LA FIN DE TOUT
Pourquoi porter en moi cette morne tristesse
Dont je ne puis guérir :
Et ce vague désir, ce besoin de tendresse
Dont je me sens mourir; Pourquoi tourner partout ma paupière inquiète
Et craintive à la fois , Refouler mes sanglots et ma douleur muette
Faire taire ma voix?
Oh ! pourquoi me bercer d'un bonheur impossible ,
Doux rêve du matin; Oh! c'est vouloir gravir un mont inaccessible
Qu'on voit dans le lointain ; Pourquoi chercher ici cette ineffable joie
Qui n'habite qu'au ciel?
Si d'arides caillous Dieu veut semer ma voie,
S'il m'abreuve de fiel, C'est pour mieux m'éloigner de ces biens éphémères
Qui détournent de lui; Car lar perle se forme au fond des eaux amères ;
Lui seul est notre appui.
Il veut nous éprouver par la douleur austère ,
Le vent de la douleur, Gomme de blanches fleurs nous enlève à la terre
Et nous porte au Seigneur.
À mon amie Angelica Palli, Marquise de Bartolommei
C'était une brune Andalouse Aux longs cheveux, au fier regard ; Elle était ardente et jalouse Et jouait avec un poignard.
Un soir sur la place à Grenade Agitant son gai tambourin, Elle allait pour une cruzade Danser à son joyeux refrein.
Lorsque son œil ardent aperçut dans la foule De moines, de soldats, d'enfants, de Bacheliers Se pressant sur ses pas comme un torrent qui coule Et des voûtes de marbre inondant les piliers,
Son œil noir aperçut un pâle et blond jeune homme Tel qu'on peint Gabriel ce messager de Dieu: Elle ne savait pas le nom dont il se nomme, Mais son corps tressaillit sous un frisson de feu,
Sa main laissa tomber les castagnettes, Son pied léger suspendu sur le sol, Ne trouva plus ses vives pirouettes, Oiseau du ciel elle oubliait le vol.
Elle était là, muette, fascinée, Ses yeux ardents fixés sur l'étranger; La foule envain palpitante, étonnée, En souriant semblait l'interroger.
Elle ne voyait rien qu'un être seul, ravie Tout entière au pouvoir qui soudain la charmai!, A son cœur éperdu se révélait la vie, Pour la première fois l'ardente fille aimait.
En la voyant muette et belle Tout à coup s'arrêter ainsi, Chacun se disait: mais qu'a-t-elle, Et que se passe-t-il ici?
Et déjà la foule lassée S'éloigne en murmurant tout bas, Soudain elle s'est élancée La terre tourne sous ses pas.
Elle danse, ardente, enivrée Ses pieds ne touchent pas le sol, Du tambourin la voix cuivrée Semble imiter le bruit d'un vol ;
Sa robe courte et diaphane Voltige autour d'elle dans l'air, Elle tourne, tourne, elle plane, Elle glisse comme un éclair.
Elle bondit, elle s'élance, Arque son corps frêle et si beau, Sur le bout d'un pied se balance Et passe à travers un cerceau.
Et puis, épuisée, haletante, Dans un étrange et sombre essor, Commence une danse brûlante Puis s'arrête, et bondit encor.
Et la foule applaudit, bruyante, fascinée, Et les sequins d'or pur tombent sur le pavé, Mais elle ne voit rien, sa pensée obstinée Suit cet être inconnu qu'elle a longtems rêvé.
Dans cette instant, mon Dieu, qu'elle était belle ! Ses pas étaient vifs et voluptueux, Jamais l'éclair de sa brune prunelle Ne révéla de plus sauvages feux.
Qu'a-t-elle donc? dans le fond de son âme
Si vous pouviez lire dans ce moment!
Ah ! qu'il est fort un faible cœur de femme Alors qu'il veut déguiser son tourment!
Elle dansait toujours et toujours, et la foule De frénétiques cris saluait sa beauté; Sourde et vaste rumeur qui semblable à la houle D'un murmure incessant remplit l'immensité.
Légère et belle, Esprit follet; Blanche et si frêle Elle volait; Sa longue tresse Qu'un vent caresse Flotte dans l'air; Et sa prunelle, Vive, étincelle Comme un éclair.
Sa jambe fine, Son col nacré ; Sous sa basquine Son corps cambré, Souples, frissonnent Et vous étonnent, Charment vos yeux ; Sa veste noire D'or et de moire Aux plis soyeux.