueur leur raconte les scènes de la nuit , en ayant soin néanmoins d'omettre certains détails inutiles. Il en résulte un récit où rien ne manque à sa gloire. Chacun ainsi raconte sa vie.

« — Père! dit Ulla à l'ermite, accompagnez-nous au castel ; je n'y puis retourner seule avec Oscar. On ne sait ce qui pourrait survenir en roule : le diable y est peut-être encore. »

C'était une pensée aussi profonde que naïve. Ulla n'en sentait pas la portée.

<r — Merci de votre conGance ! » répond le saint anachorète.

Les deux amants et lui s'acheminent vers le manoir; un brouillard épais, évidemment soulevé par le malin esprit, s'élève et leur cache la route. « — 0 ma corne ! reprend Oscar, toi qui m'as déjà été tant de choses ! éclaire-moi comme la nuée qui marchait devant les Hébreux ! sois-nous la lampe du désert! i>

Il lève à ces mots son trophée ; son cornet devient une torche; et ce phare éclaire la plage!...

« Paraissez, loups-garoux , larves et farfadets! >>

s'écrie le Cid de Liungby ivre de ses succès. « Paraissez ! et ma corne vous foudroiera ! il me suffira de lui dire : Sois la mâchoire de Samson ! j»

Oscar ne sortait plus delà bible.

Tous les obstacles sont vaincus. Les pèlerins, au bout de leur course, entrent au véritable castcl. Ulla est aux pieds de sa mère à laquelle Oscar raconte les merveilleuses aventures de la nuit, que confirme le saint ermite. Il y avait bien une foule de faits inad-

missibles dans le récit du comte ; il y avait aussi quelque chose de blâmable dans laconduitede lajMinefllle; mais l'ensemble des tr iomphes d'Oscar et derescapaded'Ulla était m oy en-âge au suprême degré. Cette longue histoir e de cavernes, de nains, de trompettes, de paladins, de pages, de jouvencelles et de fantômes, était dans toutes les règles delà vieille légende. La châtelaine, émerveillée, presse sa fille sur son cœur.

« — Noble dame ! lui dit le comte en pHant un genou devant elle à la manière des anciens preux ; la corne de Noël est à vous : qu'elle soit ici /a corne d'aboiidance!»

Il la renverse, à ces mots, comme pour en vider le contenu. Ciel! il en tombe une bourse pleine d'or, une parure en pierreries et deux anneaux de mariage ! . . . Oh ! s'il avait pu s'élever des doutes et des soupçons dans l'âme de madame Ulfstand, ce nouveau miracle, eflfectué en sa présence, les eût complètement dissipés.

« — Vous avez affranchi notre plage, ditelle au vainqueur des démons avec la religieuse gravité des hautes et puissantes dames du règne de François ^^ Au nom de la province, merci. Oscar! soyez l'époux de ma fille!

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« — Ma mère ! la chapelle est là ; répond l'heureuse flancée. Allons remercier le Seigneur ! »

Les amants sont au pied de l'autel.

a —Bénissez-nous, révérend père ! dit le comte à l'anachorète.

« — Mon fils ! il me manque l'eau sainte.

« — Que ceci soit un bénitier ! d s'écrie étourdiraent le jeune homme.

La corne s'était remplie d'eau. Le prêtre se hâte de prononcersur elle les saintes paroles de l'église... 0 Dieu ! qu'en est-il résulté! un effroyable craquement. Le cornet se brise en éclats.

« — Ah ! quelle sottise j'ai faite ! clame Oscar avec désespoir. J'aurais bien dû pressentir que la trompe de Lucifer ne pouvait devenir un vase d'eau lustrale. Mon talisman m'est enlevé. Voilà ma corne à tous les diables !

« — Les démons aussi l'ont perdue, dit l'ermite ; cela console.

« — Et je vous reste, ajoute uUa : et ma main est à vous.

« — Merci. Ulla ! j'en jure par mon cœur : ma corne a pu être brisée, mon amour ne le sera jamais.

« — A mon tour, merci , cher Oscar. Plus de regrets : rien que des joies !

« — En effet, tout est pour le mieux, reprend gaîment Je fiancé. Désormais, ici, je le sens, il ne fallait ni trompes... ni cornes. »

Le mois suivant les vit mariés (1).

«—Eh bien! que pensez-vous de tout ce qui s'est passé à Liungby depuis la dernière veille de Noël? demande un soir le beau Maurice Nazil, descendant d'un cheval élégant, au riche Etienne Storlund qui comptait des rouleaux d'argent. Cela me paraît d'un fabuleux inintelligible; je me suis complètement perdu dans les détails de cette histoire embrouillée.

« — Moi , Maurice ! je crois en avoir éclaircilesmystères. Le comte Oscar est un fin merle. Il sera entré dans les superstitieuses idées de madame Llfstand, encomposant les merveilleuses histoires avec lesquelles il est venu lui tourner la léle. L'ermite a été du

(l)CeUe histoire se^lrouve en partie dans le recueil des Saga suédoises.

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complot. Il n'y a eu de positif dans cette échaufourrée quela course nocturne des deux amants au bois du vieil anachorète, et tout ce qui aura dû s'en suivre. Au surplus, ce sont leurs affaires. »

« — Merci de l'explication! reprend Nazil. En vérité, je n'aurais jamais imaginé la centième partie de ce qu'a conçu cet étourdi d'Oscar, et de cequevous avez deviné. Gloire à lui!... et à vous! »

« — Merci ! »

Tout le monde était satisfait ■; car, d'après l'histoire d'Oscar (en admettant qu'elle soit vraie) tout le monde a remercié tout le monde... excepté Saran.

Au moment de quitter Stockolm, je fus faire ma dernière visite au roi ; et ce ne fut pas sans une vive émotion que je pris congé de lui. « — Adieu! médit Sa Majesté en m'embrassant avec une véritable effusion de cœur. Conservez un bon souvenir de la Suède ; et n'oubliez pas avec quel empressement et quelle joie vous y avez été accueilli !

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« — Sire ! je reviendrai, lui répoiidis-je.

«—Etquand- répliqua lemonarqiie. Rappelez-vous mon âge.Vouspouriezavoirle temps de revenir: mais moi, ai-je celu: d'attendre !.. »

Le soir de ce même jour, je m'embarquais sur le bateau à vapeur le Thumberg,ei,\e lenmain, vers l'aurore, je naviguais au milieu deces myriades d'îles et de rochers, qui s'élèvent le long des côtes, espèce d'archipel de la Suède qu'on appelle Skaergaurd (1). lavais promis au roi de ne me rendre à Copenhague qu'en traversant la plus belle partie de la Scandinavie, cesl-à-dire en suivant, jusqu'à Gothembourg, l'admirable canal de Gothie(2). Que j'éprouvai de jouissances pendant ce trajet ! Nous entrâmes dans le joli lac Roxen; puis, de ce bassin, nousmontàmes, à l'aide d une quinzaine d'écluses, au sommet du plateau de Berg. « — Que les vieillards de ce pays, medisais-je en voguant le

(/i) Là je vis de loin le fuperbe cliàleau de Horningsholm, appartenant jadis anx fameux Sture , et aiijourd'hni à l'ancienne famille de Bonde.

(2) Ce nierveilieiix can;il, qui joint la mer Baltique à l'Océan, donne aux bàiimenls de commerce la facilité de traverser la Suéde sans être obligé d'en faire le tour par le Sund.

long du canal sur la montagne, ont dû être étonnés de voir passer des navires dans leur village ! »

Et , pendant que notre bateau gravissait les écluses, je parcourus à pied la contrée.

J'avais pour compagnon un fort aimable Anglais^ le capitaine Wilhraham. J'ai vu peu de voyageurs d'une humeur plus égale et d'une société plus agréable. Il avait exploré l'Europe, l'Asie et l'Amérique, peut-être aussi le nord de l'Afrique.Nous visitâmes ensemble une église, Vreta Kloster, où il découvrit avec étonnement les cercueils de je ne sais combien de Douglas d'Ecosse. Il s'y trouvait aussi des tombeaux de plusieurs rois Scandinaves (1).

Quelques heures après, notre bâtiment eut encore sept écluses à monter; et, pendant ce temps, nous pûmes aller voir les fameuses forges de Mof«/o (2). Que les belles rives du canal m'enthousiasmèrent ! et avec quel

(1) Notamment du roi suédois Ragwald Knaphofde ^ tué par son palefrenier (en 1159, selon l'inscription funèbre), en 1129, selon la vérité historique.

(2) C'est à Motala ou Mothala que se construisent pour l'étranger les plus belles machines à vapeur qui existent.

plaisir je contemplai, sur ma route, les figures aimables de ce bon peuple de Suède! Laséréniléd'uneconscience pure et le calme d'un esprit droit s'empreignent généralement sur leurs douces physionomies. Ajoutons qu'il est peu de pays où se rencontrent autant de jolies villageoises. Il me semblait que, dans cette nature riante et sous ce ciel hospitalier, le cœur respirait plus à l'aise. On s'y sentait heureux et libre; on s'y imprégnait de la bonté générale. Le Suédois est simple, naturel, confiant et pieux : on le devenait aussi près de lui.

Le beau lac Weuer s'offrit à nous (1). Ses eaux avaient la couleur du plomb, et paraissaient aussi lourdes que ce métal. « — Ne vous y fiez pas, me dit-on. Le lac Wetter et le lac Wenern, n'étant pas garantis de l'action des vents par un encadrement de hautes montagnes, sont perfides en temps d'orage. Leurs eaux douces, beaucoup plus légères que les eaux salées de la mer, se soulèvent avec la plus dangereuse turbulence : Dieu nous garde de leur furie ! »

Je ne devais pas tarder à reconnaître la vérité de ce langage.

(1) Il a environ trente lieues de long , sept de large, et quarante lieues carrées. Ce lac est à deux cent quatrevingt-sept pieds au dessus du niveau de la mer.

Nous vîmes de loin le château de Vadstena où Gustave Wasa, qui le bâtit en 1545, épousa Catherine Steinboch.Leroi en eut un fils nommé Magnus qui y fut frappé d'aliénation mentale. Une vieille chronique affirme que ce fut par suite de la mort d'une jeune fille qu'il aimait passionnément. Un jour, les yeux douloureusement fixés sur le lac Wetter, il s'écrie tout à coup avec transport : « — La voilà enfiji! c'est bien elle! » Il croyait voir s'élever du milieu des eaux la belle vierge qu'il pleurait, « — Oui, reprend-il, d elle m'appelle! » et, du haut d'un second étage, il se précipite dans les fossés du château. Magnus mourut à Vadstena.

Nous laissâmes de côté Carlsbord, une des plus belles forteresses de la Suéde ; et, après avoir descendu seize écluses, nous entrâmes dans le Wenem. Ce lac, parsemé d'îles, est, dit-on, le plus grand de l'Europe, après le Ladoga de Russie. Le lac TVenem, infiniment plus étendu que \q Léman, a environ 125 lieues de tour (1).

Il faisait un temps magnifique. L'horizon étiooelait de ces prestigieux couchers du so-

(1) Cinquante milles suédois. Le mille suédois a six mille toises.

leilqui ne se voient que dans le nord. On eût dit, aux teintes pourprées de l'occident, l'embrasement d'un globe inconnu qui éclatait au loin dans les cieux et se reflétait sur la terre. Le lac dormait paisiblement.il présentait par un bout une longue nappe d'un rouge ardent, et par l'autre une vaste plaine d'un bleu noir. Rien n'agitait ses poétiques ondes. Il me semblait qu'il n'y pouvait souffler que de douces brises , et que le gondolier sur sa barque ne devait jamais y passer qu'en chantant des refrains d'amour... Tout à coup, en face de nous, un vent impétueux se lève ; il repousse notre navire. Des lignes sanglantes se dessinent sur les menaçantes splendeursdu couchant ; une vive inquiétude se manifeste sur les traits du capitaine. « — Allons ! me disais-je tout bas, je suis comme abonné aux tempêtes. »

Eh quoi ! ce beau lac, si tranquille le matin, pouvait devenir, le soir, une mer furibonde! On n'apercevait plus de rivages; on était comme en plein océan; le vent continuait à grossir, a— Il y a six ans à pareille époque (2 octobre);, me dit-on : le lac TVenern était gelé. » Certes, les années se suivent et ne se ressemblent point; le lac, en ce moment, loin [d'être immobile et glacé, se

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soulevait avec fureur. Ses vagues mugissantes se succédaient et battaient les flancs de notre navire avec une violence irrésistible. Le timonier, renversé par les montagnes d'eau que poussait sur lui l'ouragan, ne tenait plus le gouvernail. Notre bateau à vapeur était de faible construction ; ses provision sde bois s'épuisaient; et, dans ce redoutable péril, il n'y avait plus moyen d'avancer. Il fallait rebrousser chemin et reculer devant la tempête. Cette manœuvre était d'une horrible difficulté au milieu des bourrasques et des rafales ; n'importe, on s'y décide, on l'essaie. Aussitôt le bâtiment, pris en flanc par les vagues, est renversé de côté et comme englouti ; l'eau, de toutes parts, l'envahit.

Dieu ! quel spectacle sur le pont ! les matelots efl'arés faisaient, à l'écart,; le signe de la croix, et accomplissaient néanmoins leurs devoirs avec fermeté. L'accent des femmes à genoux, le cri désespéré des enfants... Oh! tous les regards, même celui de l'incrédule, se tournaient alors vers le ciel; il n'y avait plus d'athée parmi nous.

Le capitaine anglais, Wilhraham , s'était bardé le corps de ce qu'il avait de plus précieux. « — Faites de même ! me dit-il. <r — A quoi bon! lui répondis-je; je ne sais

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pas nager. » Une jeune femme était tombée mourante auprès de nous; une enfant qui l'accompagnait, se pressait contre elle en joignant ses petites mains et en pleurant : mais celle qu'elle appelait à son aide, la regardait sans lui ouvrir les bras, et la repoussait sans l'entendre. « — Quelle mère! dit une voix. « — Mère ! répétai-je avec indignation; non, non, la chose est impossible. Non, cette femme n'est pas mère, d

J'avais raison ; plus tard je l'appris.

Cependant la tempête était loin de se calmer. Nous étions parvenus à retourner en arrière; le vent nous poussaitmaintenant vers la côte d'oùnousétions partis quelques heures auparavant. Cette côte était hérissée de récifs ; comment les éviter au milieu de l'horrible tourmente? une nuit obscure avait succédé au lumineux coucher du grand astre. Je regardai le firmament, je n'y vis point C étoile polaire.

L'ordre est donné de tirer le canon de détresse ; cette détonation lugubre achève de porter la terreur parmi les passagers. Le spectacle devenait de phis en plus sinistre. Des lames d'eau entraient de toutes parts dans le navire qui ne paraissait pas de force à r^'sislcr longtemps à leurs attaques. Le ca-

pitaine ayant commandé aux chauffeurs d'augmenter l'intensité de leurs brasiers, nous YÎmes soudain s'échapper des nuées d'éîincelles et de flammes du tuyau de la machine à vapeur; ces brûlantes clartés qui roulaient au dessus de nos têtes éclairaient la profondeur des abîmes qui s'ou\ raient autour de nous. L'incendie courant dans les airs! lamorl tourbillonnant sous les pieds!... Un embrasement et des gouffres! « — Poètel écrivez!» me disait l'Anglais Wilhraham , qui seul gardait un flegme impassible, si j'avais des crayons, je peindrais.»

Nous voguions avec une vitesse elTrayante, emportés par le vent des tempêtes. Nous arrivions enfin à la côte. Pour entrer dans la baie de l'île de Bromo , où nous trouvions un abri sur , il y avait à Iranchir ua étroit passage entre des masses de rochers ; par l'orage el les ténèbres, comment s'y risquer au hasard !... il le fallait cependant. Après un nouveau coup de canon de détresse, le pilote s'y aventura... Le moment était solennel; il se fit un profond silence. Les poitrines retenaient leurs respirations, et les cœurs battaient violemment... mais chacun cachait ses angoisses.

Un cri... un cri de joie retentit; il part du

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milieu de la perplexité générale et de la profondeur des nuits. «Sawés!» Nous étions dans le port.

Il est certain que lorsqu'on a couru des dangers avec plusieurs ipersonnes , on se prend d'afîection pour elles ; il y a eu un lien d'émotions, une communauté de souffrances. On s'aime des maux mutuels. Nous nous félicitions entre passagers, comme si nous nous connaissions depuis nombre d'années. Le péril nous avait rendus frères.

Après vingt-quatre heures [d'attente, à la triste île de Bromo, nous pûmes nous remettre en marche ; les vents s'étaient enfin apaisés. Nous longeâmes le château de Lee ko (1), où nous aurions dû relâcher l'avant-veille; nous traversâmes la petite ville de Veneahorg; nous admirâmes de loin les rochers à pic de Hanneberg et de Helleherg, d'où se précipitaient les adorateurs fanatiques d'Odin pour monter plus vite au Falhalla. Puis, le Gotha s'ouvrit devant nous. Nous arrivions à Trolihaltan.

Oh! qui décrirait rro///ia/fa?i.' j'y restai confondu de surprise. « — Comment se fait-

(1) Lccko lïil bàli en Î298, par l'évoque de Skara, Il passa ensuite à Cusiave i".

il, me disais-je, qu'on ait tant chanté la chute du Rhin, le Reichenbach, le Handeck, toutes les cascades de Suisse, et qu'on se soit si peu occupé de la plus incomparable des chutes d'eau de l'Europe ! » La chute du Rhin est admirable, sans doute ; mais la contrée qui l'entoure n'est pas assez en harmonie avec ses sublimes beautés ; ici le pays, au contraire, est analogue au phénomène ; et Trollhattan, à mon avis, est une des merveilles du monde. Figurez-vous un large fleuve, le Gotha, se précipitant de cent trente pieds de haut, dans une vallée de volcans, où tout est excavations démesurées , amas inexplicable de blocs tendus, de terres bouleversées et d'abîmes sans fond!... Figurez-vous ensuite ces pics et ces enfoncements, hérissés de fabriques qui se disputent çà et là des Olets de la cataracte!... Au milieu de ce désordre incomûjiensurable, le voyageur, comme éperdu, ne sachant ni où il est, ni où il va, ni ce qu'il Sfcnt, saule de rochers en rochers, tantôt sur uii pont en fil de fer travaillé par l'homme, tantôt sur une arche de granit façonnée par Dieu. Il a des cascades autour de lui, des cascades sous les pieds, des cascades sur la tète, et cela dans une longueur de trois à quatre mille pieds, où terres, maisons

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et rochers semblent trembler et près de crouler. Des paillettes d'eau scintillantes étendent dans l'atmosphère, au dessus des gouCTres, une brume fantasmagorique. Ici l'on descend un escalier de pierre, et l'on se trouve au bord d'un torrent qui roule avec le fracas de la foudre. Là vous remontez sur un pic, à travers des fentes de rochers, et vous dominez une ligne de précipices. Les roues, les scies et les marteaux joignent les détonations de l'industrie aux tonnerres des éléments; et cette vallée est encaissée de montagnes colossales hérissées de sapins. Le soieil ne se glisse là, entre des grottes écumeuses et menaçantes, que comme effrayé d'y porter la lumière. On croit voir trembler ses rayons.

Quelle est cette enceinte bizarre, sur les flancs d'un roc escarpé ? C'est la caverne des rois. La plupart des monarques de la Suède y sont venus inscrire leurs noms. Cette caverne a été évidemment creusée par les eaux. Mais comment les eaux ont-elles pu travailler ainsi dans les airs?... Il faut à ce lieu des mystères : car c'est la vallée des prodiges.

Oh oui ! La vallée des prodiges! car, à côté des gigantesques travaux de la nature, voici que se placent les gigantesques travaux de l'art! et l'on n'oserait décider qui l'emporte des

deux rivaux en conception et en hardiesse. Le croira-t-on ! la volonté de l'homme est venue ouvrir un canal tranquille à traversée chaos orageux ; elle a dit : « — Je ferai sauter les montagnes; j'aurai des volcans à mes ordres ; je creuserai à mes navires un lit souterrain où ils navigueront paisiblement entre des murailles decinquanteàsoixantepiedsde haut que m'aura travaillés la poudre à force d'explosions. Ces murailles, presque voûtées et laissant voir à peine le ciel, auront des chemins suspendus sur leurs flancs, où marchera le voyageur. Je ferai descendre mes vaisseaux, sans danger, de la crête des montagnes, à côté des cent trente pieds de la cataracte. J'aurai dompté les éléments, et j'aurai vaincu la nature. »

Ainsi parlait le roi de la création; et les prodiges se sont opérés tels qu'il les détaillait

d'avance! et, devant les œuvres de

l'homme, en face celles de Dieu, l'enthousiasme se partage. Gloire immortelle à Trol- Ihattan! Le pouvoir des enfants d'Adam a posé là son cachet dominateur pour jusqu'à la consommation des siècles. L'homme y a prouvé qu'il pouvait s'essayer avec l'impossible, se mesurer avec l'infini, et vaincre avec l'éternité.

Gothemhourcj est une ville fort pittoresque entourée d'un cercle de rochers, et située aux bords du Gotha. Elle est traversée par une. quantité de canaux sur lesquels il y a des multitudes de ponts, à quatre pas les uns des autres, en pierre, voûtés et ornés de balustres en fer. Le grand canal du milieu est plein de vaisseaux ; la ville est bien bâtie, a des rues alignées , un port remarquable et de charmantes promenades. C'est la seconde ville de Suède (1).

Je ne restai que peu d'heures à Gothembourg, et pourtant j'y passai une soirée charmante. J'y soupai chez M. de Wick, conseiller de commerce , à qui la ville doit son superbe établissement de bains en marbre et ses embellissements en tout genre. J'y ad-

(1) Elle a vingt-cinq mille liabiianls, et trente mille avec ses faubourgs, qui se suspendent poétiquement sur le versant des montagnes voisines. Plusieurs rochers s'élèvent à l'entrée de la cité , et même dedans , où ils font en partie corps avec certaines habitations pauvres. Avant d'arriver à Gothembourg , j'admirai la jolie cascade de Lilla-Edat, et le château en ruines de BohuS' Foéstning, qui rappellent ceux des bords du Rhin. Là se réunirent autrefois, dit-on , en conférence politique, les trois rois de Suède, de Norwège et de Danemarck. Celle superbe forteresse dominait une grande ville qui n'est plus aujourd'hui qu'un petit bourg.

mirai sa jolie femme. Le lendemain, je partis en poste pour Copenhague. M. de Wick n'avait rien oublié pour le comjort de mon voyage; ma voiture sstrouva pleine de gibier, de volailles, de vins fins et même de punch . Un Suédois, M. Lindherg , logé au même hôtel que moi , s'était occupé, de son côté, à me donner un (jui de-interprète pour m'accompagner dans ma route, et avait expédié un courrier aux relais pour que je ne manquasse pas de chevaux. Oh! le bon pays que la Suède!

Quel tableau j'avais sous les yeux le long du Cathégaiî Remarquons ici qu'on peut peindre un pays de deux façons opposées et demeurer vrai. Exemple :

[Peinture en noir.) Rien de plus affreux que les rives du Cathegat en sortant de Gothemboiirgl ce pays, qu'on dirait frappé de réprobation, n'a que des roches nues à flancs décharnés; on n'y voit ni gazons, ni arbres, ni végétation. Des huttes de pêcheurs s'élèvent tristement çà et là; âme qui vive ne s'y montre. Ces huttes, bâties en planches, sur un sol où il n'y a que des pierres, semblent des cabanes maudites. Pas un oiseau, pas un insecte; rien n'y respire, rien n'y vit. C'est un royaume... pour la mort.

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{Peinture en beau.) Rien de plus poétiquement solennel que les rives du Catlwgat ! Làt sous de vastes grèves, où les soupirs du vent, le murmure des flots et une mer sans bornes , jettent l'àme en une rêverie contemplative et religieuse , on pourrait se croire aux premiers jours de la création , quand l'eau tut séparée de la terre. Les êtres vi-^ vants ne s'y montrent pas encore ; mais l'Éternel est là venant de donner la lumière au globe. On comprend là, mieux qu'ailleurs, l'arbitre souverain ; on le sent, on existe en lui; la terre a des prestiges de moins, le ciel a des merveilles de plus. Tout est l'immensité aux regards, tout est l'infini à la pensée, et tout est Dieu au fond du cœur.

Voilà de différentes images : je laisse aux lecteurs à choisir.

Je couchai à Halmstadt, joli pays qui repose des landes et des bruyères. Le lendemain, j'étais à Hehinborn, à l'extrême i'rontière de la Suède et aux bords de la mer (1). Je descendis chez M. du Puy, contrôleur

(1) De Halmstadt à Helsinborn le pays est fertile, et les maisons, bariolées de diverses couleurs, sont d'un joli effet aux regards. Helsinborn est une ville de trois mille âmes. Son port est bien fermé et bien abrité*

de la douane; et le bourgmestre vint m'y voir. Sur le mont qui domine la cité est le reste d'un château fort nommé Kaeman ; il fut bâti, dit-on, par Frode r% du temps de Jésus-Christ ; et de sa plate-forme on a une vue magnifique (1). J'y fus, et j'y restai quelque temps douloureusement préoccupé ; je songeais que bientôt je cesserais de fouler le sol de la Suède ; cette idée me serrait le cœur. Je m'approchai d'une des pierres du vieux monument; er, tout entier à l'inspiration du sentiment, j'y crayonnai l'adieu suivaot :

Terre où le vieil Odin ceignit le diadème ! Jadis je te chantais... oh! maintenant je t'aime!

Toi dont l'accueil dut m'enivrer !

Pays hospitalier ! belle Scandinavie !

Je n'ai pu qu'un instant te voir et t'admirer :

Je te regrette pour la vie !

(1) On a sous les yeux le Sund, le Calhegat, la Baltique, les belles plaines de la Scanie, Elseneur Koneborgei Copenhague.

J'avais traversé le Sund , et j'étais en Danemarck. E/se/îewr est certainement une ville qui mérite de fixer l'attention ; et le château qui l'avoisine, Kronehorg, est un édifice admirable : mais je n'étais pas disposé à y trouver du charme. Auprès d'Elseneiir, néanmoins, il était un lieu que je tenais à visiter : le tombeau dllamlet. Ce tombeau, situé dans un bois de hêtres aux bords de la mer, se com-

ii, 18

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pose de trois rochers i n lormes posés les uns sur les autres, et autour desquels on a placé quatre bancs carrés. Est-ce, en effet, la tombe d' Jlamlet ? Je ne sais pourquoi , mais, bien que le bois fût sombre et la plage mélancolique , je n'éprouvai là aucun de ces mystérieux recueillements qui saisissent l'âme au pied des monuments poétiques ; je restai incrédule et froid; je ne pus rêver ni d^X amant d'Ophélia, ni du génie de Shakespeare. Ni l'un ni l'autre n'étaient là (1).

J'arrivai à Copenhague. Nombre d'écrivains en ont fait la description, et néanmoins je n'en avais aucune idée. Copenhague est une ville qui, en France et en Italie, ne se présente à l'imagination que derrière un voile de brouillards. Ce n'était qu'un hameau de pêcheurs au XV siècle; et ce ne lut une capi-

(1) Elseneiir esl une ville animée et commerciale. « Elle esl peuplée de marchands qui font leurs marchés « le malin , et boivent le vin du marché le reste de ( la journée. » {P^oyages de Deshayes, 1 vol. in-18. Paris, l66i.) Le Kronehorg a des remparts, des canons et des soldats , comme une ciiadelle en temps de guerre. Les bàlimcnis qui passent sous ses murs y paient un tribut; et la forteresse belliqueuse est tout bonnement une maison de péage. Peu de gloire, beaucoup d'argent.

taie que trois cents ans plus tard . Par son port et sa situation , elle avait le droit de jouer un premier rôle en Europe ; mais , bien qu'elle ait eu de grands rois et de hautes illustrations, il a manqué à son histoire ces figures colossales, telles que Charles A7/en Suède j et Piene-le-Grand en Russie, qui créent ou détruisent les empires, qui changent la lace du monde, et qui t'ont d'un seul pays la destinée de plusieurs autres , le point de mire de tous.

Il n'est pas de cité qui ait plus souffert que Copenhague. Commencée en 1168, elle fut rasée par l'ennemi en 1 248. Assiégée en 1 342, elle fut horriblement maltraitée; prise en 1362, elle fut pillée et brûlée; reprise en 1368, elle fut saccagée et incendiée. Assiégée de nouveau en 1428, elle se défendit avec vigueur , et subit de cruelles pertes. En 1524, après sept mois de résistance, il lui fallut capituler. Même sort en 1536. Assiégée encore en 1658 par Gustave-Adolphe, elle s'en tira avec gloire, mais accablée. En 1759, elle fut bloquée un an par Charles ÏX et les Suédois. En J700, elle fut bombardée par lailotteréuniedes Anglais, des Hollandais et des Suédois. En 1711, et pour la dixième fois en deux siècles, elle fut ravagée par la

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peste: trente mille personnes périrent. En 1788, 1794 et 1795, elle tut la proie des incendies: son beau château de Christianhourg fut réduiî, en cendres. En 1801, Nelson vint y porler la terreur, mais Nelson y fut repoussé ; ce fut pour elle un grand triomphe. Enûn, bombardée par les Anglais en I807, loi ce lui fut de capituler. Quelle ville eut plus d infortunes ! et, après chaque caastrophe, elle rebâtissait ses murs ! et de ses ruines, sans cesse, elle se relevait plus brillante !

Monté sur leclocherde l'église Notre-Dame, je contemplai la grande cité : je dominais ses alentours. Quel beau panorama devant moi ! En premier lieu , plaçons le port. Le port , c'est la ville elle-même ; car la mer la coupe en deux parts (1); la mer, divisée en canaux, se glisse et s'établit sous ses murs ; la mer tourne autour du palais de Christianbourg et de la Bourse, dont elle fait une île royale; la mer circu'e en quelque sorte à travers les places et les rues, où elle introduit avec elle environ cinq mille vaisseaux. Les mâts des navires s'y confondent avec les

(1) La mer iiaversanl Copenhague, une partie de la ville se trouve sur un autre continent; et ce continent, c'est l'île d'Amagra.

flèches des églises; les équipages à chevaux se promènent avec les bâtiments à voiles devant des boutiques et des hôtels. Jamais abri plus tranquille et plus sûr ne fut offert à la marine : car le port a envahi la cité, et la cité enclôt le port.

A l'horizon, devant moi, s'étendaient, d'un côté,lesplainesdelaBaltique,oùstationnaitla flotte Danoise, et, del'autre, les campagnes de Copenhague où se déployaient en ceinture trois lacs bordés de promenades ( 1 ) .Le gigantesque palais de Christianbourg et la Bourse étaient à mespieds.Ici,réghse de Saint-Sauveur avec son escalier extérieur tournant autour du clocher; là, le château de Rosenbonj, charmante fantaisie gothique où sont les joyaux de la couronne; non loin, la tour ronde où Pierre-le- Grand monta en voiture à quatre chevaux (2); la belle statue équestre en bronze du roi Frédéric V sur la place aux quatre palais nom-

(1) La vue est magnifique. En face , au milieu du Sund , est l'Ile suédoise de Hvenen , et les côtes de là Scandinavie.

(2) Cette tour a pour escalier une pente douce d'environ treize pieds de large , pavée en briques , qui conduit en tournant jusqu'à la plate-forme. On est sous une voûte à ogives ; et des pierres runiques garnissent les murailles.

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mée Amalienhorg (1); hors la ville, le superbe château de Frederichsberg à une distance assez rapprochée ; les tours lointaines de la cathédrale de Roeskilde, où lut jadis la capitale du royaume; et enfin, dans un des faubourgs, \ obélisque de la liberté (2).

L'église de la Tour-Notre-Dame renferme le christ et les douze apôties , les chefs d'œuvre de Thorvaldsen. L'intérieur du temple est d'une simplicité presque nue. Je compris la pensée de l'architecte ; il n'avait pas voulu détourner l'attention publique de ce qui devait seul y éveiller son enthousiasme; le génie de Thorvaldsen.

La statue colossale du christ est debout à la place où est le maître-autel dans une église catholique. Il a l'air de prononcer ces mots : Venez tous à moi! On croirait l'entendre parler. A droite et à gauche, le long du temple, sont rangées en ligne les statues des douze

(1) Ces quatre palais sont pareils. Ils forment une place régulière. Un d'eux est occupé par le roi ; un autre par le gouverneur; le troisième est la demeure de la reine douairière; et le quatrième était l'habitation du dernier roi , que personne aujourd'hui n'occupe.

(2) Ce monument n'a de grandiose que son nom. l\ fut bâti par les paysans danois et de leurs propres fonds, en mémoire du jour où ils furent alîranchis pur un décret souverain.

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apôtres (Judas n'y a ni place ni rang). Ces figures sont magnifiques. On les estime un demi-million. Thorvaldsen, le Raphaël de la sculpture, en a fait hommage à sa patrie. On dirait le cadeau d'un puissant prince ; c'est mieux : c'est le présent d'un grand homme (1). La bourse de Copenhague, bâtiment des plus bizarres, est dans un style égyptien. Une quantité de Cariatides ont l'air de supporter l'édifice sur leurs têtes; mais, vu sa pesanteur, elles ont des coussins autour du front qui plient sous le faix : la pensée est originale. Au dessus de cette construction s'élève une flèche formée par quatre lézards ou dragons, dont les têtes sont à la base et dont les queues montent dans les airs en spirales; ces quatre

(I) Le fronion extérieur du temple est de la même main, ainsi que les bas-reliefs qui décorent les murailles à l'inlérieur. Le fronton est en terre cuite d'Italie, terra cotta. il a seize ligures , et représente saint Jean prêciiant dans le désert. Les bas-reliefs du dedans de l'église ont pour sujets Jdius portant sa croix, et l'entrée du Christ à Jérusalem. Ces bas-reliefs ont une multitude de figures. Au milieu du chœur est la statue agenouillée d'un ange qui présente une coquille : les fonts baptismaux. Thorvaldsen n'a jamais rien fait de plus admirablement gracieux. Ce même sculpteur a là aussi deux médaillons en marbre qui sont d'une inexprimable beauté ; la Charité.

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queues, se réunissant en pointe, sont surmontées de trois couronnes étagées, entremêlées de boules brillantes. Les boules et couronnes sont d'or (1).

Le palais de Christianbowg est un bâtiment démesuré auquel travaillèrent deux mille ouvriers pendant six ans sous le règne de Christian VI (2). 11 fut dévoré par les flammes en une nuit. Le dernier roi de Danemarck le réédifîa dans les mêuies proportions, mais ne s'y installa point. L'intérieur a de beaux détails ; la salle de thorvaldsen a une frise renommée (3); la salle des cliei^aliers, enceinte immense où se donnent les fêtes royales, est d'un aspect majestueux (4), et les écuries sont superbes : j'y ai compté cent vingt colonnes de marbre (5).

(1) Ce singulier monument fut bâti par Christian IV, en 4624.

(2) Dix mille poutres de vingt, trente et quarante pieds de long, furent employées, dit-on, aux fondations.

(5) Elle est en marbre blanc, et représente l'entrée d'Alexandre à Jcrusalcni. C'est de Thorvaldsen.

(4) Le roi actuel n'habite ce palais que les jours de grande solennité.

(5) Entre chaque colonne il y a deux stalles, ce qui donne |)!ace à deux cent quarante chevaux. Ces écuries n'ont souvent pas sufli; il y en a encore d'autres ailleurs. J'ai vu là douze chevaux d'une grande beauté. Us naquirent blancs et ont des nez roses.

On m'avait assuré que la grande Place- Royale était un cloaque qu'on avait surnommé la Suisse danoise, vu ses trous et ses ravines ; je la trouvai, au contraire, fort belle et fort bien pavée. Je n y vis de déplaisant qu'une grosse statue en plomb de Christian V (1). Non loin, sont les ruines d'une église en marbre qui fut commencée récemment et n'a jamais été achevée. Au sein d'une épaisse forêt, avec d'antiques souvenirs, ce serait d'un sublime effet (2).

J'avais beaucoup connu autrefois, à Paris, le comte Alexis de Saint-Priest. Littérateur des plus distingués, il m'avait lu plusieurs de sesproductions à Paris. Mais, depuis i830, il avait eu une mission diplomatique au Brésil ; et nous nous étions perdus de vue. Je le retrouvai ministre de France à Copenhague; et les affections littéraires rapprochant ce

(1) Le roi est à cheval en empereur romain. 11 a l'air d'écraser sa monture , qui elle-même écrase à ses pieds une bêle qui est censée être Venvie. Tont cela s'affaisse ensemble sur un piédestal qui plie sous ces niasses de plomb , autour desquelles sont tranquillement assises quatre allégories couronnées.

(2) Je vis passer sous ces ruines une voiture pleine de monde, et je lus sur la portière de celte voiture : Omnibus Napoléon!

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que séparaient les opinions politiques, nous nous reprîmes à causer, comme naguère, des auteurs anciens et modernes. Ne pouvant nous transporter ensemble aux Tuileries, nous partîmestous deux pour le Finde, comme l'auraient dit Chapelle et Bachaumont. Ce voyage en vaut bien un autre (1).

Je remarquai, dans son salon, un beau tapis fait avec dix énormes peaux de panthères. Il avait tué, me dit-il, de sa propre main, au Brésil, ces dix formidables créatures : il ne me força point de le croire. Je me garderai d'en conclure que, dans ses missions diplomatiques, il aurait eu à dompter des bêtes féroces.

Il y avait spectacle au grand théâtre. Le roi, de retour d'un assez long voyage, s'y rendit ainsi que la reine ; et Leurs Majestés y furent reçues avec enthousiasme. Le parterre et les loges entonnèrent une hymne appropriée à la circonstance ; et l'orchestre accompagna ce chœur national. Peu après commença la pièce.

Je n'avais pas regardé l'affiche; au bruit étourdissant de la scène, je compris qu'il s'a-

(1) M. le comte de Saint-Priest vient de publier un livre 1res remarquable siir la royauté.

gissait d'un opéra. Mais lequel? Voici des villageois qui me transportent au Tyrol : une belle dame en toque à plumes et en amazone qui me retransporte à Paris : et trois messieurs, vêtus à l'espagnole, avec de bonnes lames de Tolède, qui m'ont l'air de braves Castillans : mais pourquoi ces cris, ces serments, ces orages et ces nacelles ! Je crus un instant qu'il y avait du berger Paris dans toute cette énormité, car j'avais vu passer une pomme. Ah! Dieu! c'était Guillaume Tell.

Aux bords du Cathégat, en Danemarck, et à deux lieues de Jaêgerspries, est le fameux chêne de Norskow -. on m'engagea à l'aller voir. Il existe chezles Grisons un érable(\\y en a qui disent un tilleul) sous lequel les premiers confédérés suisses jurèrent à Irons, en 1404, d'affranchir leur pays : l'arbre avait alors cent ans et en a par conséquent plus de cinq cents aujourd'hui. Eh bien! cet érable ou iilleul suisse, n'est rien auprès du chêne danois. Ce dernier, que douze hommes ne sauraient embrasser, a soixante-douze pieds de tour, et, dit-on, mille ans d'existence. Il est creux , cinq personnes à cheval y stationnent ; et dix siècles l'ont salué. A combien de monuments il a survécu ! et qu'il a vu tomber

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de puissances! quelle tête et quelles racines !

Après avoir visité le /misée Scandinave et le musée Thoivaldsen (1), je fus au château de Rosenhorg, bâti par Christian IV. C'est un vrai bijou moyen-âge (2). Christian IV est une des grandes gloires du Danemarck. Ce héros, étant à la guerre en 1644, eut l'œil crevé dans une bataille navale. Les siens le virent chanceler. « — Le roi est mort! » crièrent-ils. « — ISon, » répond le prince en essuyant son affreuse blessure et la recouvrant d'un bandeau : « Ce n'est rien : le roi n'est pas mort, » et il continua le combat.

On me montra, dans le tiroir secret d'un meuble du château, une mystérieuse ceinture en acier doublée de velours rouge. Elle se fermait au cadenas; et il fallait, pour en expliquer l'usage , une foule de périphrases. Ce n'était pas la ceinture de Vénus ; et pour-

(1) Le musée Scandinave est des plus curieux; mais il a été décrit mille fois. Il y a au musée Thorvaldsen une quantité de bas-reliefs devant lesquels on reste en extase. Canova lui-même reconnaissait qu'en fait de bas-reliefs, Thorvaldsen l'avait surpassé.

(2) Le gouverneur de ce château, le colonel Sommer, m'y fit présent d'une figure d'Henri IV, grave'e sur une sardoine il y a deux cents ans.

tant l'amour y jouait un premier rôle. Christian IV partait pour la guerre ; il laissait au milieu des séductions de la cour une beauté dont il redoutait l'humeur inconstante.

« __ Avant de me quitter, lui dit-elle, donnez-moi un gage d'amour ! je ne m'en séparerai pas un instant pendant votre absence. — Qu'il en soit ainsi ! » répondit le prince.

Et il fit faire une ceinture magique... à laquelle tut mise une serrure de sûreté. Sa maîtresse s'en revêtit^ il en emporta ensuite la chose principale, la chose oubliée dans la Gageure imprévue .DésovmM^ il pouvait s'éloignerd'elle sans crainte; car, selon l'assurance du nécromancien qui avait confectionné ce nouveau genre d'amulette, on ne pouvait plus violer sa foi ni lui être infidèle : on avait sa vertu sous clef.

Parmi les raretés de Rosenborg , citons le portrait de Cranach. C'était , au xvii^ siècle, le cheval du dernier comte d'Oldenbourg. Cette bête (je parle du cheval) avait une queue de trente pieds de long qu'un page portait par derrière, quand son excellence (je parle du comte ) allait faire un tour de promenade équestre. La crinière de Cranach traînait partie à droite partie à gauche ; et sa seigneurie se plaisait à jouer avec elle. Il

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me fut dit qu'à Oldenbourg , on conservait encore ses poils (je parle de la crinière).

Le roi de Danemarck habitait sa campagne de Sorcjenfrei à quatre lieues de Copenhague. Ce %t là que j'eus l'honneur de lui être prés<riiié ainsi qu'à la reine. En 1822, j'avais connuLeurs Majestés à Paris. Alors, le prince et la princesse royale de Danemarck, rayonnants de jeunesse et de beauté, me rappelaient les poétiques figures d'Odin et de Freya. Vingt ans s'étaient écoulés... je retrouvai le roi plein de force et de vigueur ; la reine est toujours une des belles souveraines du Nord. Leurs Majestés daignèrent m'accueillir avec une inexprimable bonté ; je passai la soirée chez elles et ne quittai Sorgenfiei que fort tard. Les heures avaient fui comme l'éclair : car le roi semblait prendre plaisir à retirer l'entretien du terrain des conversations cérémonieuses pour le reporter sur celui des causeries intimes. <r — Demain matin, me dit le monarque, il faut parcourir nos campagnes ; elles méritent d'être vues. » Je m'inclinai avec respect: et, le jour suivant, d'après le désir de Sa Majesté, M. le coniie de Bluclier, chef de la cour, ayant mis à ma disposition un cheval des écuries du palais, explorait avec moi la contrée.

Mon noble et beau cicérone me fît parcourir des sites enchanteurs. Un aimable jeune homme, attaché à la légation de France, M. Louis dlleursel, était de notre cavalcade. Nous vîmes les charmants lacs de Lrngbye et de FrédérichstaU,\em^\diCm\Q\ïi où fût le château de Hirscholm, célèbre par les funestes amours de la reine Caroline- Mathilde et de Struensée (i), le château de Frédérlchstall , et le village de Vedbek, aux bords de la mer, d'où l'on aperçoit l'île de Hvenen parée de l'observatoire où étudiait Trcho'Brahé. De là, nous entrâmes au parc.

Ici la mer n'a plus de grèves arides et de rochers déserts. Sur ses bords est une forêt de hêtres, la plus belle qui se puisse voir ; et, sous ces magnifiques futaies qui, chose étrange, descendent jusque dans les flots de la plaine salée, j'aurais pu me croire à Saint- Germain ou à Fontainebleau, si les accidents de terrain et les vues sur la mer n'avaient détruit l'illusion. Au miheu du parc est un pavillon royal, l'Ermitage, où l'on voit errer une multitude de cerfs et de daims ; nous nous donnâmes un instant le plaisir de poursuivre un cerf dix cors qui se riait de nos

(1) Sur cet emplacement est aujourd'hui une église.

coursiers : il fendait Tair comme une flèche. Un excellent dîner nous attendait chez le comte de Bluclier ; il y avait six heures que nousgaloppions à cheval : la charmante comtesse de Blucher nous reçut avec une srâce toute française. « — Dimanche prochain, me dit-elle, nous nous reverrons à Sorgenfrei. ^ — A la résidence royale? — Oui, vous y dînerez, je lésais. »

On m'ouvrit, à Copenhague, les archives secrètes où n'entre jamais le public; et j'y tins entre mes mains le plus curieux des manuscrits : la Charte de Frédéric III : loi fondamentale du royaume actuel. Cet acte mémorable, qui consacra le droit de succession dans la maison d'Oldenbourg et enleva aux nobles le droit d'élire leur monarque, est dans un coffret d'argent. Chef-d'œuvre d'écriture à la plume , il porte la date de 1665. La noblesse danoise, antérieurement à la promulgation de cette charte, avait d'immenses privilèges. Elle en abusa, dit-on, à tel point, que la majorité de la nation en fut réduite à supplier le roi de vouloir bien déclarer leDanemarck, monarchie héréditaire^ et lui, souverain absolu. Frédé-

rie TU s^empi essa de se rendre h ce vœu national; et Pierre Schumacher (depuis comte Griffendelt), le Richelieu du Danemarck, rédigea l'acte solennel. Tous les états y adhérèrent. Il paraît que l'on était las des élections, des assemblées, des tribunes et des révolutions. Pour échapper à Vanarchie, on se réfugiait dans le despotisme (1).

La tnbliothèque de Copenhague a aussi les manuscrits les plus rares ('2). J'en vis un venu de l'Inde , un manuscrit pâli , écrit sur feuilles de palmier peintes en laque japonais. Je feuilletai aussi les deux Edda, manuscrit islandais; et l'on me présenta le livre d'heures de Charîes-le-Téméraire (3).

(4) Je vis encore trois manuscrits précieux aux ilrcAzves secrètes : le Code civil danois , relié en argent, manuscrit unique de 1683; le Code ecclésiastique , relié de même, 1685 ; une bulle papale. lOoO.

(2) Cette bibliothèque a environ quatre cent mille volumes, et quinze à vingt mille manuscrits. Elle fut fondée par Frédéric III. Nayant guère que 14 à 15,000 fr. de revenu , elle a peu de livres modernes.

(3) Ces mois étaient écrits en lettres d'or sur le frontispice de ce livre à riches enluminures et peintures : t Heures -de-Charles-de-la-maison-de-France-dernier- € duc-de-Bourgogne>qai-fut-tué-au-siège-de-IVancy-let quel-esl-icy - représenté-à - gcnous-devant - la-face- de- « Nostre-Seigneur-avec -Marie-de-Bourbon-sa- seconde- Il. 19

Le roi de Danemark avait eu la bonté de m'engager à dîner au château de Sorgenfrei ; sa table était servie avec l'élégance et le luxe de Paris. La reine, assise à sa droite, me parut plus belle que jamais. Sa toilette était sans recherche, mais pleine de goût. Leurs Majestés dînent à cinq heures. Il y eut musique pendant le repas ; et j'y prêtai souvent l'oreille avec attendrissement : car j'entendais des airs de France.

« — 11 faut aller voir Fréderichsbourg , me dit le roi après le dîner ; c'est un château poétique, et dont vous serez content.

« — Je vais vous en donner une idée, ajouta la reine. H est tout à ïaM moyen- âge.}>

Et Sa Majesté se fit porter un vase de porcelaine où était peint le monument.

Puis, nous parlâmes de la France et de ses belles demeures ; car ce tant beau royaume de France , bien qu'il ne soit pas le pays irréprochable, n'en est pas moins toujours le pays incomparable. La France! c'est la terre des magiques souvenirs, le rêve des imagi-

f femme-mcre-de-Marie-unique-héritière-de-Charles-maa riée-à-l'empereur-Maximilien-d'Autriche-Ce-duc-Charf les-avoil-pour-corps-de-sa -devise- un-lion-rugissant- « ou-estoit-escrit-à-rentour-(à-5'ia'-voM^/'a)-pour-mons- « irer-qu'il-ne-craignoit.rien-eidéfioil-qui-que-ce-fùt. »

nations ardentes. La France! ce n'est plus aujourd'hui Toracle du monde , mais c'est encore la poésie de l'Europe.

La reine se souvenait avec émotion des jours qu'elle avait passés à Paris, et même des personnes qu'elle y av ut connues. Elle n'était pas reine alors sous l'éclat du diadème, mais elle letait par celui de la beauté. Plus tard elle eut les deux prestiges.

Je n'oublierai de ma vie le charme de cette soirée, où les élus de Sorgen/rei jouissaient à la fois de l'honneur d'approcher un auguste monarque, et du bonheur de converser avec un esprit distingué. La gaîté, loin d'être bannie du salon royal , y prenait un caractère d'originalité qu'on n'eût pu rencontrer ailleurs : car, ne peuvent s'écarter du bon goût, ni descendre des hautes régions, ses saillies, forcées, pour ainsi dire, d'être princières, n'en ressortaient que plus piquantes.

Sa Majesté avait donné des ordres pour qu'une des voitures de la cour me conduisît le lendemain à Fréderichshourg. Le comte de Blucher devait m'accompagner encore, ainsi que M. de Falbe, attaché au cabinet du roi, littérateur plein de mérite, et l'un des

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hommes les plus instruits du Danemarck.

Nous partîmes de bon matin pour la résidence royale. Fréderichsbourg,hkW par Christian IV, en 1620, est entouré d'un côté par un lac limpide, et de l'autre par de larges fossés où circulent les eaux de ce même lac. Nous franchîmes je ne sais combien de ponts, de donjons et d'arcades, ayant d'arriver à la cour intérieure du manoir. Je n'en décrirai ici ni les portiques ni les statues , ni les ogives ni les marbres ; je dirai seulement que l'ensemble du vaste édiflce avait une harmonie majestueuse qui forçait à la rêverie. Je n'écrivis point : j'admirai.

Le comte de Blucher me mena à la chapelle par la galerie des chevaliers de V Éléphant. Cette galerie est tapissée des écussons de tous les hauts personnages qui portèrent le grand ordre danois, et qui n'existent plus. Trois de ces boucliers, voisins l'un de l'autre, attirèrent mon attention : Napoléon, Charles X, Alexandre. Vdi^diis connu ces trois souverains; jeles avais tous trois approchés. C'étaient en ce temps-là trois puissances : ce n'étaient plus aujourd hui que trois noms. Je m'inclinai, en pensée, devant ces llambeaux éteints, si peu semblables l'un à l'autre; et, me rappelant les immortelles paroles d'un orateur chrétien

sur la tombe d'un roi fameux : « Dieu seul est grand! me répétai-je (1). »

La chapelle de Fréderichsbourg a des dorures, des sculptures et une voûte qui sont d'une admirable beauté (2). Le souverain actuel, Christian VIÏI, y tut sacré en juillet 1840, à l'exemple des rois ses prédécesseurs. Décrivons la solennité.

Le canon retentissait. Les dames de la cour, richement parées, garnissaient la nef et les tribunes. Les dignitaires du pays, portant les grandes croix de l'Éléphant et de Danebrog, étaient debout, sous les parvis sacrés, revêtus d'un brillant costume à la Louis XIII, bleu et or, avec des manteaux de velours rouge ou orange (3). Deux trônes, au fond de la chapelle, attendaient le roi et la reine. Caroline- Amélie parut la première; elle venait d'être couronnée, dans l'intérieur de ses appartements, par son auguste époux,

(1) Il y a dans ce château une autre galerie où sont les écussons des chevaliers de l'Éléphant encore existants. J'y vis ces trois noms de France : Bernadotte , Mollien , Durosncl.

(2) La chaire et l'autel sont en argent ciselé.

(3) Les grands croix de l'Éléphant avaient le manteau rouge , et ceux de Danebrog , orange.

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selon l'usage immémorial (1). Le costume royal rehaussait encore sa beauté. Son manteau, sa couronne et sa robe brochée d'or avaient été faits à Paris. Le roi ne tarda pas à paraître ; il tenait le sceptre dans une main et le globe dans l'autre. Son costume était de forme ancienne; et son ample manteau de velours rouge était soutenu par trois chevaliers àel Éléphant. Le sacre s'accomplit dans les formes voulues ; et, par un reste de catholicisme conservé en cette circonstance, rofïice fut chanté en latin. Christian VIII jura ensuite, solennellement, de ne jamais porter atteinte à son pouvoir absolu (2).

Sortis de la chapelle, le roi et la reine, suivis d'un cortège nombreux, traversèrent, sous un dais porté par les grands officiers de la couronne , la cour intérieure du château, pour retourner à leurs appartements. Un ciel sans nuage favorisait ce pompeux appareil, qu'on eût pu croire une splendide résur-

(1) La cércmonie n'était pas un couronnement , mais un sacre ^ l'évêqae de Zeelande y présidait.

(2) La charte de Frédéric III porte pour première condition : « qu'il est expressément interdit au roi de modifier et d'atténuer l'exercice de ses droits, i II lui est retiré formellement le pouvoir de faire des concessions aux siècles, et de marcher avec les civilisations.

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rection des siècles anciens , tant il y avait d'harmonie entre les magnifiques costumes de l'ère féodale et les imposantes murailles du moyen-âge. Leurs Majestés saluèrent le peuple d'un des balcons du manoir, et furent s'asseoir au festin royal avec les princes d® leur famille. 25 trahanis ou gardes du corps, en dalmatiques , plaçaient les mets sur la table ; le roi et la reine étaient servis par les chevaliers de leurs ordres; et toutes ces cérémonies remplies avec une dignité scrupuleuse , toute cette pompe séculaire renouvelée des temps monarchiques, se poétisaient encore des acclamations populaires qui , du dehors , semblaient saluer, avec respect , amour et confiance , le passé , le présent et l'avenir.

Un vaste camp avait été disposé autour du castel^ dans la ville , et jusque sous la forêt voisine. De tous côtés stationnaient les équipages à quatre chevaux arrivés de la capitale. Le soir de ce môme jour, les uniformes rouges de la garde et les charmants costumes des paysans de la Sélande , éclairés par des foyers de bivouac , par des illuminations champêtres et par des feux d'artifice , présentaient , dans la campagne , l'aspect le plus pittoresque et le plus singulier. Citadins,

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courtisans et villageois, épars sous les grands hêtres du bois, s'y livraient aux élans d'une gaîté expansive et nationale. Çàetlà, se dressaient des tables chargées de smeiirrebrend^ dépôts de bierre, de gâteaux et de vins. C'était une joyeuse Kermesse à quatre pas de la solennité souveraine ; le gala rustique à côté du somptueux banquet; la fête du pays et du trône.

A deux lieues environ de Fréderichsbourg est la charmante résidence de Fredensbourg. Il me fallut de nouveau changer de lieu et d'admiration. Ce ne fut pas sans regrets ; j'aimais déjà Fréderichsbourg , ce castel aux vieux souvenirs où j'avais vu les portraits de tous les rois de l'Europe depuis plusieurs siècles; où je m'étais arrêté avec douleur devant celui de Charles I", fils d'Anne de Danemark, et devant celui de Marie Stuart , captive d'Elisabeth ; ce castel enfin où j'avais lu sur un carreau de vitre ces mots écrits , avec un diamant , de la main de la malheureuse reine Caroline Mathilde :

« O keep me innocent! make othcrs grent! (1) »

(1) Oh! conservez-moi l'innocence!

Donnez à d'aulres la grandeur !

Ce carreau est entouré d'im grillage, Le portrait de Struensée est sous ces raômcs murs.

Les bosquets de Fredenshourg rappellent ceux de Versailles. Peu de jardins peuvent rivaliser avec ceux-ci. Là sont des hêtres gigantesques et tels qu'il ne s'en voit qu'en Danemarck. Le lac Esrom termine le parc.

<r .— Avez- VOUS vu, au musée Scandinm>e , la chevelure et les habits de la reine Gunild? me demanda M. de Falbe, à notre retour des résidences royales.

<r — Oui, sans doute, lui répondis-je.

<r — Et vous a-t-on conté son histoire ?

« — Non.

« — Je vous l'enverrai demain. »

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