II
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terre en sanglotant, et s'y abandonnait librement aux Irénésies du désespoir. Les ombres couvraient la campagne ; il succombe à ses angoisses ; et , tombé dans un assoupissement léthargique, il est sans mouvement et sans voix.
Tout à coup, une main légère frappe sur son épaule ; il se réveille en sursaqt, se lève; et, à la pâle clarté des astres de la nuit, il aperçoit sa bien-aimée.
Elle est seule ; elle a ses vêtements journaliers. Aucune parure de fête. Us échangent un long regard. David a-t-il compris par instinct à quelles fins était cette visite nocturne? et quelle devait en être la suite?... Nul ne saurait le dire aujourd'hui. La seule chose certaine est qu'ils ne se parlèrent pas et se comprirent de suiie. Us semblèrent tous deux planer silencieusement, pendant quelques minutes, dans l'ineffable ciel d'une extase mystique. Ce fut un moment délicieux de solennité grave et mystérieuse. De grosses larmes roulaient sous leur paupière ; et un chaste et triste baiser, une elreinle à la fois religieuse et passionnée, termina l'étrange entrevue.
« — Allons ! l'heure a sonné; » dit Pascha.
« — • Allons! répond David, je te suis. »
Us se dirigent , sans autre explication , vers le rivage d'un lac voisin. Là , s' appuyant contre un rocher, Ja jeune fille se débarrasse des vêtements communs sous lesquels elle était venue trouver David, et se présente à lui, dans sa radieuse parure de noces, blanche et resplendissante comme rétoile du matin.
« — Que tu es belle! s'écrie David en tombant à ses pieds et lui tendant ses bras passionnés.
« — Non, non, plus de pensées d'amour! reprend Pascha d'une voix grave; elles feraient tache sur la robe d'innocence avec laquelle je vais paraître devant Dieu. Te voilà à genoux : c'est bien. Mais, quoique tu y sois pour moi, que ta pensée soit pour le ciel ! »
Agenouillée au bas du rocher, elle joignait ses mains et priait. Aussi blanche qu'une apparition divine, elle semblait, au feu des étoiles, une de ces substances immatérielles que rêve le poète inspiré. Elle ne tenait plus à la terre; elle s'élançait vers son Dieu; et pourtant, sans le savoir peut-être, l'infor' tunée allait, dans le déUre de l'amour et de la douleur, dévier des routes du ciel.
Une barque était sur la rive. Les deux amauts y prennent place et s'éloignent rapi-
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dément du bord. Au milieu de la pièce d'eau, la jeune mariée se lève; elle s'enlace à son amant avec sa longue écharpe de fête; et, du bateau, au môme instant, dans sa parure nuptiale , elle se jette avec lui dans le lac.
Au point du jour, le lendemain, on retira du bassin leurs corps inanimés. Le nœud de l'écharpe, qui les enlaçait encore, avait été serré sur le dos de Thomme ; et cela prouvait évidemment que la jeune fille, seule, s'était occupée jusqu'à la fin des derniers détails du drame; Daî?ic? n'avait fait qu'obéir.
11 avait environ trente ans; Pascha en avait vingt-un (1).
(1) Ce tragique événement eut lieu à Kécopio , le
12 novembre 1841. Un procès-verbal authentique en a consacré le souvenir à Helsingfors, et en garantit l'exacte vérité.
L'arrivée à Stockolm par mer est loin d'être sans difTicultés. La Baltique, à mesure qu'on approche de la capitale suédoise, se hérisse d'écueils, entre lesquels il est dangereux de naviguer. Elle est semée d'une innombrable quantité d'îles qui la divisent elle-
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même en une innombrable quantité de rivières. Ces îles sont d'immenses roches qui, çà et là, dressent avec orgueil leurs cimes chargées d'arbres verts. On les appelle Stockolm's Skiergaard. Quelques-unes sont fortifiées. Je remarquai, entre autres, l'imposante citadelle de Waxliolm, qui, bâtie sur un roc de granit, et dominant les îlots qui l'entourent, défend l'approche de Stockolm (1).
L'aspect -de cette capitale, en y arrivant par mer, saisit fortement l'imagination.
Stockolm s'élève aux bords d'un immense canal qui joint la Baltique au lac Mélar (2). Coupée par des conduits d'eau comme Amsterdam, elle est bâtie en amphithéâtre comme Naples. Rien de plus singulier et de plus frappant que cette pittoresque cité, posée
(1) J'arrivai à Stockolm parle pyroscaphe le Finland capitaines. W. Païen.
(2) Gel énorme lac , dont les rameaux s'étendent à l'infini de côté et d'autre, a quarante- huit lieues de long, et autant d'îles, à ce qu'on assure, qu'il y a de jours dans l'année. Stockolm ne remonte guère au delà du xii^ siècle. Ce n'était antérieurement qu'une terre obscure et misérable, avec de pauvres cabanes de pécheurs. lille a maintenant de 80 ù lOO mille habitants.
sur sept îles, comme Lisbonne sur sept collines, etd'où partaient sans doute autrefois les sept votx de la guerre comme du bouclier d'Odin ! Sur une hauteur et vu de toutes parts, le palais du roi, vaste et solide monument, plane en souverain sur la ville (1). Ses faubourgs, sur des pics agrestes, offrent, auprès des tourbillonnements d'une capitale, les points de vue d'une solitude. Baignée par la mer, semée de jardins, entremêlée de pièces d'eau, couronnée de rochers, Stockolm est bien la ville de Thof. La nature y accueille l'art, mais, tout en l'acceptant, la domine. Ses irrégularités, sesâpretés, et parfois même sa sauvagerie, y sont d'une poésie à la fois douce, mélancolique et fière. Au sud de la ville est un pic à flancs escarpés nommé le Mosebacke, où l'on ne peut monter ni achevai ni en voiture, car l'on n'arrive à son sommet, où les maisons sont perchées les unes sur les autres, que par des escaliers en bois ou par des sentiers rocailleux, comme en un village de Suisse. Là, dans un petit jardin, sur le toit d'un bâtiment, est une plate-forme en planches d'où se déroule avec majesté le
(1) Il fut commencé sous Charles XI, d'après les plans du comie de Tessin -, et ce fut Charles XII qui le termina.
panorama de la cité Scandinave. Quel tableau ! Ici le château royal de Charles XII, vainqueur des Russes à Narva; là, les bâtiments de l'arsenal et le port aux nombreux navires d'où s'élança Gustave Adolphe pour se couronner de lauriers à la guerre de trente ans. De toutes parts, les canaux, rivières et lacs , sur lesquels glissent légèrement une multitude de nacelles et d'esquifs, espèces d'omnibus flottants, d'où partent de gaies chansonnettes. Au loin, le parc anglais avec ses forêts de chênes et de sapins. Plus près, le palais du prince Charles , le théâtre, les statues en bronze de Gustave Adolphe et de Charles XIII , et, enfin, se dressant sur l'horizon suédois, si souvent éclairé par les aurores boréales du ciel des valkïrïes, les flèches des temples chrétiens, et les rocs de la mer Baltique.
En sortant des plaines unies et des steppes arides de la Russie, avec quel charme je retrouvais des montagnes et des vallées, des ravines et des torrents ! Je savourais l'air des rochers avec enthousiasme. Ce n'étaient plus ici des maisons qui, badigeonnées à neuf chaque année, ont toujours l'air construites de la veille ; je saluais du fond du cœur les sombres édifices à pierres noires, qui me ra-
menaient aux âges antiques. Je rentrais dans l'atmosphère des vieux souvenirs et des vieilles légendes ; je reprenais la harpe des bardes.
. Aucun douanier, à l'insolente parole et au geste grossier, n'avait fouillé mes effets à mon débarquement. Pas un malhonnête sergent de ville n'était venu me sommer de lui présenter mes passeports. J'abordai sur le quai sans obstacle. La sérénité, le calme et la confiance y étaient empreints sur les visages. Je me dis : T aimerai Stockolm.
Le jour suivant, je reçus la visite du baron de Berzélim, le plus fameux chimiste de l'Europe et l'une des hautes illustrations de la Suède. Puis, je fus visiter l'Académie des Antiquités où je trouvai une foule de curiosités Scandinaves , telles qu'armures ; colliers et bracelets. Un vase en bronze y faisait contraste avec les raretés du septentrion , car il venait du temple à' Apollon , et il était du temps à^Antonin. Ce vase, trouvé il y a vingt ans dans un tombeau à dix lieues de Stockolm , où il avait servi d'urne funéraire, contenait encore des os et un peu de cendre (1). Com-
(1) L'inscription de ce vase portait qu'il avait été donné au temple d'Apollon par le sénateur romain Amilius.
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ment s'était-il ainsi transporté du pôle sud au pôle nord? par quelle étrange vicissitude une coupe A' Apollon était-elle venue se placer en vase cinéraire sous un mausolée suédois? quel était l'illustre mort dont ce bronze avait recueilli la poussière? Point de réponse à ces questions. Hélas! les mystères de la race humaine, semblables à ceux de l'existence future , sont des voiles impénétrables. Devant eux, comme devant la mort, comme devant l'infini, comme devant toutes les volontés du Seigneur, il faut se courber avec respect, se taire avec humilité, et surtout attendre avec foi (1).
La Bibliothèque royale, où je me prome-
(1) Parmi les précieuses collections de l'Académie, je notai particulièremeni :
1" Le bâton de Gustave Wasa;
2° Une coupe d'agathe de grand prix, enrichie de pierres précieuses ;
3" Le petit livre de prières dont se servait la reine Christine étant protestante , et qu'elle jeta de côté lorsqu'elle se fit catholique. .11 est, quoique petit , d'une extrême richesse, et fut fait àDantzigeni648. Onycomple cinq cents rubis;
4" La montre de CharUs XII , présent du roi d'Angleterre?
POLAIRE. "*ï
nai longtemps, a des manuscrits assez rares. Un d'eux captiva mon attention : il était d'une dimension gigantesque; il avait deux pieds et demi de long, et pesait beaucoup plus d'un quintal. Ce manuscrit renfermait, outre la bible, une quantité de prières, des formules d'exorcisme, et le portrait en pied de Satan. Je fis des questions sur ce livre qu'on nomme: la Bible du diable; et j'eus une légende à écrire.
LA BIBLE DU DIABLE (l)i
Il florissait au Xlir siècle, dans un des monastères de Prague, un ancien soldaj; qui, après avoir perdu son bras gauche à l'armée, s'était voué à l'état religieux. Le moine Ignace, encore assez jeune, n'était pas pré- Ci) Celle Bible fut prise par les Suédois dans la guerre de irenleans, et rapporlte de Prague comme un trophée.
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cisément un saint homme ; car, loin de tendre à la maigreur et aux rudes austérités, il tournait à la graisse et aux gais penchants. Les regards de la beauté, bien qu'il cherchât à leur résister, le perçaient de part en part à le clouer contre les murs de son cloître, où il ne tenait pourtant guère à vivre confiné. On remarquait qu'il soignait sa personne avec coquetterie , et qu'il s'était fait faire un faux bras qui simulait parfaitement le véritable. Bref: une de ces femmes qui ne sont nullement disposées à cacher les charmes dont la nature les a douées, lui tourna la tête un beau jour. 11 se laissa aller, le malheureux, à essayer avec elle ce grand duo de l'amour qu'il est si triste de chanter tout seul; et, de fil en aiguille, ou de fièvre en chaud mal, il en arriva, l'insensé ! à violer les lois de son ordre.
Grande rumeur au monastère. Ignace est traduit et jugé au tribunal de ses frères. 11 n'était pas précisément coupable d'un crime; mais le crime, dit-on, est moins opposé à la vertu que le vice. Ignace est condamné à mort.
Néanmoins, la pitié plaidait pour lui dans le cœur des plus mllexibles moines. Ignace avait toujours été si bon garçon ! trop bon
vivant, sans contredit ! mais si naïf dans ses erreurs ! Puis, ce n'était pas un de ces esprits lourds et bouchés dont il faut frapper la tête avec un marteau d'airain pour en faire jaillir une étincelle; il y avait au contraire en lui excès d'imagination et d'ardeur : il était donc plus excusable qu'un autre. En outre, il revenait des camps où il avait été façonné à des habitudes anti-apostoliques. Finalement, le supérieur du couvent se mit dans la pensée que Dieu pourrait l'autoriser à gracier le coupable en faisant un miracle en sa faveur. Il va trouver le père Ignace.
Sa révérence , humiliée et repentante, était prosternée à l'autel, devant une des plus précieuses reliques du cloître. Cette relique était le bras de sainte Gertrude enchâssé dans un étui d'argent. Ignace priait avec ferveur.
« — Tu peux obtenir ton pardon , lui dit l'abbé d'un ton solennel : mais à une condition expresse. C'est que , renfermé dans ta cellule, et pendant l'espace d'une seule nuit, tu écriras la Sainte-Bible, avec riches enluminures. Le livre, tout entier de ta main , devra être d'un format beaucoup plus
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qn'in-JoliOf et contenir au moins trois ceats pages.
« — Vous nommez cela un pardon ! réplique Ignace avec une physionomie demi railleuse et demi consternée. Grand merci!
je ne regrette en ce moment mon bras perdu, que parce que, sans lui , devant vous , je ne saurais battre des mains.
« — Taisez- vous ! interrompt l'abbé.
« — Un mot encore : reprend le coupable après un instant de réflexion. Promettezmoi, si je parviens à accomplir le prodige en question, que vous mettrez à ma disposition, dès que je vous le demanderai, quelque saint objet du couvent : ne fût-ce que pendant un jour»
« — Volontiers , je te le promets.
« — Préparez-moi plumes et encre. Fournissez-vous le parchemin ?
c( — Nous n'en aurions pas d'assez grand.
« — Et où voulez- vous que j'en prenne?
« — Je ne sais. Dieu te soit en aide '. »
Et le supérieur se retire.
« — 11 est clair, dans tout ceci , se dit le père Ignace en remontant tristement à sa cellule , qu'on me donne à faire en une nuit un travail de plus de deux ans. On est évidemment sans clémence et sa^is pitié. La
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bénigne proposition n'est qu'une impitoyable ironie. Brouillé pour le quart-d'heure avec Dieu , je ne vois en vérité que le diable qui soit liomme à me tirer d'affaire : il a de,si malignes ressources ! Malheureusement il fait payer cher ses services. N'importe ! nous marchanderons. Il est lin, mais je suis rusé. »
Ici , la légende ne dit pas comment le révérend moine évoqua Sa Majesté diabolique. Au surplus , ce détail accessoire est] peu à regretter, je suppose. Passons à la scène importante.
Ignace et Satan sont en présence.
« — Troupier devenu calotin! dit gaillardement le diable avec un rire malhonnête, et portant la main à ses cornes comme pour un salut militaire : je te tire ma révérence. Or ça , qu'y a-t-il pour ton service ? donne tes ordres , camarade ! »
J'ai oublié de dire que le père Ignace tenait singulièrement au langage de la bonne compagnie et aux habitudes de l'extrême politesse. De là aussi la bienveillance générale qu'il s'attirait. Le style cavalier et le sans façon vulgaire du diable , l'ont , en conséquence , indigné. Il croit, néamnoins, devoir se contraindre ; et, se découvrant le
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front, en clerc parfaitement éduqué, il réplique avec l'urbanité la plus exquise :
« — J'ai trop de savoir-vivre , Monseigneur ! pour me permettre de vous intimer àes ordres. Veuillez vous donner la peine de vous asseoir.
« — C'est inutile : saint farceur ! Au fait , et point de périphrases. Je connais ta pensée secrète. Tu veux que cette nuit je t'écrive une longue bible en son entier. Mais ne saistu donc pas , mon grivois tonsuré , que les plumes saintes et les phrases sacrées ne sont ni de mon ressort ni de mes attributions ! Cela me brûlerait les doigts.
<r — Monseigneur peut mettre des gants. D'ailleurs, chez lui, depuis longtemps, on est accoutumé au feu.
« — Ah! ah! tu railles, mon compère!
Passons outre : que te faut-il ?
<r — Pour commencer , trois cents peaux d'âne.
« — Quelle boucherie ! mon doux prêtre.
<r — ^11 n'en faut pas moins , Monseigneur , pour confectionner les trois ou quatre cents pages en parchemin de mon volumineux manuscrit.
« — Va ! pour trois cents ânes. Après !
« — Du noir , du vert , du rouge et du bleu pour les caractères : des feuilles d'or et d'argent pour les enluminures...
<r — Tu auras tout cela , moinillon !
« — Puis, Monseigneur! que Votre Altesse !...
« — Altesse ! dis donc Majesté. Pas de Monseigneur: je veux Sire il me semble que , pour un homme poli, tu es peu au fait des usages courtois ; c'est égal , ribaud ! continue. Sitôt que j'aurai pris la plume...
« — Vous écrirez lisiblement.
« — J'écrirai aussi bien que sifflait le grand serpent de Midgard sous les rameaux du frêne Idrasil.
« — Votre Majesté me fait là de l'érudition , sire. C'est trop d'honneur assurément. Je ne suis pas à sa hauteur.
« — On n'arrive à ma hauteur qu'à force de descendre ; et, mon gaillard! tu es en route. Allons! explique-toi maintenant d'une manière claire et précise. Si je fais ce que tu me demandes , que me donneras-tu pour ma peine ?
« — Sire ! je ferai le portrait de Votre Majesté aussi ressemblant que possible ; et je le me Itérai dans ma bible. Je tâcherai qu'il n'ait rien de repoussant pour les gens à