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théâtre. Là s'élève une l'ort belle chaire à colonnes de marbre ; et, sous ce monument remarquable, est le ca\eau du grand Frédéric.
Un frémissement religieux me saisit en m'approchant du royal cercueil... Que cette voûte avait d'enseignements ! je foulais ce même sol où Napoléon, dans toute sa splendeur, était venu saluer une des plus hautes renommées de l'Europe. 11 me semblait sentir là, dans l'air, en pensant à ces deux colosses, je ne sais quoi de grandiose et de funèbre, de sublime et de terrifiant, qui brûlait et glaçait à la fois. Il y avait là, d'anéanti devant moi, plus que toute une gloire: il y avait tout un siècle ; plus que les hauts faits d'un capitaine illustre : les vieux principes de la morale universelle. Entre le sépulcre du philosophe de Sans-Souci et la pierre du captif de Sainte- Hélène, que de bouleversements inouis !
quel espace incommensurable ! . . . Révolution sur tous les terrains, révolution dans toutes les idées, révolution dans toutes les mœurs , le passé réduit en poussière, le présent sans forme et sans corps, l'avenir bruissant de tempêtes, et, de toutes paris, sur les décombres de l'ordre social, avec des lumières tenant
de l'incendie et des progrès marchant à la dissolution, les révolutions couronnées!
Le cercueil du grand Frédéric est sans ornement (1). Son chapeau et son épée y étaient autrefois déposés. Napoléon s'empara, comme trophées, de ces deux objets que Blucher reprit ensuite à Paris. On ne les voit plus sur la tombe.
Sorti de la demeure funèbre, je fus au beau palais de Posidam ; et de là , je me rendis à Sans-Souci. Le temps s'était un peu levé : le soleil avait chassé les blanches ftuéesde neige qui couraient sous le ciel. Je respirai plus hbrement. J'étais sous les arbres du magnifique parcoùle premier capitaine de l'époque et le premier écrivain du temps devisaient guerre et poésie. Là, s'étaient promenés ensemble le grand Frédéric et Voltaire. Mon imagination cherchait à travers les bocages, commeà l'élyséede Virgile, les ombres de ces deux immortels. Parfois de blanches statues se présentaient à moi comma de vagues apparitions.... M lis l'illusionne durait guère. Aucune vision du pass3. Voltaire surtout était
(1) A côlé de sou cercueil est celui de^son père. Ils SOQt côte à côte.
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loin : Oh oui, loin, bien loin en arrière. Voltaire qui ne songeait qu'à dépasser le siècle, et que, depuis, le siècle a tant dépassé, n'est plus qu'une figure surannée : de l'immortel, mais du gothique. Il s'est comme effacé, peu à peu, sous la poussière de ses destructions. On l'a éteint sous ses lumières.
Au bout du parc de Sans-Souci, et à peu de distance de la retraite chérie du grand Frédéric, est le palais neuf que Napoléon nonamait le grand Sans -Souci. Cette résidence , construite par le puissant Frédéric U, après la guerre de treiite ans, est d'une beauté admirable. Sa porte d'entrée est un arc triomphal qui, à lui seul, est un immense palais : car il a, de chaque côté, des colonnades demi circulaires, de hauts obélisques, et de vastes pavillons avec des perrons, des dômes et des balustrades, surmontés d'une population de statues. Tout cela sent la puissance et le génie, la gloire et l'immortalité.
Le vestibule du palais neuf, la grotte, est une enceinte originale. Elle est tapissée de coquillages , de stalactites , de pierres cristallisées , de nacres de perle et de produits minéralogiques. On dirait l'énorme conque souterraine, ou la caverne fabuleuse des divi-
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nitésdelamer.Il n'y manque que des Dnarfes. Je vis la chambre et le cabinet de travail de Frédéric II , de ce prince qui ne voulait pas reconnaître Charles XII pour un grand homme parce que Charles XII n'était qu'un héros. On me présenta le portrait de Voltaire dessiné au crayon par le roi lui-même et d'une ressemblance frappante. On me donna ensuite trois volumes de vers français, grand format , intitulés œuvres du philosophe de Sans-Scuci; et au bas : avec privilège d'Apollon. Voltaire a mis en marge une quantité d'annotations : la plupart dans ce genre-ci : « Par/ait ! sublime! admirable !y> Qu'il est doux de vivre aux pieds d'un tel homme! « Que d'esprit! i-iQue de gloire! a Quel génie! ^y Néanmoins à travers les exclamations du courtisan , se glissent, par ci, par là, les malignités du poète. Exemple : sur une pièce de vers où le grand Frédéric parle de ses ennemis , et où l'épi- Ihètede plats revient trop fréquemment.
Voltaire a mis ces chiffres en marge, 1, 2,3,4, avec cette réflexion : « Voilà plus de PLATS qu'il n'en faut pour servir un bon souper et plus que le roi ne nous en donne souvent (1). »
(1) Parmi les belles salles du palais , je distinguai la salle de Marbre; elle a cent pieds de long, soixante de
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J'aurais voulu rester dayantage à contempler les beautés du palais neuf, mais je devais dîner chez le roi ; et Sa Majesté se mettait à table à trois heures. Néanmoins , je pus encore voir un des beaux chefs d' œuvre de Rauch : la reine de Prusse endormie (1). Cette statue est dans une rotonde, à demi éclairée , tendue de mousseline blanche drapée sur un fond rose. La belle reine est couchée sur un lit de repos. Elle dort du plus doux sommeil. Il est impossible de rien imaginer de plus gracieux et de plus enchanteur. Aucune Vénus antique n'offre un charme aussi puissant et aussi réel. Cette fois, ce n'est point une beauté imaginaire et d'invention.
Le moulin de Sans-Souci était sur ma route 5 comment ne pas s'y arrêter ! j'entrai sous son toit historique. Il n'appartient à l'État que depuis trois ans. L'Élat l'a conservé , comme un monument séculaire , tel
large et cinquante de baut ; la salle de spectacle est cbarmante. On prétend que Frédéric bâtit ce dispendieux palais pour prouver que la e^uerre de treiite ans n'avait point épuisé ses trésors.
(i) Elle est dans un des bùlimentsdu parc, autrefois le Temple des Anliqucs.
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qu'il était au temps du fameux procès. Il y a certes une différence marquée entre la colonne de Trajan et le moulin de Sans-Souci : mais la colonne ne fait que frapper l'imagination ; le moulin touche l'âme.
Le petit château de Sans-Souci ne se compose que d'un élégant rez-de-chaussée bâti sur un plateau qui domine la contrée. En avant de cette charmante retraite du héros philosophe est un demi cercle de colonnes formant des galeries à jour. J'étais à trois heures dans le salon du roi. Sa Majesté m'interrogea sur mes longs vovages en Russie ; elle était aux fêtes de Péterhof et avait bien voulu m'y remarquer. La reine me parla, avec sa grâce accoutumée , des bords du Rhin d'où elle revenait. Elle avait vu quelques membres de ma famille à Aix-la-Chapelle , et daigna m'en entretenir. Le dîner n'eut rien de cette pompe nmette et cérémonieuse qui donne souvent tant de tristesse aux solennités de la cour. Le roi de Prusse n'est pas seulement un souverain éclairé, mais un causeur spirituel. Il ne se contente pas d'être juste et bon, il est aimable et gracieux. Nul ne sait mieux que lui faire jailhr de l'entretien le plus grave et le plus profond les images les plus gaies et les plus pitto-
resques. Il sait penser et ^peindre à la fois.
Sa salle à manger était celle du grand Frédéric. Il s'y respirait un parfum des âges monarchiques. La gloire et le génie avaient passé là. Leur empreinte y était encore. Après le dîner. Sa Majesté, me tirant à l'écart, daigna me reparler de tout ce que les régions septentrionales offrent de poétique.
<r — Vous nous raconterez bien des choses! me dit le roi en souriant : vous aurez recueilli bien des notes.
c — Fort peu ! sire, lui répondis-je; j'écris sur place et tout de suite.
« — Sous l'inspiration du moment?
«r — Souvent sous le charme des lieux : parfois sous celui des personnes. Quand j'aurai achevé mes voyages, mon livre aussi sera fini.
« — Ne le finissez pas trop tôt. Berlin mérite qu'on s'arrête.
<r — Ah ! me disais-je tout bas, ému de ce bienveillant accueil : je m-'arrêterais pour le roi, plus encore que pour la ville. Il croit que je cause , j'écris. La mémoire a ses pages invisibles, el l'âme sa plume secrète. »
La Prusse , en ce moment , grâce au souver in actuel , est la nation la plus haut placée
en Allemagne. Elle a pris récemment un essor immense. Dans le nord, elle est à la tête du mouvement européen , et le domine habilement. J'avais ouï parler de l'enthousiasme et de l'amour qu'avaient les Prussiens pour leur roi. La veille, je me disais : C'est du bonheur; ce jour-là , je me dis : Cesl de la justice. Or , par le temps qui court , je ne vois dans le bonheur qu'une chance : je vois dans la justice un miracle (1).
Berlin a, comme on le sait , des écrivain d'un haut mérite. J'y fis connaissance avec le philosophe Schelling et avec les célèbres historiens Rauke et Raumer, je m'entretins
longtemps avec eux! Ici, je ne puis
m'empêcher de faire une humble observation. (Que le septentrion me la pardonne!)La causerie , l'aimable causerie est peu cultivée dans le nord. A part quelques supériorités illustres, telles que celles citées plus haut, les hommes en général parlent et ne causent pas. Les femmes seules, en bien des lieux, conservent encore le secret de cette communication intime qui donne un si grand
(1) Les élats étaient réunis pendant mon séjour à Berlin } et le roi venait d'annoncer aux députés qu'il y avait cette année un excédent de receliesMe 7 à 8 millions , et que l'an prochain, cela irait à 10.
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attrait a la vie sociale. Aussi ne cesserai-je de le dire à la gloire du beau sexe : le voyageur, en quelque endroit qu'il aille , d'un bout du monde à l'autre , n'a que T espérance de rencontrer, parfois et de loin en loin, des bommes aimables , tandis qu'il a la certitude de rencontrer, partout et toujours, des femmes charmantes .
J'avais été prié à plusieurs concerts chez le prince de Radzivil et chez le comte de Redern ; j'avais assisté h différents bals chez les plus nobles dames de Berlin ; et , à ces brillantes soirées , s'étaient offertes à moi , comme de coutume, les toilettes, l'élégance et les habitudes de Paris. Je m'étais rendu aux théâtres ; et j'y avais vu jouer les pièces, la musique et les ballets de Paris. Oh ! Paris! Paris! que je conçois, depuis mes longs voyages en Europe, l'orgueil de cette moderne babylone ! d'un pôle à l'autre, idées et coutumes, tout se taille sur son patron (1). Mais la causerie parisienne ! elle seule est restée en France. Oui ! je le répète ! l'art de
(1) Mademoiselle Famiy Elssler, dans la Sylphide , et mademoiselle Assandry, daiis la Nornia , attiraient le beau monde au spectacle. J'ai vu en Russie, en Suède et en Prusse, des hommes habillés par Hunuitm, le célèbre tailleur à Paris.
converser, le talent, parmises semblables, de faire voltiger la pensée des objets les plus graves aux sujets les plus frivoles : de traverser, alternativement, dans un entretien animé, toutes les sphères de l'intelligence et tous les domaines du goût : le pouvoir de railler sans blesser et de disserter sans ennuyer : cet art, celaient, ce pouvoir, vous ne les trouvez qu'à Paris.
Les hommes du nord ont peut-être une profondeur de pensées qui ne saurait s'allier à la légèreté d'une conversation piquante et variée; leur part, ici, n'est pas la moins belle. Le prince de Talleyrand disait : « — La parole n'a été donnée à l'homme que pour déguiser la pensée. » Ne pourrait-on pas dire aussi : « — La pensée n'a été donnée à certains hommes que pour étouffer \^ parole. »
J'avais été présenté successivement à tous les membres de l'auguste famille régnante. Leur grâce et leur affabilité donnent un charme inexprimable à toutes les réunions que leur présence vivifie. Simples, spirituels, aimables, lorsqu'ils se mêlent à vos jeux, ils ne descendent point à vous : c'est vous qu'ils font monter à eux. Point de morgue, aucune raideur. La belle princesse Charles de
Prusse me parlait, un soir, de la grande duchesse Hélène. « — Vous avez fait des lectures à Oranienhaum , me dit son Altesse Royale. J'aurais bien voulu être là. « Le prince Auguste de Prusse, grand-oncle du roi actuel et neveu du grand Frédéric, daigna me rappeler , à un dîner chez lui , qu'il avait longtemps causé avec moi à Ews à l'époque où s'y trouvait la reine de la Grèce. J'appris, à ce même dîner, un trait de bonté de ce prince, qui me parut à recueillir.
L'impératrice actuelle de Russie avait envoyé au feu roi de Prusse, son père, une magnifique urne en cristal. Le monarque y tenait beaucoup. A unesoiréede la cour, un officier, tirant de cette urne un cachemire qu'une dame y avait déposé et qu'elle lui demandait, cassa le précieux cadeau. Le roi de Prusse accourt désolé. L'officier se croyait perdu, lorsque le prince Auguste s'écrie , à la vue de son désespoir : « — sire ! que je suis maladroit l n
Et nul ne tomba en disgrâce.
Le jour suivant, je dînais chez le roi Guillaume-Frédéric, comte de Nassau. Sa Majesté avait à sa table le prince et la princesse de Prusse, sa charmante fille la princesse Albert, et le jeune prince de Weymar. Je lui
parlai de la Hollande, si présente à mes souvenirs. « — Quoi ! me dit le vieux souverain des Pays-Bas, vous avez passé, ce printemps, devant le ciiâteau de Loo où j'étais, et vous n'y êtes pas descendu ! — Sire ! je n'aurais pas osé... —Je vous y attendrai l'an prochain.
La princesse Albert de Prusse, sa fille, joint l'imagination à la grâce et la bienveillance à l'esprit. Quelles heures charmantes je passai chez elle alors qu'elle daignait m'admettre à ses soirées d'intimité! Hélas î comme toutes les délices de cette vie de passage , ce ne sont plus que de beaux rêves.
Parmi les étrangers marquants établis à Berlin , se trouvaient monsieur et madame Franchet, deux types d'honneur et de fidélité. Bien que jouissant d'une haute considération à la cour et à la ville, ils vivent retirés dumonde: mais le monde ne se retire pas d'eux, et je fus frapper à leur porte. Elle s'ouvrit au pèlerin.
Cette année, un nouveau malheur les avait frappés. Des voleurs, s'étant introduits chez eux pendant leur absence, y avaient enlevé argent, linge et bijoux. Accoutumés aux revers de la fortune, ils supportèrent cette nouvelle peine avec leur résignation habituelle.
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Un soir une partie de la liante société de Berlin étant à une réunion chez eux, où je devais faire une lecture, on remet une lettre à madame Franchet, portant ces mots : ^ elle seule! Le message contenait des billets pour une valeur de six cents francs. On lisait sur leur enveloppe : « RcsUtutloa. » Etait-ce un voleur repenlant qui rendait sa part du butin? puissent les autres l'imiter !
Je trouvai à Berlin une nièce de la comtesse Panin il'aimabie comtesse d'Eglolîstein . Elle allait donner chez elle une soirée de tableaux vivants où devaient figurer des scènes prises dans mes livres. A une des brillantes réunions de S. E. le barondeBulow, la dernière avant mon départ, je recueillis, sur le feu roi de Prusse, les deux anecdotes suivantes.
Le monarque avait reçu de l'impératrice de Russie sa iille. miQ/Ieur du tropique e xtrômement rare ; elle élait dans ses serres de Chariot tembourg et il y attachait le plus grand prix. Un matin il va voir sa plante chérie, elle était renversée et brisée i ràeux, il appelle son jardinier. « —Slaihearl , ,..rie-t-il, inallieuràceluiquimacCLSsé ceuejleur!«. — Sire! répond le tremblant gardien de la serre, une société de BerUu est venue bier m et celui
qui est la cause du fatal accident, c'est le conseiller... « —Taisez-vous! interrompt brusquement le roi. Je ne veux pas connaître son nom. N'avez-vous pas entendu mes paroles!... »
Ce même prince avait un ancien aide-decamp, le colonel Maladiowski, qui avait peu de fortune, et vivait dans la gêne; il lui envoie un petit portefeuille, en forme de livre, où il avait placé 500 ^kt/ers(1875 francs). Quelque temps après , il rencontre l'officier. « — Eh bien ! lui dit-il, comment avez-vous trouvé l'ouvrage que je vous ai adressé? — Parfait, sire, répond le colonel, et même tellement intéressant que j'en attends le second volume avec impatience. » Le roi sourit ; et, quand vint la fêle de l'officier, il lui fit passer un nouveau portefeuille absolument semblable au premier, avec ces mots en tête du livre : « — Cette œuvre n'a que deux volumes. »
Une charmante anecdote sur le souverain actuel me fut racontée en voyage . Le jour de son avènement au trône, le roi, au milieu de la fêle, remarqua un député des bords du ' Rhin, nommé Furstemberg, dont le visage exprimait la tristesse : ce qui contrastait singulièrement avec la gailé générale. « — Qu'aq
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vez-vous donc? lui demanda Sa Majesté : vous me paraissez soucieux. |— Hélas ! sire ! répondit le député, j'ai cruellement sujet de l'être; j'ai laissé ma femme mourante, et je n'en ai aucune nouvelle. Elle est peut-être morte en ce moment. — Espérons que non, dit le roi »
Et Sa Majesté s'éloigna.
Deux ou trois heures après, le roi aborde Fiirstemberg. « — Plus de tristesse ! lui dit-il ; votre femme est presque guérie. J'ai fait jouer le télégraphe, et je vous porte sa réponse. M
J'étais sur le chemin de fer qui mène de Berlin à Leipzig, et j 'espérais aller rapidement. Mais l'extrême vitesse est en opposition prononcée avec les habitudes germaniques. A chaque station, la peuplade des wagons s'élançait, comme une volée de pigeons hors d'un colombier, pour s'en aller manger, fumer et boire. L'allemand en voyage a un II. 22
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continuel besoin d'aliments, de bierre et de pipes. Il en résulte que, malgré la défense (jmpr/.r.ee dans les voitures), d'empoisonner l'air des vapeurs du tabac, les voitures n'en sont pas moins des tabagies roulantes où le pauvre étranger qui ne trouve aucun délice à respirer une puante atmosphère , se voit i'orcé de suffoquer.
Leipzig est une ville de 50,000 âmes environ , d'une haute Importance commerciale. Sa foire est une des plus célèbres de l'Europe; ses gazettes et sa librairie ont une puissante influence (l). Avec quel intérêt je parcourus cette plage renommée ! Ce fut sur les plaines marécageuses qui entourent la cité que se
donna la fameuse bataille de 1813. Je mon-
tai sur la haute tour de l'observatoire où se tenait le roi de Saxe alors que Napoléon, dans les journées des 1 5 et 16 octobre , combattait encore en vainqueur. Que d'émotions devait éprouver le souverain de Dresde en voyant se décider , devant lui , les destinées du monde entier ! Le soldat empereur allait-il cesser, là, d'être le demi-Dieu que, depuis si longtemps, tout un siècle à cheval
(1) Son liùiel-de-ville, Làli en 1556, csl un bàlimenl curieux. La place du marché est charmauie.
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il lie se compose que d'une salle, d'environ 60 pieds carrés. Au milieu de cette salle s'élève un énorme pilier d'où partent quatre voûtes à ogives, sculptées et dorées. Là, s'est passée une grande partie de l'histoire de Russie : les grands souvenirs y abondent. Là, les empereurs , après leur sacre, recevaient sur leur trône (et ce trône y est encore), les félicitations de leur peuple. Là, se dressaient les banquets où s'étalait leur magnificence. (1).
Le gouverneur de Moscou me montra la fenêtre d'où se précipita le faux Démétrius. Plus tard, au village deKothj, je vis l'endroit où le corps de cet infortuné fut, dit-on, enfoncé dans un canon auquel on mit ensuite le feu. Le supplice de cet imposteur n'em-
taillées à facéties comme un gobelet de cristal. On l'appelle aussi palais Anguleux.
(1) Au fond de la salle et dans une encoignure, se cache une tribune voilée à l'orientale, d'où les cza'rines et leurs dames d'honneur regardaient, sans être vues, les solennités impériales. Non loin est une chapelle souterraine et voûtée; qui est demeurée 150 ans oubliée et disparue. La génération actuelle n'en avait plus aucune idée, lorsque le maréchal de la cour, baron Baude, l'a retrouvée, à la surprise générale, en restaurant le Tcrema. T. n. 22.
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pécha pas néanmoins d'autres aventuriers de s'essayer au même rôle. Un nommé Pougatcheff, cosaque de VOural, ne s'avisa-t-il pas, en 1770, sous la grande Catherine, de se déclarer P/erre ///, mort sept ans auparavant! Pierre III, selon Poiigatclieff , avait été miraculeusement sauvé; et le Czar défunt, c'était lui. Le merveilleux charme les peuples. En peu d'instants, le prétendu empereur se trouve à la tête d'un parti considérable , et va jusqu'à s'emparer de Kasan. Voltaire écrivait à ce sujet à Catherine II. « Je vois avec douleur les tribulations que vous donne votre marquis de Pougatclieff. »
« — Comment marquis ! s'écriait l'impératrice furieuse , Monsieur le marquis Pierre III!... Bref: le fameux SouworofF fit ses premières armes contre l'imposteur. Pougatclieff fut vaincu ; et , conduit prisonnier à Moscou dans une cage de fer, il fut tué à coups de Knout. Mais , avant sa chute et sa fin, un de ses fanatiques partisans allant trouver un des fidèles soldats de l'armée de Catherine, lui dit d'un accent convaincu : <( — Comment peux-tu te battre , mon ami ! contre notre légitime souverain Pierre III ! c — Allons donc : lui répond le défenseur de l'impératrice : ton chef n'est qu'un indigne
menteur. D'abord Pierre III était très blond, le lien, au contraire, est fort brun. » — Parbleu ! belle remarque ! s'écrie le partisan de Pougatcheff; si lu avais passé comme lui sept ans entiers sous terre , tu verrais comme ca brunit.
Moscou date de H 47 (1). A l'endroit où est aujourd'hui le Kremlin était jadis une sombre forêt au milieu d'un marécage. Trois rivières arrosent la ville : la Moskova, la Yaousa et la Neglinna. La cité passe pour avoir dix lieues de tour. Ses rues , comme celles de Pétersbourg, sont horriblement mal pavées. Quant à ses monuments, ils sont in-
(1) Moscou est à 700 lieues de Paris, on y compte en ce moment, en hiver, près de 400,000 habitants , 288 églises, 14 couvents d'hommes et 7 de femmes, 5 palais souverains, 214 édifices publics appartenant à la couronne, 10 à 12 mille maisons particulières, 57 ponts, dont 3 en fonte et 0 en pierre, 111 maisons d'in»lruclioii publique et 15,000 étudiants, 4l hospices et 114 fabriques qui emploient journellement 40,000 ouvriers, produisant pour plus de cent millions de marchandises. Du côté du Kremlin , la Moskova a un beau quai en pierre d« taille, construit sous le règne de Catherine II. La iWgUnna n'est presque qu'un ruisseau.
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iiombrables ; j'en vais citer les plus marquants (1).
1° Le monument en bronze de Minine et de Pojarsky. Ce groupe colossal^ placé sur un piédestal en granit, avec bas reliefs , orne la place du Basar. Minine était marchand de hœuïs hiNijni^Novgorod, aux temps où les Polonais, maîtres de Moscou, y régnaient par droit de conquête. Tout à coup Minine appelle aux armes ses compatriotes ; il les harangue , il les électrise , et court trouver le prince Pojarsky. Ce dernier, par suite de blessures reçues lors du massacre des Moscovites par les Polonais , était malade dans ses terres. « — Prince ! voici une épée ! lui dit l'intrépide Minine, levez-vous! Moscou vous appelle. — e Marchonsl réplique Pojarsky, » et ces deux braves, à la tête d'une armée belliqueuse accourue sous leurs drapeaux , délivrent la grande cité : Tempire russe est affranchi, et Michel Romanow couronné. Ce fait eut lieu en 1610. On regrette ,
(i) De ce nombre figurera, sous peu, le palais gigantesque que l'empereur Nicolas fait construire îini Kremlin, il en est qui craignent que les immenses proportions de l'édifice moderne ne nuisent à l'effet général des monuments antiques.
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Leipzig. Les plaines qui avoisinent la capitale étaient loin de retentir du bruit des armes comme en 1813 : car je n'y vis que des lièvres qui s'y promenaient paisiblement , et sans s'effrayer des wagons.
Dresde est une fort belle ville qui se présente avec une grâce majestueuse sur les charmantes rives de l'Elbe (1 ).0n y arrive, de la route de Leipzig , par un magnifique pont d'où la vue est incomp îrable. On a d'un côté la capitale avec ses hauts monuments, et de l'autre un cercle de montagnes avec de ravissantes campagnes. La résidence royale , à l'extrémité du pont, est un bâtiment irrégulier mais vaste. L'église catholique, non loin, est un beau morceau d'architecture. Dresde, la Florence des bords de l'Elbe, est une délicieuse oasis au milieu des plaines vastes et nues du nord de l'Allemagne. Ses environs ont une immense renommée ; là est un pays riant et pittoresque , une nature accidentée et une végétation vigoureuse : on l'appelle Suisse- Saxonne.
J'aurais voulu parcourir ses montagnes et ses vallées; mais la saison ne me le permettait plus; la neige tombait à flocons. Octobre ve-
(t) Dresde a environ 80,000 âmes. Elle ne date, comme résidence souveraine , que de l'an 1260.
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nait de finir ; novembre, à Dresde, est plein hiver.
Je fus entendre la messe à l'église catholique. Le roi et la reine y assistaient avec un recueillement et une simplicité dignes du temps des patriarches. Il y eut une fort belle musique pendant l'office, beaucoup d'instruments et des voix mélodieuses. Le cret^o fut chanté à ravir. Je remarquai que l'éghse, qui était pleine au commencement de la messe, l'était beaucoup moins à Yélévation. La cause pouvait s'expliquer. Au surplus, il n'est pas rare, en Allemagne, de voir les protestants et les cathohques s'agenouiller aux mêmes parvis. A Baulzen, il y a une éghse où, d'un côté, se fait leprêche, et, de l'autre, se dit la messe.
L'éghse Catherine, cathédrale des protestants, offre un aspect singulier pour un catholique. C'est tout à fait une salle de spectacle. Elle a cinq ou six rangs de loges étagées , un parterre , des baignoires , un amphithéâtre, des balcons, des galeries et des avant-scènes. Il n'y manque rien que la toile. Ce serait à supposer qu'on y donne des concerts. Un pareil local le demande.
Le grand théâtre de Dresde est le plus beau de l'Allemagne : il est nouvellement construit;
et le monument est superbe. J'y vis la première représentation d'un opéra en cinq actes, Rienzi; paroles et musique de M. TVagner, de Leipzig, élève de Mayer-Beer, et compositeur d'un haut mérite. La pièce fut applaudie avec enthousiasme (1).
On sait que la galerie de tableaux de Dresde est une des plus renommées de l'Allemagne, et renferme une très riche collection des chefs-d'œuvre de l'école flamande. J'y passai de longues heures; j'y vis la fameuse mût du Corrège et la madone de Sainte-Sixte , le plus beau titre de gloire de Raphaël; l'empereur Nicolas en offrit, dit-on, deux millions.
Je fus de là au musée historique, OÙ sont les plus belles armes antiques qui se puissent voir. En entrant dans ses galeries, on est frappé d'admiration à la vue d'une multitude de guerriers à cheval, rangés devant une autre multitude de guerriers à pied, dont la plupart portent des armures d'une valeur inestimable. Celle de l'électeur Maurice de Saxe, travaillée par Benevuto Cellini, offre en
(1) La mise en scène était fort licllc. Ce théâtre a un excellent ténor nommé M. Tichalschek. J'ai vn jouer là les Huguenots avec ensemble et talent. Bladame Doê- ▼rient y était éminemment dramatique.
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relief les douze travaux cC Hercule : chacun de ces reliefs est un chef-d'œuvre. On me montra, parmi les raretés de ce brillant musée, la coupe et l'épée de Luther; l'armure de Jean Sobieski, au siège de Vienne; des pistolets de Louis XIV ; le harnais brodé en rubis et diamants qui servit au couronnement d'Auguste III ; la tente de Kara-Musiaplm, garnie d'armes turques, et prise par Sobieski; une lame de Tolède qui se plie en cerceau ; le gros fer à c/îei'a/ qu'Auguste-le-Fort cassa entre ses mains; l'épée de Charles XII à Pultava à côté de celle de Pierre-le-Grand, et d'un fer du grand Frédéric ; enfin la selle et les bottes qu'avait Napoléon à la bataille de Dresde (i).
La collection des porcelaines à Dresde, présente, dans une vingtaine de salles, ce qui s'est fait de plus beau dans le monde en ce genre (2) ; je lus sur des tasses chinoises cette
(1) Il pleuvait à torrents ce jour-là. On fut obligé de couper les bottes de l'empereur pour les lui ôter, et on les garda à Dresde. Mardiand ^ valet de chambre de Napoléon, a donné aussi au musée les souliers de satin du sacre. Ce même musée a des meubles et baiuils /no^endge d'un travail merveilleux. Sur un coilVe était une épée de 1245, avec ces mots : Espoir en Dieu, et au revers : Fie-toi à moi !
(2) J'ai vu là des vases chinois recouverts d'ornements en pâte de riz qui m'ont paru choses admirables.
inscription en français : « L'empire de la vertu est établi jusqu'au bout de l'univers; » et je vis sur un plat du Japon, de 1560, le baptême de Jésus-Christ au Jourdain (1).
Mais, de toutes les curiosités de Dresde, la principale est le trésor; il faudrait un volume entier pour en donner le détail. C'est un amas prodigieux d'orfèvreries, de camées , de diamants et de pierreries : c'est un nouveau palais dxVladin. C'est là qu'il faut aller si l'on veut croire à la Lampe Merveilleuse.
Un chambellan du roi, le baron de Koenneritz me mena voir l'intérieur du palais. Je parcourus les grandes salles d'apparat qu'on appelle encore appartements de Vempereur, et que personne nhabite. Je restai quelques instants plongé dans une profonde rêverie , au pied du lit ou Napoléon rêvait la monarchie universelle. Hélas 1 quel songe et quel réveil (2) 1
(1) 11 y a oussi une Madove avec l'enfant Jésus faits efiChmc. Des vases persans m'y rappelèrent exactement les vases de Pompéia; et des vases de Sèvres, plusieurs traits de la vie de Napoléon. ^ ^^^ r
(2) Les tentures et le lit coùtèrenl , dit-on, 100,000 tr. L'empereur d'Autriche cl les autres monarques, venus alors à Dresde, n'occupaient que de petits apparlements.
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Ce fut dans ces vastes salons que le conquérant vit accourir à ses pieds tous les souverains de l'Allemagne. 11 tenaitcour plenière de rois. Encens, acclamations, couronnes, tout enivrait là le héros ; et, peu après, en ce lieu même , il passait trahi et vaincu. Qu'étaient devenues les hautes puissances qui , naguère, sollicitaient le bonheur de l'approcher et la gloire de le servir ! Où étaient leurs protestations de dévouement et d'affection ! le vent de l'adversité, en renversant l'idole, avait brisé l'adoration. Plus d'amis autour du grand homme : il était seul, chargé de revers, ainsi qu'il l'avait été de triomphes. Une seule auréole l'attendait encore dans le lointain, non pas celle, comme autrefois, d'une fortune sans exemple : celle d'un malheur sans mesure.
Je venais de traverser la Russie, la Suède, le Danemarck et la Prusse; j'avais fait, un an auparavant, dix-huit cents lieues en Allemagne: et partout les souvenirs de Napoléon m'avaient environné. C'eût été de même en Italie^ en Espagne et en Afrique , et même au nouveau continent, si j'y €usse porté mes pas. Quel que soit le lieu que parcoure aujourd'hui le voyageur, soit au pôle nord, soit au pôle sud, quel sera le nom qui retentira constam-
ment à son oreille ? Napoléon , toujours Napoléon ; et, chose étrange ! ce nom , répété parles échos de chaque rive depuis Cadix jusqu'à Moscou, ce nom, par un effet qui tient encore à la magique destinée du prisonnier de Sainte-Hélène, ne réveille plus nulle part aucune pensée de haine et de vengeance ; il vient à la bouche comme celui des figures colossales de l'antiquité. Napoléon apparaît, déjà loin en arrière, comme le Jupiter des païens. Il passa sans aïeux et sans race. Rien auparavant, rien après ; espace vide autour de lui. Le géant n'en est que plus haut. Il devait s'asseoir seul et sans égal sur le trône, comme il restera unique et sans pareil dans l'histoire.
Météore trop lumineux pour pouvoir être regardé de près, Napoléon ne semble plus tenir aux temps modernes. Après s'être élancé, dans sa vie el d'un seul bond, en avant de toutes les gloires nouvelles, il est retourné , d'un même bond et dans sa mort, par delà les gloires anciennes. Le César et le Charlemagne du siècle des progrès est devenu tout à coup l'Alcide et le Promélhée de l'âge des fables. Le voici maintenant classé parmi ces vieilles et puissantes immortalités qui ne tiennent plus ni à une dynastie ni à une na-
tioii, mais à toutes les annales et à tous les peuples. Son règne n'appartient plus seulement à des pages françaises; c'est de l'histoire universelle. On étudie Napoléon , comme on médite Romulus.\
Je fus présenté au roi et à la reine de Saxe, ainsi qu'aux princes et princesses de la maison régnante, à une grande soirée de la cour. J'avais été vivement frappé à Berlin de la grâce et de laffabilité des membres de la famille royale : je retrouvai à Dresde cette même courtoisie et cette même simplicité. Le roi et la reine, le prince el la princesse Jean, la princesse Auguste et la princesse Amélie de Saxe, me comblèrent des plus touchantes marques d'intérêt (1). Ils me mirent à même de converser avec eux sur une foule de sujets divers, et j'y trouvai un charme suprême. Le prince Jean, traducteur du Dante, est un littérateur illustre. Je connaissais les œuvres dramatiques de la célèbre Amélie de Saxe dont j'avais vu jouer les pièces. J'éprouvai donc un bonheur réel à leur parler de leurs productions. La princesse Améhe,
(1) La reine de Saxe est sœur de la reine de Prusse, ainsi que la princesse Jean. Le prince Jean est frère du roi; les princesses Auguste et Amélie sont ses sœurs.
pleine cV imagination et de bonté, me permettait en quelque sorte de fraterniser avec elle; et lorsque, parlant du charme qu'éprouve l'écrivain à composer dans le silence de la retraite, je laissais échapper l'expression «ow^... qu'interrompait soudain le respect, elle souriait doucement; et son poétique regard me répondait : Continuez !
C'était une soirée de danse. Le roi ouvrit le bal avec une nouvelle mariée, la charmante princesse de Saxe-Cobourg. Son Altesse Royale est fille du duc régnant de Bade ; et je lui parlai du bonheur que j'avais éprouvé, Tannée d'auparavant, en dînant chez son auguste père à Carsrhue. Le prince de Saxe- Cobourg , frère du mari de la reine Victoria , est un des plus beaux hommes de l'Allemagne. Il daigna m'engager à m'arrêter quelques jours , en m'en retournant , dans les États de son père ; j'aurais voulu pouvoir accepter.
Son Altesse Royale dansa avec la comtesse de Rossi , autrefois mademoiselle Sonlag. Le bal était des plus brillants. Toilettes d'une élégance et d'une fraîcheur parfaites : Salons remplis de jolies femmes : le roi et les princes semblaient
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chercher à s'effacer dans la foule pour ne gêner en rien les plaisirs. Point de morgue, point d'étiquetie; et cependant il s'étendait là un parfum de noblesse et de grandeur qui, sans rien ôter à la grâce , y ajoutait la dignité.
Le souper eut lieu à minuit. Un salon était réservé pour la table du roi , des princes et des princesses ; quelques personnes y furent admises, et j'eus l'honneur d'être du nombre. Les galeries voisines avaient leurs banquets séparés. Assis auprès de la princesse Auguste de Saxe, sœur de Sa Majesté , je me rappelai que la main de Son Altesse Royale avait été destinée un instant à Napoléon. Ce mariage eût-il changé le sort du conquérant?... Peut-être ; mais qui oserait l'affirmer !
Une lettre du grand maréchal de la cour me transmit jle jour suivant, une invitation de Leurs Majestés pour une soirée en pelit comité. J'étais prié de porter avec moi quelques fragments de mon prochain ouvrage, comme je l'avais fait dans plusieurs autres cours étrangères. Le salon de la reine, au premier abord, était dun aspect solennel; le roi, les princes et princesses de sa famille, le
prince et la princesse de Cobourg, y étaient réunis en cercle. L'assemblée eût été des plus imposantes si la bienveillance et la grâce n'y fussent venues tempérer l'éclat des grandeurs et de la majesté. Je lus, puis un souper fat servi; et les causeries succédèrent. Mais, près de retourner en France, c'était la dernière fois de l'année que, dans un palais souverain, je devisais encore, comme aux vieux temps des pè/erms et des trouvères. Heureusement je n'y songeai pas en ce moment : ma voix eût pu en être altérée. Hélas! que d'heures ravissantes ont ainsi passé pour moi comme de mélodieux concerts ! Aujourd'hui, dans les champs du vague, j'en écoute lessons lointains, j'en cherche l'image regrettée! Réalité! yous m'avez fui. Souvenirs ! restez-moi fidèles.
Le 26 novembre , je retraversais Leipzig, et passais près des fameux champs de bataillede Bautzen etdeLutzen; j'y visle monument en fer, élevé à Gustave-Adolphe , au lieu même où il fut frappé mortellement. Erfurt, où je m'arrêtai à peine, est aujourd'hui une forte place de guerre (1). Gotha me
(1) On y montre, au couvent des Auguslins, la cellule^ la lable, le lit et la chaise de Luther.