‹ Étoile polaireChapitre 4 sur 19 · II · texte numérisé non relu

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telligence ! Mais aussi qu'elle a de mystères ! J'eus à payer deux heures de course ; et j'arrivai au pyroscaphe.

Le lendemain quel changement ! l'ouragan ne mugissait plus; notre pyroscaphe remis en bon état, voguait sous un ciel d'azur, et sur une mer paisible. Tous les visages étaient riants; nous allions arriver à Réval. Une des premières personnes qui s'offrit à moi sur le

pont avant notre débarquement : ce fut Marie Maidell. Elle lisait attentivement un vieux bouquin. « — C'est la bible, -^^ me dit un malin passager. Je jettai un coup d'œil furtif sur le volume, et lus en tète : Jean Shogar. Charles Nodier ne se doutait guère, en écrivant les aventures du célèbre brigand, qu'un jour, au golte de Finlande, on prendrait Jean Shogar... pour la bible.

Réval est aux bords de la mer. La partie supérieure de la cité, qu'on appelle le dôme y est bâtie sur un rocher d'où la vue est admirable (1). La tradition donne à ce rocher une origine poétique. Le géant Kalew habitait les rives du golfe. Il meurt. Ses fils (on n'en dit pas le nombre) veulent lui ériger un tombeau digne de lui ; et, précédés de leur mère , ils vont chercher d'immenses rochers pour construire le monument. Déjà l'élévation, nommée le dôme, avait un aspect imposant , lorsque la veuve inconsolable , en portant aussi un gros bloc de granit au mausolée

(1) On y domine la mer, la ville basse et les campagnes d'alcnlour. Réval a une église nommée Saint-Olaï, qui fui frappée huit fois de la foudre, et qui fut huit fois restaurée. Maintenant, dès qu'il.tonne, on illumine son clocher. La ville a un certaio ^ir danois et allemand. Le Dôme est le noble quartier.

de Kalew , s'arrête un instant pour pleurer. Elle était seule alors au fond de la vallée de Jerkull, L'infortunée , en proie à ses déchirants souvenirs , laisse tomber son rocher et donne un libre cours à son désespoir. Elle pleura tant et si longtemps que bientôt la vallée se remplit d'eau. Un lac, le lac supérieur, prend la place des pâturages; et la veuve du géant , victime des flots auxquels elle avait donné naissance et que soulevaient ses gémissements , la pauvre veuve , assaillie par une inondation croissante , périt enfin noyée... dans ses larmes.

On voit surgir encore du lac supérieur le bloc de l'Arthémise du nord. Par bonheur, toutes les femmes en deuil d'un époux ne pleurent pas ainsi de nos jours : sans quoi nous serions constamment en danger de déluge universel. On est sans doute encore fort sensible ; mais on ne se noie pas... dans ses pleurs.

Débarqué à Réval, je fus visiter l'église Saint-Nicolas (1) bâtie au XV^ siècle et ren-

(1) Dans celle église esl un lableau qui représente le pairiarciie /rtco^, courant, par monts et par vaux, à la recherche de Joseph. On le voit arrivant à Réval dans

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fermant des choses curieuses : notamment le cadavre du duc de Croy. Voici qui mérite attention. Le duc de Croy était un des généraux en chef de Pierre-le-Grand. Le czar lui donne le commandement suprême de son armée à Narva. Le duc de Croy refuse j il prétend que les troupes russes obéiront avec répugnance à un étranger et se feront battre; Pierre-le-Grand insiste. Bref: M. de Croy, forcé de se soumettre aux volontés impériales, est abandonné des siens ainsi qu'il l'avait prévu; son armée est mise en déroute; Charles XII et les Suédois remportent une victoire éclatante ; et le duc est fait prisonnier.

M. de Croy, captif à Piéval, mais en liberté sur parole , y menait un assez grand train ; il ne recevait de Charles XII qu'un léger secours pécuniaire ; et il n'était bruit pourtant que de ses dépenses et de ses débauches. On racontait même que, dans les nombreuses orgies qu'il présidait, il avait la singulière faculté de se dégriser à volonté lorsque ses compagnons étaient ivres-morts. A cet effet , il lui suffisait de se débarrasser

un carrosse à quatre chevaux , avec un habit Louis XV, et une perruque poudrée, à l'Oiseau royal.

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de sa large perruque à la Louis XTV ; et aussitôt, les fumées du vin, sortant des pores de son crâne en vapeur épaisse et bachique , le laissaient , tête saine et libre , en mesure de recommencer de plus belle. Le roi de Suède, qui non-seulement s'était emparé du duc mais de ses troupes , avait relâché les soldats , et n'avait gardé prisonniers que les officiers principaux. Le duc entasse dettes sur dettes, et meurt sans les avoir payées. On se préparait à l'enterrer , lorsque la famille Hoffmann et autres créanciers réunis , s'opposent à ses funérailles ; ils en avaient le droit d'après une ancienne loi du pays qui condamnait les gens insolvables à être privés de sépulture. En conséquence, le duc de Croy est déposé , sans pompe , au cercueil, dans le coin d'un petit caveau en attendant qu'un membre de sa famille lui fit la faveur de le libérer. Pas un des iZroy de l'époque ne déploya cette obligeance; et le cadavre, en son réduit, fut oublié 118 ans(l).

A cette époque, le marquis PaïUicci, gou-

(i> !l était né en 1650, il moortrt en 1?02. Walter Scott nous a affirmé positivement que les Croy descendaient de Quentin Darward,

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verneur de Réval , trouvant que la pénitence mortuaire avait été infiniment trop prolongée , voulut y mettre un terme , et ordonna l'enterrement définitif du général de Pierrele-Grand, On retira donc le duc de Croy de son cercueil provisoire... 0 surprise ! il était dans un état de conservation qui tenait du prodige. Ses vêtements même et jusqu'à son linge étaient restés frais et intacts. On eût dit qu'il vivait encore. Impossible néanmoins de le regarder , d'après cela, comme un saint homme et de le canoniser : car il n'était nullement mort en état de grâce. Il eût été des plus inconvenants d'exposer les merveilleux restes du duc à la vénération des fidèles : Le marquis PauUcci cependant ne put résister au désir de l'offrir du moins à la curiosité publique. Or, le vaincu de Narva fut placé dans l'église Saint-Nicolas, sur un lit de parade , et sous verre. La foule, depuis vingt-deux ans , se presse autour de ce singulier cénotaphe ; et le sacristain, qui le montre aux curieux , en tire un fort bon revenu. Le ruiné fait sa fortune.

Il me répugnait de voir ainsi trafiquer d'une rareté sépulcrale; je m'approchai avec dégoût. Le célèbre mort s'offrit en effet

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devant moi, non seulementenosmais en chair. Il n'a cependant pas été embaumé. Le duc de Croy, dont les traits ne sont nullement défigurés, a encore la robe de velours rouge, le rabat de dentelle, les bas de soie et la chemise avec lesquels il fut enseveli, il y a maintenant 140 ans: le tout parfaitement conservé. Le vieux sacristain de Saint-Nicolas le montre avec orgueil aux étrangers ; et quand on veut le combler de joie, on lui adresse ces paroles : « — Cest étonnant combien i>ous lui ressemblez ! « Alors il devient radieux, a— N'est-ce pas l» répond-il avec enthousiasme; et, en effet, l'habitude de vivre avec les restes de celui qu'il appelle son cher hienfaîteur Ta en quelque sorte identifié avec lui : — «Qui s assemble \se ressemble !» N'est-ce pas à peu près le proverbe! Le sacristain se flatte, en quelque façon, de ne faire qu'un avec le duc. Quelle lamentable unité ! Et, néanmoins, rien déplus sans façon que la manière dont il en agit avec sa châsse et ses reliques. Il secoue les bras, les jambes et la tête du mort, sans égards et sans piété, sans respect et sans convenances, avec l'irrévérence la plus scandaleuse. On peut en rire aux éclats devant lui, pourvu qu'ensuite

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on tire sa bourse. Payez bien, tout est à mer- V elle(l).

Il s'était passé récemment une aventure bizarre à cette même église Saint-Nicolas. Une jeune fille de Réval avait un amant nommé Dmitri. Agnes et lui se promenaient ensemble, sur les bords du Golfe, auprès des ruines du couvent de sainte Brigitte (2).

«—Dmitri, dit la vierge de Réval, on vous accuse d'être volage; vous me jurez amour éternel, mais vous l'avez juré à bien d'autres.

« — Non, jamais à d'autres qu'à vous.

« — Si vous alliez cesser de m'aimer!...

« — Si je cessais de vous aimer, que Dieu sur-le-champ m'en punisse ! qu'il m'ôte et la jeunesse et la vie ! qu'il me réduise, sans pitié.. . à l'état du duc de Croy.

a — Ah ! l'horrible idée ! Taisez-vous f

« — Agnès! vous doutez de ma foi. Tenez ! pour rassurer vos esprits, rendez-vous,

(1) L'empereur de Russie offrit de payer la moitié des dettes du duc de Croy, pourvu que sa famille consentît à le faire inhumer. Elle s'y est , dit-on , refusée.

(2) On assure que de ce couvent il y a un souterrain qui conduit jusqu'à Réval. La distance est considérable. Kolzebue a placé là l'action d'un de ses romans : le Souterrain.

demain soir , à l'église Saint-Nicolas. Là ]e Yeux, au pied de l'autel, vous jurer solennellement de vous épouser. Ne sera-ce pas une garantie certaine pour vous?... Dieu aura reçu mon serment.

fi — J'irai, » répond la jeune fille.

Le jour suivant, à l'heure convenue, Agnès s'achemine vers l'église. Elle arrive pleine d'espoir, ou, pour mieux dire, pleine d'amour; elle s'était procuré les moyens de s'introduire en secret sous les parvis sacrés. Elle entre : silence et ténèbres. Elle est la première au rendez-vous.

« — Quoi ! il n'est pas encore ici ! dit la jeune fille troublée. S'il avait changé de pensée!...»

De sombres pressentiments l'agitent ; elle s'agenouille et s'adresse au juge suprême en attendant l'amant adoré. Toute à la terre, elle prie le ciel. Ce n'est pas Dieu qu'elle demande, mais c'est du moins lui qu'elle implore. »

L'heure s'écoule, point de Dmitri. La douce vierge se relève ; elle a des spasmes d'inquiétude et des vertiges de terreur.

« — Il ne m'aime plus, se dit-elle; il me trompe et se joue de moi. Dieu le punira, le perfide ! »

Elle aperçoit, en ce moment, à Tune des extrémités de l'église , une lueur vive et rougeâtre , se glissant à travers les fentes d'une porte. Cette porte ouvrait sur une sacristie où il y avait un poêle. Qui se serait permis d'allumer là du feu à pareille heure?. . . et dans quel but?. . . et pour qui donc ?

Agnès se dirige à pas pressés vers l'enceinte mystérieuse. Son pauvre cœur battait avec force. Elle ouvre avec précaution... Un homme, assis dans un large fauteuil, est en face du poêle ; il a le dos tourné et se chauffe. « — C'est lui ! c'est Dmitri ! » dit Agnès.

Elle approche pâle et troublée; ses pas rasent le sol sans bruit. « — Me voilà , mon ami! reprend-elle à voix basse. Mais comment et pourquoi ce feu ? »

Elle s'interrompt en poussant un cri épouvantable. Dmitri, le beau Dmitri a changé de forme et d'aspect ; il est à l'état de cadavre, à l'étal du duc de Croy; et, ainsi momijié devant elle, il se chauffe, assis près du poêle. Malheureuse Agnès 1... l'horreur se peint sur son visage ; elle se rappelle les paroles de son amant aux ruines de Sainte-Brigitte :

' «r Si je cesse de vous aimer, que le ciel me réduise a l'état du duc de Croy ! »

« — O mon Dieu ! mon Dieu ! s'écrie-telle, est-ce ainsi que je devais le retrouver ! . . . Ihnitril est-ce bien là toi!... »

Elle rassemble ses forces, et veut approcher de plus près. . . mais sa vue se couvre d'un voile; il lui semble que le cadavre a remué ; elle entend le craquement de ses os; il l'a regardée... il a ri. Oh! c'est une hallucination de son cerveau ! c'est de la démence, sans doute! Glacée d'épouvante, et poussant des cris inarticulés, elle luit avec la rapidité de l'éclair ; elle traverse l'église en dépit des obstacles et des ténèbres; elle est arrivée au portail.

Un homme lui barre la route. « — Agnès! » s'écrie une voix.

C'était celle de Dmitri.

La jeune fille tombe entre les bras de son amant ; il ne conçoit rien à l'état affreux où il la trouve. Quel déhre!... que lui ditelle?...

« — Le duc de Croy I... là bas!... assis!... se chauffant à un poêle ! . . .

« — Qu'entends-je !

« — Il est ressuscité.

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« — Le duc !

« — Et je l'ai pris pour vous. »

Agnès est à demi évanouie. Dmitri l'emporte dans ses bras, et la ramène à sa demeure ; puis, il court chez un magistrat.

« — Le duc de Croy, lui dit-il, est ressuscité cette nuit.

« — Allons donc ! quelle extravagance ! . . .

' — Venez, vous le verrez par vousmême ; il se chauffe à la sacristie ; il a mis du feu dans le poêle. »

Le magistrat se rend à l'église; il arrive à l'endroit où reposait habituellement l'illustre défunt ; le lit de parade était vide. Il se rend à la sacristie ; il entre et aperçoit le cadavre.

« — Qui va là ? » dit une voix rauque.

Le magistrat tombe à la renverse. Il ne doute pas que le ressuscité ne lui ait adressé la terrible question. Il peut en mourir sur la place. Heureusement Dmitri le suivait h peu de distance ; il s'empresse de le secourir ; il le relève et l'interroge.

<K — Oui ... le duc assis . . . près du leu ! C'est inoui!... le mort se réchauffe. »

Mais le sacristain se présente; et tout va s'expliquer sans prodige.

« —Vous étiez là ! dil le magistrat.

« — Oui, près de mo^z cher bienfaiteur.

<r — A quoi faire?

« — Je le chauffais.

« — Comment?

« — Il fallait le sécher ; la saison est des plus humides ; le duc était mouillé sur son lit. Ses habits se gâtaient affreusement; sa figure même s'altérait. J'ai donc vite allumé du feu; Qi']^\chdM\î^mon cher bienfaiteur. »

Le sacristain était allé chercher du bois pour son poêle au moment où Agnès apercevait le duc ; et c'était lui qui, en revenant avec sa provision, et entendant quelqu'un s'approcher, avaitsoudain crié:— Quiya là l » Cette histoire courut la ville. Réval en retentit longtemps.

Mon projet était de nem'arrêter en Estonie que pour y aller voir, au château de Kolk, selon ma promesse à Paris, le comte et la comtesse de Steinbock. Le général de Brevern, oncle du comte, m'avait fait préparer un logement à l'hôtel Steinbock, à Réval ; et

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une voiture m'attendait pour me conduire à la campagne. Une seule pensée me tourmentait; je craignais, Yula saison avancée, de manquer le départ du prochain bateau à vapeur pour la Suède, et de m'exposer à de longs retards. Mais l'amiral comte de Heyden (1), qui commandait à Réval, vint lever toutes les difficultés. « — Je mettrai une frégate à votre disposition, me dit-il; et quand vous reviendrez de chez le comte de Steinbock, vous pourrez partir sans délai. »

Le lendemain, des chevaux de poste me conduisaient, bride abattue , où m'attendaientd'aimablesamis.Jemerappelais la soirée deParisoù, en leur faisant mes adieux à rOpéra-Comique, je leur adressaisces paroles: « — Au rei^oir / au château de Kolk! sur les côtes de la Baliiquel» Ces mots, prononcés en riant, me semblaient alors fort étranges. Ils se réalisaient cependant. Je fendais l'air aux bords du golfe. J'étais loin... bien loin de Paris, à quatre pas de la Finlande.

Le général de Brevern m'accompagnait. Nous longeâmes les ruines du couvent de Sainie-Brigiite; et je recueillis le longde ma

(1) Le comte de Heyden, Hollandais d'origine, est un des héros de la bataille de Navarin.

route une foule de chroniques sur le pays. Je vais en répéter quelques-unes.

UxkiiU était un des premiers seigneurs et des plus vaillants chevaliers de la contrée au moyen-àge. Il habitait un manoir, peu éloigné de Réval, d'où s'échappa un jour un de ses esclaves, à la suite d'une faute extrêmement grave. ( La légende ne s'explique pas sur le genre de la faute.) UxkuU court après son esclave; ce dernier s'était réfugié dans la ville libre de Réval où nul n'avait le droit de le saisir sans autorisation. Mais tfxkull était de ces natures audacieuses qui ne s'arrêtent devant aucune barrière et ne reculent devant aucun danger. Il entre fièrement dans Réval, s'y ressaisit de son esclave, et, lui-même, lui tranche la tête avant que l'autorité ait eu le temps de lui faire ses justes réclamations. UxkuU avait un sabre admirable.

Grande rumeur dans la cité. L'arrogant chevalier a violé toutes les lois divines et humaines. Il n'est rien de sacré pour lui, ni le droit d'asile, ni l'auîorité légale, ni les coutumes du pays , m les privilèges de la ville. Il faut à Réval... ]\ vevr.geance.

Mais commenl s'emparer d'Uxkull ! comment l'attirer hors de chez lui ! Comment le

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