UNE SOIRÉE SUR MER
A mon amie madame Antoinette Barla née Bonfils
Oh ! quel parfum ce soir inonde ma poitrine , Quelle acre volupté dans la brise marine
Qui glisse autour de nous !
Jamais un ciel plus beau ne nous prêta ses voiles Et jamais le regard des pudiques étoiles
N'eut un charme aussi doux !
Quel calme dans les airs ! un vent frais nous caresse , On dirait qu'on respire une vague tendresse
Dans le parfum des fleurs; Tout est enivrement, joie, amour, harmonie, Le ciel prête à la terre une grâce infinie
Et de vagues couleurs.
Comme un cygne amoureux notre barque nous berce, Sur les flots apaisés la blanche lune verse
Ses rayons argentés; La rame harmonieuse en tombant sur les vagues En tire des accords mystérieux et vagues,
Chers aux cœurs attristés.
La mer, l'immense mer s'étend bleue et limpide, On dirait un miroir qu'aucun souffle ne ride;
Le ciel est transparent , Les étoiles , ces fleurs qui parfument l'espace , Projettent sur les flots leur lumineuse trace
Tel qu'un sillon errant.
Une teinte rosée, ineffable , indécise Colore l'horizon, le souffle de la brise
Semble baiser mon front.
Une molle langueur envahit tout mon être , On dirait que le vent , dans mon sein qu'il pénètre ,
Jette un trouble profond.
Oh que la nuit est belle ! il est dans la nature Une voix qui ce soir et soupire et murmure
Des mots harmonieux.
Hélas! qu'a-t-elle dit? elle monte et s'élève, Semble sortir des fleurs , s'exhaler de la grève
Et planer dans les cieux.
On l'aspire dans l'air tout parfumé d'arômes ;
Ah ! ce mot dit bonheur, peut-être, pour les hommes
Hélas! hélas pourquoi Des pleurs ont-ils mouillé ma paupière voilée , Pourquoi les flots , les champs et la nuit étoilée
Sont-ils tristes pour moi?
Oh ! qui m'expliquera ce douloureux mystère Et le motif caché du trouble involontaire
Qui m'accable ce soir!
Et pourtant tout sourit autour de moi, tout chante. Un immense bien être et m'émeut et m'enchante,
Tout rit à mon espoir.
Et j'entends dans les airs comme des voix amies Qui murmurent tout-bas des paroles bénies
D'espérance et de paix. Et je sens dans mon sein comme un feu qui me brûle, Mon sang à flots pressés dans mes veines circule ,
Pourquoi? je ne le sais!
Oh ! Pourquoi ce dégoût, cette mélancolie, Mon esprit abattu, comme un roseau qui plie
Aux souffles des autants, Ne sait plus résister à l'ennui qui l'oppresse, Je ne demande plus à ma froide jeunesse
Les roses du printemps.
Résignée, au malheur j'abandonne ma vie; Je ne suis pas de ceux que le bonheur convie
A ses banquets joyeux.
Rien ne rend aussi grand qu'une douleur austère, 0 mon âme sois forte, et sans fléchir, espère!
Ta patrie est aux cieux !