LA TOURBIERE DU MEURTRE
C'était environ vers l'an 970.
La reine Gunild, veuve du roi de Norwège, Ériky surnommé hache sanglante , était encore dans tout l'éclat de sa beauté, bien que d'affreux malheurs eussent frappé sa vie. Chassée de ses Éta(s ainsi que son mari et son lils , elle s'était d'abord réfugiée en Angleterre où elle et les siens avaient embrassé le christianisme. Revenue ensuite en Norwège avec l'espoird'y recouvrer la couronne,
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elle y avait perdu son époux dans une bataille , et s'était vue forcée de fuir encore à l'étranger avec l'héritier du trône. Le roi de Danemark, HaraldGormsom, surnommé dent bleue , aïeul de Kanut-le- Grand, l'avait accueillie h sa cour. Gunild , loin d'être découragée par ses revers , avait continué, du fond du Danemarck où Harcddlxn avait donné le commandement d'une province , à guerroyer contre lesNorvvégiens. Bientôt, grâce à sa persévérance , elle était rentrée de nouveau dans ses États; et enfin elle était parvenue à y faire proclamer roi son fils Harald Greafeld, qu'on surnommait /7e/wse cjrise.
La Norwège se trouvait donc enfin pacificée; et la reine Gunild commençait à goûter quelque repos après ses nombreuses tribulations, lorsqu'un des principaux officiers de son armée , le jeune lari (comte) Tliorsuul, lui demande la faveur d'un entretien particulier. Thorsuul était le plus beau des enfants de la Norwège ,• mais son humeur sombre et sauvage éloignait de lui ses frères d'armes. Le bruit courait que sa misanthropie provenait d'une passion profonde et sans espérance qu'il nourrissait, depuis longtemps et en secret, pour la belle reine Gunild.
Cette dernière, qui n'ignorait point son
amour, Técartait de sa cour sans pitié. Néanmoins , il est rare qu'une femme , au fond de son cœur, ne prenne pas intérêt à l'amant qui brûle pour elle. En vain l'honneur, le devoir et la position lui défendent de s'en occuper : il y a toujours chez elle, intérieurement, une voix qui plaide sa cause. Thorsuul obtient l'audience sollicitée.
« — Que me voulez-vous? » lui dit la reine avec hauteur.
Son attitude était sévère ; et pourtant il y avait quelque chose d'encourageant dans l'expression de son regard.
« — Reine 1 lui répond le Scandinave d'une voix altérée ; vous connaissez mon dévouement; il n'est pas un combat où je n'aie versé mon sang pour vous avec bonheur...
« — Je le sais, interrompt Gunild. Demanderiez-vous de nouvelles récompenses ?
c( — Aucune , répond Thorsuul d'un ton brusque et indigné. Mes sentiments ne sont pas de ceux qui se paient avec de For ou des titres. Les récompenses que vous pourriez me décerner , je me refuserais à les prendre ; et quant à celles que j'ambitionnerais, vous ne sauriez me les offrir. Voici le sujet qui m'amène : Je reviens de Danemark , le roi Ilarald à la dent bleue ne mérite aucunement
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la confiance que vous avez en lui. J'ai ouï parler d'un mariage...
« — Assez ! répond la reine Gunild ; que j'épouse ou non le roi de Danemark , ceci n'a rien qui vous concerne. Je ne pense pas vous avoir donné le droit de me conseiller.
« — Vous m'avez donné celui de vous défendre; et, je viens vous le déclarer, les plus grands périls vous menacent. »
Ses yeux jetaient une lumière qui vibrait dans l'âme comme un son descendu du ciel : l'orgueilleuse souveraine n'y a vu qu'une chaleur audacieuse , une jalousie insensée, un inconcevable délire. Elle le congédie du geste sans daigner descendre à aucune explication ; et le guerrier sort du palais. Oh ! malheur , malheur souvent à l'imprudent qui laisse entraîner sa barque dans le sillage des grandes destinées ! il peut y périr englouti.
Une semaine s'écoule; quel événement imprévu ! le fds de la reine a péri : un coup de poignard l'a frappé; nouvelle révolution (1).
(1) Ce fut le roi de Danemarck Harald à la dent bleue
qui le fit assassiner par un certain Harald à la dent d'or,
que tua ensuite le larl Hakon , confident et ami du mo-
Soulèvements de toutes parts : encore des guerres civiles. Gunild rassemble ses forces pour résister à la tempête. Un envoyé du Danemarck, le î'â!////û!/?ort, suivi par des troupes danoises, accourt aussitôt à son aide; il venge la mort du jeune prince assassiné, en découvrant et en immolant le meurtrier. Il dompte les rebelles et pacifie le pays; puis, il fait comprendre à la malheureuse veuve que le seul parti qui lui reste à prendre en pareilles circonstances , à l'effet d'enchaîner enfin les révolutions, est de mettre un heureux terme aux négociations déjà commencées et d'épouser son puissant souverain. Harald Gormsom, par cette illustre alliance, joindrait la Norwège au Danemarck. Gunild cède , et Hakon triomphe.
Mais ce dernier n'ignore pas que l'œil vigilant de Thorsuul est continuellement ouvert sur les menées de l'étranger. Hakon, doué d'unbeau visage, séduit une des filles d'honneur de la reine; et, profitant de son pouvoir sur la jeune Sirah,i\ la détermine à perdre le fidèle Norvégien dans l'esprit de sa maîtresse. «: — ^ Je ne pourrai ra'unir à vous,
narque suédois. ( Extrait de Théodoricus Monachus. De Regibus Norwag.)
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disait-il à son amante, que si Gunild épouse Harald. Or, le grand obstacle est Thorsuul. « — Soyez tranquille ! lui répondait Sir ah : cet obstacle, je l'abattrai. »
Sirah fait circuler au palais une foule de bruits inconcevables. Thorsuul aurait été frappé, au camp, d'aliénation mentale ; sa mélancolie habituelle aurait dégénéré peu à peu en sombre frénésie ; et ses compagnons d'armes en seraient journellement effrayés. Gunild ajoute foi à ces récits , son orgueil même y trouve du charme; mais ils n'ont pas produit l'effet qu'en attendait Sirah ^ car la reine n'en prend qu'un plus vif intérêt à l'mr/ de Norvège dont la passion constante et profonde a seule causé la démence. La pitié lui parle pour lui; et , parfois, au cœur d'une femme, la pitié conduit à l'amour.
Thorsuul, comprimant les rebelles du pays à la tête de ses braves , apprend que Gunild s'est décidée à épouser le monarque danois; il quitte à l'instant ses drapeaux et demande une nouvelle audience à la reine ; mais les mesures sont prises pour l'empêcher d'arriver jusqu'à elle. Sirah , avec la perspicacité ordinaire des femmes, a lu dane l'âme de sa souveraine; et ses batteries sont changées.
« — 0 mon Dieu ! l'étrange folie ! dit-elle un matin à Gunild. Thorsuul, devenu amoureux, brûle d'une ardeur frénétique. Vous m'en voyez épouvantée.
« — Vous ! Sirah ! . . .
« — C'est moi qu'il adore.
« — Allons donc! quelle absurdité! » répond la reine en pâlissant.
La colère et le dépit se peignaient sur sa physionomie. Sirah voit qu'elle a frappé juste.
« — Croiriez-vous, continue-t-elle, qu'il a osé demander à me voir en secret cette nuit ? Il veut, dit-il, tombant à mes pieds, y recevoir/» vie ou la mort.
« — Sirah ! reprend la reine indignée : recevez-le ce soir, je le veux!
« — Mais si, poussé par le délire...?
« — Ne craignez rien, je serai là... cachée dans la chambre voisine ; et, si la circonstance l'exige, appelez ! on accourra. »
C'était ce que voulait Sirah, Elle attendait cette réponse .
Un de ses émissaires avait été conseiller à Thorsuul de s'adresser à elle pour obtenir d'être admis auprès de la reine ; et Vlarl avait suivi ce conseil.
Il était auit. Une lampe éclairait faible-
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ment la vaste enceinte où Sirali attendait Thorsuul. Le guerrier se présente; il était pâle et défait. On eût dit que Heïa, la fatale déité du nord, commençait à ouvrir sa tombe. « — Approchez ! lui dit mystérieusement l'amante diHakon en posant un doigt sur sa bouche. On peut nous écouter : parlons bas!
« — - Au nom des cieux et du pays! lui répond le Norwégien, faites que je parle à la reine !
« — Et dans quel but?
« — Pour la sauver. Son mariage, c'est la mort !
« —Vous me demandez mon appui? et c'est debout ! le front menaçant ! reprend Sirah, assise à l'écart, et fronçant le sourcil d'un air impérieux. Prétendez-vous m'imposerun ordre ?
or — Oh! non, s'écrie Thorsuul avecfeu, non ce n'est point un ordre, c'est une prière. Non, ce n'est ni debout ni le front menaçant que j'implore ici votre appui : c'est à genoux, la tête baissée. Sirah, ma vie est en vos mains, ma vie et celle de Gunild, ma vie et le sort du royaume. Ayez pitié de moi et de tous ! »
Il était tombé à ses pieds. Son attitude suppliante était pleine de souffrance; et son
regard plein de passion. « — Plus bas! plus bas! dit la perfide. Vous m'attendrissez jusqu'aux larmes, le ne comprends pas bien vos idées, mais vos paroles sont puissantes... »
Et Sirahlui tendait la main. Son pied, pendant ce temps , touchait les cordes d'une espèce de harpe Osslaaique; et un son lugubre en partait.
Sans doute, c'était un signal ; car, dans l'ombre, au iond de l'enceinte, une tête de femme, entr'ouvrant les plis d'une courtine qui recouvrait une porte, est apparue furtivement. Elle regarde... Que voit-elle? Thorsuul, aux genoux de Sirah, pressant sa main contre ses lèvres.
La courtine s'est refermée.
« — Thorsuul! reprend Sirah d'une voix tremblante et à peine intelligible : on vient, j'ai entendu un bruit sourd. Si l'on nous trouvait seuls, vous et moi ! Je ne sais pourquoi ; mais j'ai peur. »
En effet, elle semblait près de s'évanouir. Elle se lève... ses genoux plient. Thorsuul effrayé la soutient... et la voilà tombée dans ses bras. La harpe retentit de nouveau ; et le rideau s'agite encore...
Sirah jette aussitôt des cris horribles. Elle paraît vouloir s'arracher à une étreinte