‹ Etrenne poétiqueChapitre 10 sur 37 · SOUHAITS · texte numérisé non relu

SOUHAITS

Parfois on me dit, jeune fille,

Pour te charmer Faut-il l'étoile qui scintille, Ou la blanche perle qui brille,

Fleur de la mer?

Les fins tissus de cachemire

D'or et d'azur?

Ou rêves-tu dans ton délire , Un beau jeune homme au doux sourire,

Au regard pur?

Est-ce cette image charmante

Qui te poursuit?

Vague désir d'une âme aimante, Rêve sans nom qui te tourmente

Et te séduit.

Pour chasser ta sombre tristesse

Que te faut-il ?

Les bals, les trésors, la tendresse Pourraient-ils rendre à ta jeunesse

Sa fleur d'avril ? —

— L'amour, les plaisirs, la parure ,

Ces biens légers, Au long ennui qui me torture , Oh mes amis , je vous le jure ,

Sont étrangers.

L'amour aurait tenté ma vie ,

Songe trompeur, Il leurrait mon âme ravie, Mais c'est un rêve qu'on envie

Et qui fait peur.

Les plaisirs sont si peu de chose !

Jamais aussi Sur eux mon désir ne se pose , Le papillon de rose en rose

Voltige ainsi.

Gardez donc ce luxe splendide;

Mon cœur, hélas!

De tous ces biens n'est point avide^ Le bonheur sur ce sol aride

Ne fleurit pas.

Non , les pleurs qu'en secret je verse

Viennent d'ailleurs :

Ma douleur qu'aucun chant ne berce Voit au loin l'espoir qui disperse

Des jours meilleurs.

Pourquoi? c'est que mon âme en peine

Voudrait pouvoir Des pauvres alléger la peine, Et faire sur l'espèce humaine

Briller l'espoir.

Je voudrais pour chaque misère

Avoir un miel, Au malheureux comme à mon frère , En lui disant tout-bas : espère !

Montrer le ciel.

Je voudrais prendre sous mon aile

Chaque orphelin, Voir le captif dans sa tourelle Et pour le vieillard qui chancelle

Filer le lin.

Je voudrais . . . mais pauvre moi-même

Je ne le puis , Rendre heureux les pauvres que j'aime ; Oh! c'est là le bonheur suprême

Que je poursuis»

Ne pourrait-on pas dans ce monde

C'est là mon vœu, En rendant la vertu féconde , Bannir la misère profonde

Au nom de Dieu?

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C'était l'hiver dernier : — Je voyais de ma chambre Une étroite lucarne ouverte sur le toit ; Les jours étaient brumeux, nous étions en novembre, La neige était partout et Ton tremblait de froid.

Epiant les derniers rayons du crépuscule, Une suave enfant penchée à son métier Chantait en travaillant, ingénue et crédule Elle achevait gaîment son labeur journalier.

Je me pris à chérir cette fleur virginale, Que je voyais briller ainsi sous l'œil de Dieu : Elle était seule au inonde , et l'aube matinale Dorait de ses rayons l'humble taudis sans feu.

Parfois pour réchauffer ses frêles mains glacées De sa bouche vermeille elle approchait ses doigts. Puis l'aiguille volait sur les fleurs nuancées Et j'entendais au loin les éclats de sa voix.

Tout allait bien ainsi; car à force d'ouvrage La chaste enfant cherchait à combattre la faim ; A seize ans la vertu donne tant de courage ! Mais un jour, pauvre fille, elle manqua de pain!

Et je la vis alors qui pleurait dans sa chambre, Et muette, accoudée au métier qui chômait, Sans feu , sans vêtements , à la fin de décembre Elle tordait ses bras ... et tout bas blasphémait .

Longtems de porte en porte elle alla courageuse Demander de l'ouvrage aux riches du quartier ; Chacun la repoussait, la pitié dédaigneuse Méprisait cette enfant qui venait mendier . . .

Nul n'avait du travail pour cette pauvre fille, Nul ne sût compatir à sa noble candeur; Heureux si la voyant belle ainsi, sans famille, On ne l'outrageait pas dans sa sainte pudeur.

Chaque jour je voyais sa belle tète blonde S'incliner comme un lys qu'a louché le faucheur , Sa beauté pâlissait, son angoisse profonde De ce front de seize ans éclipsait la fraîcheur.

Que de longs jours sans feu dans la mansarde vide ! Et que de fois sans pain regagnant son grabat, Tremblante , désolée , ô pauvre enfant timide, Le besoin te livrait un atroce combat.

Un jour, je l'aperçus sur sa paille étendue, Seule , sans nul secours , sans appui , sans argent , La fièvre l'égarait . . . haletante, éperdue , Elle invoquait la mort . . . , l'espoir de l'indigent ! . .

On l'entendit. — Le soir, dans un hideux fiacre On la jeta mourante, au fond d'un hôpital , On porta cette enfant , blonde à la peau de nacre , Vivant à l'ombre, ainsi qu'un beau lis virginal.

Que vas-tu devenir? quelle main charitable De ta sainte vertu protégeant le trésor, Loin des yeux des pervers , du vice abominable Saura te garantir comme une coupe d'or? . . .

Je ne la revis plus. Je l'avais oubliée ; Lorsqu'hier, au jardin, dans un char élégant, Sur de riches coussins mollement appuyée J'aperçus une femme au sourire arrogant.

De plumes et de fleurs sa beauté réhaussée Attirait tous les yeux qu'on détournait soudain , Mais elle souriait provoquante et glacée En jetant sur la foule un regard de dédain.

Quelle est, dis-je, là-bas, cette femme si belle9 Oh! me répondit-on, ne la regardez pas; Et moi je m'écriai : Pauvre Jeanne , c'est elle ! L'ange jadis si pur , précipité si bas !

Et je baissai les yeux , morne , désespérée , Oh ! fis-je , la vertu meurt de faim au grenier. Le vice triomphant d'une main assurée Prend cette fleur du ciel et la jette au fumier.

Vous pourriez empêcher, riches, ces infamies En venant au secours du pauvre combattu ; Pour sauver le malheur tendez vos mains amies , Frères , ne laissez pas submerger la vertu.

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