‹ Étoile polaireChapitre 8 sur 19 · II · texte numérisé non relu

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préjugés; et, afin d'y ajouter plus de prix, je dorerai sa queue et ses cornes.

« — Jolie pensée '• mon égrillard. Mais cela ne saurait me suffire. Il me faut beaucoup plus , beaucoup mieux.

« — Quoi donc ?

« — Il me faut ta personne.

(T — C'est me flatter infiniment. Cependant cela mérite réflexion. Comment Votre Majesté entend-elle la chose?

« — D'une façon fort simple. Aussitôt que ton impudique révérence aura remis la sainte Bible aux mains des frocards de céans , tu reviendras dans cette cellule où tu auras soin de ne pas trop me faire bâiller aux corneilles k l'attendre; et, m' emparant de toi à l'instant, j'aurai le droit de te conduire où bon me semblera.

« — Je comprends Votre Majesté. Voici mes conditions à mon tour. Sire ! vous n'aurez le droit de me saisir et de m'emmener que seulement pendant la journée qui suivra la confection de la Bible. Puis , rentré dans ma cellule pour me mettre à votre disposition , je ne serai tenu de vous suivre que si vous me prenez poliment par ma main gauche pour me conduire vous-même, avec courtoisie, au lieu de ma destination. Votre Ma-

jesté sait ©ombien j 'a ttadie d'importance aux coutumes de l'extrême civilité : ceci est mon ultimatum.

<r — Jobard! s'écrie le diable ravi , je ne discuterai pas sur de pareilles minuties. On te fera patte de velours : on te tirera même son feutre , si on en a. Sur ce , présentement, signons! »

Et voilà le traité conclu.

Peu d'heures après , dans la nuit, les trois cents ânes étaient tués , et leurs peaux tannées à ravir.L'immense Bible fut écrite. Il y resplendissait d'admirables enluminures. Le portrait du seigneur Satan , d'une ressemblance inouie, (et œuvre du révérend père) figurait aux dernières pages ; le volume , en sa contexture, avait marché un train... du diable .

L'aube du jour pointait. Le supérieur manda le moine .

« — Eh bien ?

« — Mon ouvrage est fini. »

Et le condamné à mort dépose aux pieds de son juge riucommensurabiei travail. Il y avait là un miracle paient , un incontestable miracle.

« — Te voilà sauvé ! dit l'abbé. L'Éternel t'aura secouru ?

ff — Oui! V Éternel: répond Ignace. Mon père ! à voire tour , maintenant !

«r — C'est juste! que demandes-tu?

« — Le bras de sainte Gertrude : toute la journée.

« — Tu l'auras. »

La précieuse relique est remise au père Ignace. Ce dernier, après un long et secret travail sur sa personne, retourne à sa cellule sans crainte. L'esprit des ténèbres l'attendait; il ricanait d'un air triomphant.

« — Tu m'appartiens , dit le démon, et pour r éternité l

(( — Prends ma main gauche, répond Ignace avec un sourire ironique : je ne dois te suivre qu'à cette condition; et cela' aujourd'hui seulement. »

Le diable, sans répliquer, veut saisir la main que lui tendait le moine. Oh! qui peindrait l'excès de sa rage ! la main qu'il touche le repousse; elle le brûle et le dévore; impossible à lui de la prendre ; il recule terrifié. C'était la main de sainte Gertrude.

« — Misérable ! je suis joué ! s'écrie le démon avec rage; ilmefautfuir, la foudreest là. »

Et l'enter a repris sa proie.

Ignace, la journée entière, garda , à la place du sien, le bras sauveur de sainte Ger-

trude. Satan ne put rien contre lui ; et depuis, selon la légende , Ignace vécut en saint homme.

La bibliothèque royale de Suède (1) a une quantité de livres français qui augmentent journellement ; on m'y présenta mes ouvrages en suédois. J'y demandai les productions du fameux Swedenborg, de ce prophète du nord, regardé par les uns comme un in-

(1) Parmi ses manuscrits curieux, je notai : 1° Un livre d'évangiles, enluminé en or, avec annotations saxonnes. 11 est unique dans son genre;

2° La Bible en latin , avec annotations de la main de Luther ; il y a plus de notes que de texte. On voit, dans la galerîe de la Bibliothèque, un beau modèle en plâtre bronzé d'une statue de Charles XII. Le monarque, qui est couché, vient de recevoir le coup de la mort. Son front est percé d'une balle; sa main serre encore son épée. Cette statue est de grandeur naturelle; mais, chose étrange! elle est venue dans une caisse à Stockolm, sans lettre d'avis, en 1855. On ne sait si c'est un cadeau, on ne sait qui l'a envoyée. Ces mois se lisent sur le socle : Paris, 1827. £>. Zhendre jeune.

spire, et par les autres comme un visionnaire (1); on me conta sur lui les deux anecdotes suivantes.

Ssredenhorg, étant en soirée à Gothemhourg, et lorl loin de la capitale ^ se leva tout à coup de son siègeen tressaillant. « — Oh! mon Dieu! s'écrie-t-il;Yoici qu'il éclate un horrible incendie à Slockolm, et justement dans mon quartier ! . . . — Votre maison estelle brûlée? lui demande un de ses amis. « — Non, lui réplique le prophète, elle doit échapper aux flammes. »

Arriva , au bout d'un certain temps , la nouvelle officielle du désastre ; il avait eu lieu à l'heure marquée par le prophète, et la maison Swedenborg néiail pas brûlée.

Une autre fois, un ami de l'inspiré vint lui rendre visite. « — Mon maître est avec quelqu'un dans son cabinet, lui dit un domestique; veuillez attendre au salon. »

Un demi quart d'heure se passe. La porte de l'appartement de Swedenborg s'ouvre ; et le prophète suédois en sorttoutseul, faisantde respectueux saints à un personnage invisible qu'il reconduisait jusqu'à l'antichambre. S'étant séparé de son mystérieux visiteur, il re-

(t) J'en ai bea^uconp parlé dans ida.

vient vers le témoin de cette étrange scène. « — Vous ne savez pas, lui dit Swedenborg de l'accent le plus simple et le plus vrai^ quelle est la personne qui sort de chez moi? « — Non, je ne l'ai même pas vue. « — Eh bien ! mon cher , c'était Tirgile : homme excellent, je vous assure. J'ai trouvé qu'Horace l'avait parfaitement peint. Virgile m'a paru charmant ; il s'exprime avec tant de grâce !

« — De quoi lui avez-vous parlé ?

« — jy Auguste : il le juge à merveille. »

Je logeais à Stockolm dans un appartement qu'avait occupé la célèbre Suédoise Taglioni\ un fait étrange y avait eu lieu. Le comte de M***, français de haute origine, et portant un nom renommé à plusieurs titres, voit, une nuit, au fond de sa chambre, une forme blanche et divine lui adressant un geste d'adieu. Elle avait les ailes d'un ange : on ne pouvait distinguer ses traits. Le comte, étendant ses bras vers elle, l'appelait d'une voix émue. La vision s'évanouit.

Au lever de l'aurore, le comte de M*** , habile dessinateur, voulut consacrer le souvenir de ce mystérieux événement qui n'était point un songea ses yeux. Il peignit donc.

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et dans toute sa beauté diaphane , l'ange qui lui était apparu ; il retraça sa pose et son geste. iMais quel yisage lui donner? Le noble voyageur avait laissé à Paris une fille chérie dont les traits étaient enchanteurs ; il donna ces traits à son ange ; ce l'ut un tableau ravissant. Il y mit signature et date.

Hélas ! avant un mois écoulé , quelle affreuse nouvelle lui parvient ! sa fille est morte. Une nuit le ciel l'a rappelée à lui dans ses demeures immortelles ; et la date de cette nuit !... le comte l'a inscrite lui-même au bas de sa prophétique peinture.

Le jardin public de Stockolm, nommé le Parc, est une charmante île semée de bosquets riants et de rochers sauvages qui rappellent les vallées suisses. Des chênes centenaires y étalent leurs rameaux ; le roi y a une habitation enchantée : Rosendahl (la Vallée dès Roses) dont la mer baigne les rivages (1). M. l'auditeur général Nétzèl , me con-

(1) Le roi a fait placer dans les bosquets du Parc le buste en bronze du fameux poêle Bellman , que la Suède a perdu il y a plusieurs années. S, M. a institué une fête annuelle en son lionneur. A Rosendahl se voit un vase de porphire, célèbre par sa beauté. U est énorme, d'une eule pièce, et admirablement travaillé.

POLAIRE. lit

duisit à la i>ilîa, que le célèbre sculpteur Bystromg s'est construite en ces beaux lieux. Cette villa est presque toute en marbre venu de Carrare; et, duhaut de ses balcons, je pus contempler encore Stockolm avec ses rochers et son Louvre, avec son golfe et ses campagnes. Amsterdam est un composé régulier et nivelé de maisons, de terres et d'eaux sur lesquelles la mer élève une suprématie orgueilleuse : car , malgré les remparts de ses digues, la capitale est dominée. Stockolm, au contraire, est nve amalgame pittoresque et accidenté de roches et d'habitations devant lesquelles la mer semble humblement se prosterner : car elle y est captive et soumise, la cité royale gouverne (1). M. Bystromg a réuni, dans sa retraite princière, une partie des chefs-d'œuvre de son atelier; nous ne le quittâmes que tard; et lorsque nous nous embarquâmes sur un canot, mené par quatre joliesZ^a/^câfW/e/2we.î(l),

(1) Une des singularités de Stockolm est d'avoir l'eau salée et l'eau douce à quatre pas l'une de l'autre. Le canal de la Baltique et le lac Mélar ne sont séparés que par une écluse et un pont. Des fontaines d'eau dcuce'sont à côté de la mer.

(•2) Ces Dalécarlieniies ne rament pas; elles font tourner de petites roues de chaque côté de leur barque, et l'on vogue rapidement.

pour retourner à la grande cité, le soleil allait disparaître. Oh ! qui n'a pas vu un coucher du soleil dans le nord ne peut s'en figurer la splendeur. Dès que le grand astre a voilé ses rayons, l'horizon opposé se revêt d'ombres épaisses; et, tandis qu'une sombre obscurité s'empare à l'orient d'une moitié du ciel, l'autre moitié, sous un manteau de pourpre éclatante, déploie ce que les feux de l'occident peuvent offrir de plus varié, de plus fantasque et de plus radieux. Ces oppositions de clartés et de nuits, de brumes ténébreuses et d'aurores boréales, ne peuvent s'expliquer ni se peindre ; elles semblent un jeu divin ; la terre et le ciel sont en scène. L'une a l'air de vous dire : « — Voici la vie de l'homme : Les tristesses et les misères! » L'autre. « — Voici la vie de Dieu : La lumière et C éternité ! »

M. de Netzel est à la tête des établissements pénitenciers de Stockolm, et les dirige avec autant de talent que de zèle. Il me fit parcourir /« maison de correction des femmes. Les pauvres captives y travaillent à divers métiers ; et leur vie s'y écoule doucement au milieu d'occupations utiles. Une jeune fille, qui avait cherché à s'évader, était enfermée seule dans une cellule grillée. Accroupie par

terre auprès d'une paillasse, elle pleurait dans l'ombre et le silence. Entré dans sa prison, je demandai sa grâce et je l'obtins. Essuyant ses yeux, qui me parurent fort beaux, elle retourna avec joie à l'atelier commun; elle en était à regarder comme un bonheur une diminution de souffrance. Je vis aussi à l'infirmerie une femme d'environ trente-six ans qui avait été fort jolie ; elle était encore attrayante ; mais seize ans de détention et une maladie de poitrine avaient miné sa constitution ; la pauvre fleur était brisée. Ne sachant pas qu'elle fût condamnée à une captivité perpétuelle, je lui demandai si elle devait rester longtemps encore à rétablissement. « — Non^ me répondit-elle avec un sourire plein d'une mystérieuse et mélancolique espérance : car avant peu, je serai morte; le docteur me l'a avoué.

On me présenta le livre des voyageurs : j'y mis ma signature et ce vers : »

« Pour arriver au ciel, la route est la souffrance. »

Oh ! lorsqu'on a beaucoup voyagé , lorsqu'on a pu voir d'un pôle à l'autre tout ce qu'il y a d'êtres à plaindre ici bas ; lorsqu'on a considéré la masse de douleurs qui pèsent

de tous côtés sur Thumanité : comment douter d'une autre vie ! Le créateur suprême, le Dieu de miséricorde et débouté, aurait-il pu jeter tant d'infortunés sur une vallée de larmes, s'il ne leur tenait pas, en réserve, une autre carrière à venir : le prix d'une existence d'épreuves!

J'étais rentré à mon hôtel. A la grande porte était un dogue d'une beauté remarquable. « — ^ Avez-vous ouï parler du fameux chien suédois? me demanda mon hôte en me voyant caresser son quadrupède ; j'en ai une lithographie. — Et son histoire? » — La voici. »

Le fameux chien de la Suède, nommé Fidèle, était, en 1825, dans toute sa jeunesse et sa force, quand le capitaine de vaisseau, auquel il était attaché , vint à mourir (1). Fidèle suivit silencieusement le cercueil de son maître, au cimetière de Ste Marie, faubourg du Sud, à Sockolm ; et quand la fosse fut

(1) c'était un marin étranger; quatre matelots le portèrent à sa dernière demeure. L'homme et le chien venaierild'unelerre lointaine. J'ai la lithograpliie^ecec/u'ert Jidcb; et je la dois à l'obligeance de madame la baronne d'Orhson^ femme du ministre de Suède à Berlin, jï^è/e a des traits humains cl un regard plein de sentiment. Sa vie est imprimée en Suède.

refermée , il s'y coucha pour le reste de ses jours. Vainement une foule de personnes voulurent l'arracher de dessus la pierre funèbre; il résistait à leurs efforts : Son existence était sur la tombe. Une dame, émue de cet inaltérable attachement, s'établit près de Ste Marie, et lui portait habituellement sa nourriture. De plus, pendant la froide saison, elle lui envoyait des tapis et des couvertures. Le chien, fidèle àsa douleur, demeura quinze ans sur la fosse , été comme hiver , jour et nuit, les yeux constamment fixés sur le tertre où reposait celui que l'absence ni le temps ne chassLiient de son souvenir. Ni cris, ni jeux, ni bruits publics, ne pouvaient attirer son attention et le distraire. La neige tombait à flocons ; la température devenait glaciale ; les vents , la pluie et les tempêtes rugissaient autour de lui : N'importe ! il restait à son poste. Un jour , sa bienfaitrice étant malade et n'ayant pu veiller elle-même à ses besoins , de malheureux mendiants lui enlevèrent sa pitance ; il se coucha sans murmurer et s'endormit paisiblement. Le lendemain on lui vola encore ses aUments ; Fidèle s'était relevé par un dernier instinct de conservation..; il se recoucha tristement, ferma de nouveau l'œil, et mourut.

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Quinze ans de douleur ! quinze ans de fidélité! Notre siècle a vu cet exemple. Hélas! qui l'a donné? Un chien.

A quelques lieues de Stockolm et sur les bords du beau lac Mélar, est le célèbre château de Gripsiiolm que pas un voyageur ne manquerait de visiter. Ce monument, flanqué de tours et plein de souvenirs historiques, est dans une position ravissante . A l'intérieur, la salle des états a une galerie de tableaux d'un grand prix (1). Mais le lieu qui attire tous les regards , le lieu qui captive toute l'attention est le donjon d'Éric XIV.

(1) Là sont des portraits curieux , tels que ceuxci : Eric IX ; Gustave fVasa ( né en 1490 , mort en 1560). C'était un bel homme. Catherine Steinboc/i (sa troisième femme); je l'avais vue au château de Ko\k;EricXIf^,\ii joheKarine, sa compagne; Jean III et sa femme; Sigismond, roi de Pologne; Charles IX; le grand Gustave- Adolphe ; sa Ulle , la fameuse Christine { née en 1626 , et morte à Rome en 4689 ); l'empereur d'Allemagne Maxiniilien /""■; Char les- Quint ; l'empereur Ferdinand, son frère; François I"', roi de Fraacej Henri VLII^ roi d'A.nglelerre ; sa fille, la

L'histoire de ce prince est le roman le plus intéressant que je connaisse. J'en vais donner ici un extrait, d'après les chroniques de Suède, et sans en orner les détails. On verra qu'il serait difficile d'imaginer rien de plus dramatique.

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