‹ Etrenne poétiqueChapitre 18 sur 37 · GO · texte numérisé non relu

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Sa main si blanche, Son œil profond, Quand elle penche Son chaste front; Puis elle vole Ardente et folle, Fille de l'air; Qui la vit naître?

Le ciel peut-être, Ou bien l'enfer?

Et la foule attentive à cette danse étrange Battait, battait des mains, elle tournait toujours. On eut dit qu'elle avait pris les ailes d'un ange, Et qu'elle allait toucher au dernier, de ses jours.

Mais le bel étranger dont l'aspect la fascine Pousse un rauque soupir et s'éloigne à pas lents; Mercedes tressaillit, l'instinct du cœur devine : Ils s'étaient entendu dans leurs regards brûlants.

Alors qu'elle le vit abandonner la place, Inerte, elle laissa tomber son tambourin, S'affaissa sur le sol, et ses yeux dans l'espace Vagues, erraient, chargés d'un étrange chagrin.

La foule envain battait des mains encore,

La pauvre enfant, elle n'entendait pas,

Son corps tremblait, un feu qui la dévore

Courbait son front déjà si pâle, hélas !

En la voyant, ainsi morne et prostrée,

La foule, une heure avant tout enivrée,

La foule, hélas ! oh que l'homme est changeant,

Siffla, hua, sans pitié la danseuse,

Puis s'éloigna, souriante, oublieuse

Et quelques voix, peut-être, en l'outrageant.

Elle n'entendit rien, l'œil sec, froide, immobile Sur ses genoux plies, assise, ses cheveux L'entouraient comme un voile, et de sa main fébrile De leurs boucles d'ébène, elle tordait les noeuds.

Une larme baignait sa paupière embrasée, D'un blanc camélia son front a la pâleur Et ses pleurs en tombant en perles de rosée Semblent rouler ainsi que du sein d'une fleur.

Tout à coup, en levant la tête, Elle vit, et son corps trembla, Gomme un épi dans la tempête, Hélas! et son œil se voila,

Elle vit ce jeune homme étrange Dont le regard la fascinait ; Elle crut que c'était un ange Qu'une auréole environnait.

Que lui dit-il? c'est un mystère Que jamais on ne pénétra ; Mais sur la place solitaire , Sur la place de l'Alhambra Jamais la danseuse jolie Ne reparut depuis ce jour; Mais, quelqu'un dit qu'en Italie On avait vu dans une Cour,

Dans une Cour, une princesse Aussi belle que Mercedes, C'était l'épouse ou la maîtresse D'un riche seigneur Irlandais, Du luxe toutes les féeries Pour elle épuisaient leur trésor, Son front chargé de pierreries Rayonnait sous un cercle d'oi\

Elle effaçait toutes les femmes , Nulle n'égalait sa beauté; Dans ses regards étaient des flammes, Sur sa bouche la volupté;

Mais, ô sort! ô caprice étrange!

Son époux froid à ses côtés, Oubliait qu'il avait un ange Et fuyait ses yeux attristés.

Dans son palais désert, elle errait solitaire; La sombre jalousie à son cœur ulcéré Portait une douleur sourde, profonde, austère, Ses sanglots soulevaient son sein désespéré.

Ce soir, elle avait vu, sa main froide et crispée A ce seul souvenir s'enfonçait dans sa chair, Près d'une femme, au bal, d'un voile enveloppée, Son mari s'éclipser et fuir comme un éclair.

Depuis elle attendait dans sa chambre déserte, Mais il ne venait pas celui qu'elle aimait tant. L'œil ardent et fixé sur la fenêtre ouverte, Le front humide et froid et le cœur palpitant,

Elle comptait, comptait les heures ; éperdue Elle tendait l'oreille, et puis tordait ses bras,

Trois heures vont sonner et la tête perdue

Vers un meuble de nacre elle porte ses pas.

Elle force un tiroir, en tire une mantille, La jette sur son front, et l'œil sombre, hagard, Elle voit dans le fond quelque chose qui brille, Elle pousse un cri rauque, et saisit un poignard.

Elle fuit, elle court, elle vole, où va-t-elle?

Sous des lilas en fleurs, elle voit son époux

Aux genoux d'une femme elle pâlit, chancelle,

Convulsive, elle étreint son poignard Andaloux.

On entendit un cri: sous le feuillage sombre

On vit passer des pas qui fuyaient; le matin

Des villageois contaient qu'ils avaient cru qu'une ombre

Qui tenait un poignard s'était glissée au loin.

Dans le bosquet en fleurs, sous un dôme de roses, A quelque temps de là, l'on retrouva deux corps, Deux amants, un baiser fermait leurs lèvres closes; Dans un même cercueil on mit ces pauvres morts.

Puis un soir on vit à Grenade Sur la place de l'Alhambra, Sombre, assise sous une arcade, Hélas ! et chacun en pleura .

Une mendiante, une folle Belle encor, mais à l'œil hagard Un schal flottait sur son épaule Et sa main tenait un poignard.

Parfois son long regard farouche

Semblait chercher quelqu'un d'absent,

Un sanglot contractait sa bouche,

Ses lèvres s'injectaient de sang ;

Et puis, comme un spectre à l'œil pâle,

Elle se levait, commençait

Une sarabande infernale

Et dansait, et dansait, dansait.

On ne la vit jamais sourire Et jamais elle ne parla ; Son nom, nul ne pouvait le dire, Pourquoi se trouvait-elle là?

Nul ne le sut; sombre et muette Sa danse fesait mal à voir Et l'on aurait dit un squellette Dansant sur sa fosse le soir.

Un lambeau de moire dorée Flottait sur son sein tout osseux, Sa ceinture décolorée Le cercle d'or de ses cheveux

fout était étrange et fantasque, Son air, sa mise, son regard, Sa danse, ou pour tambour de basque Sa main agitait un poignard.

Un soir pâle et mélancolique Elle marcha vers l'Alhambra ; S'arrêta davant un portique, Pour la première fois pleura, Long tems d'une voix sourde et morne, Elle appella, puis l'œil hagard Tomba raide contre une borne:

Dans son cœur était son poignard.

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