‹ Etrenne poétiqueChapitre 21 sur 37 · LA MERE DU DÉSERTEUR · texte numérisé non relu

LA MERE DU DÉSERTEUR

■fvoiMuaae D atuittr'

Arrêtez, arrêtez, grâce, écoutez sa mère! C'est moi qui l'ai perdu, c'est moi qu'il faut punir. Mon enfant . . . pouvait-il repousser ma prière? Mourante, j'ai voulu le voir pour le bénir.

Grâce , grâce , écoutez , écoutez . . . depuis l' heure Où pour qu'il fût soldat, on me le prit, hélas! J'étais seule au pays ... ah! qu'une mère pleure, Et de douleur pourtant je sais qu'on ne meurt pas.

Pendant trois ans ainsi je vécus misérable ,

Car mon enfant parti, survint la pauvreté ,

Je vendis un mouton. . . deux. . . trois. . . toute l'étable

Avec l'enclos qui fut par son père habité.

Infirme et sans appui j'allais de porte en porte A mes anciens amis tendre ma vieille main ; Sans l'espoir de revoir mon fils je serais morte. Chaque soir je disais — il reviendra demain !

Un jour, sur mon grabat on me porta mourante , Je demandais mon fils afin de l'embrasser, J'étais folle, je crois . . . prière délirante Que tu ne devais pas , ô Seigneur , exaucer !

J'appelai, j'appelai mon fils! mon pauvre Pierre! D'une mère Dieu seul sonde le désespoir. Mon fils ... au régiment . . . quelqu'un lui dit : Ta mère Est malade au pays et demande à te voir.

Et mon fils il partit. Juges, êtes-vous pères? Pouvez-vous condamner ce qu'a fait mon enfant? Vous seriez fiers d'avoir un tel fils, et les mères Doivent me l'envier et leur cœur le défend.

Ah ! lorsque je le vis , quand dans mes mains glacées Je tins enfin sa main, quand j'entendis sa voix, J'oubliai tant de maux , tant de larmes versées , Et je me sentis forte encor comme autrefois.

Le soir, je le voyais dormir . . . quand un bruit d'armes Retentit ... on venait l'arracher de mes bras , On le chargea de fers, lui mon fils! « Sans alarmes, Me dit-il , attendez , et ne me suivez pas » .

Mais j'accours : « Me voici, vous allez me le rendre, Car vous ne saviez pas qu'il venait me sauver ; Moi, sa mère, ah! j'ai dit, quand ils pourront m'entendre, Ils absoudront mon fils », et je cours les trouver.

« Grâce! rendez-le moi... ; mais ces cris... ce tumulte... Ces soldats alignés . . . pourquoi pleurent-ils tous? Serait-ce donc sur moi?... cette pitié m'insulte... Je veux, je veux mon fils, j'embrasse vos genoux ! ... »

Grand Dieu! ce grincement de verroux m'épouvante! ... Que se passe-t-il donc? tout tourne autour de moi! Où se presse en courant cette foule mouvante? J'ai peur... j'ai froid... je tremble... ah! c'est lui... je le voi .

Et cherchant un appui contre le banc de pierre ,

Reposoir des gardiens de la triste prison,

La pauvre femme en pleurs s'écria : Pierre ! Pierre ! . . .

Et ce cri douloureux emporta sa raison . . .

Elle courut alors, en riant, l'insensée! . . .

Mais son corps qui fléchit, vint arrêter les pas

Du prisonnier qui , pâle et la tête baissée,

S'avançait lentement entre quatre soldats . . .

« Pauvre mère ! . . . dit-il, qu'elle ne puisse entendre

* Au moins . . . Loin de ces lieux vite transportez-la . . .

«' Et ce soir portez-lui mon baiser le plus tendre ... » ;

Puis leur montrant son cœur : « Grenadiers, visez là! ».

s>a&asraa

0 mon Dieu ! chaque soir je murmure tout-bas

Et d'une voix brisée :

— Vous m'aviez réservée à de rudes combats,

Mais je suis épuisée.

Pitié de moi , Seigneur , je suis faible , et mon cœur

Est percé par un glaive, Mon berceau fut sans jeux, ma vie est sans bonheur,

Ma jeunesse sans rêve.

Voyez , autour de moi point de fraîche oasis,

Mais le désert sans bornes; Le Simoun dévorant aux bords que je choisis

Roule ses vagues mornes.

Tout fléchit sous ma main, et sans aucun appui

Je chancelle dans l'ombre, Car le bonheur, jamais comme un rayon n'a lui

Dans mon horizon sombre.

Vous le voyez, Seigneur, mes pieds sont déchirés,

Je suis lasse avant l'heure, Car j'ai vu s'envoler tous mes songes dorés ,

A rester je les pleure.

Gomme un agneau perdu sur le bord du chemin

Et qui cherche sa mère, Moi j'erre seule, hélas, sans qu'on tende la main

A ma douleur amère.

A l'oiseau vous avez donné le nid joyeux ,

Au poisson sa coquille, A l'insecte la mousse , aux papillon les cieux ,

Puis à tous la famille.

Moi seule je n'ai pas d'abri pour reposer

Ma tête apésantie ; Je n'ai pas de foyer, d'enfant dont le baiser

Rayonne sur ma vie,

Pas de famille , hélas , dont les bras caressants

M'enchaînent à la terre , De beaux arbres en fleurs, de guérets jaunissants

Et d'enclos solitaire ;

-( so )-

Rien , rien que l'abandon autour de moi , Seigneur ,

Et que la solitude.

Mais j'appelle vers vous, mon Dieu, dans ma douleur,

Car ma voie est trop rude.

Vous savez que mes jours passent devant vos yeux

Gomme des lys sans tache Pour me faire trouver le repos dans les cieux,

Abrégez donc ma tâche.

es sa a

L'amour! toujours l'amour! ah! ce mot est un glaive Dont vous frappez mon cœur morne et désespéré. Non, non, il faut pour moi qu'il ne soit qu'un doux rêve, Qu'un parfum inconnu, qu'un nuage doré.

Ne bercez pas mon cœur à ce chant ineffable, Ne me conviez plus au banquet du bonheur; A quoi bon? si j'allais, erreur impardonnable, A ce songe riant laisser aller mon cœur !

Si j'allais, oubliant que je dois m'en défendre, Croire, hélas! que l'amour rose mon horizon... Malheur, malheur, le feu brûle, hélas! sous la cendre, Et l'austère vertu protège ma raison.

Malheur, car si j'aimais, mon âme chaste et hère, De cet amour rêvé si long-temps en secret , Aspirerait l'ardeur comme l'air la lumière, Et ne s'en ferait pas un futile jouet.

Non, ce serait ma vie entière, oh c'est horrible l j'ai peur, quel cœur trouver qui comprenne le mien? Hélas ! Dieu qui me fit une âme trop sensible, Oublia que pour plaire il ne me donnait rien !

^(ggY(D^,

Tl IUN LE SOIR DE L'ILLUMINATION

il tuai \ 855.

De lumières, d'amour, de parfums, d'harmonies,

Les airs étaient remplis, On entendait passer comme des voix bénies, Les voiles de la nuit nous couvraient de leurs plis

La ville s'agitait sous un réseau splendide,

Gomme une gerbe d'or, On eût dit un bouquet lumineux et limpide, Répandant comme un prisme au reflet tricolor.

Les places, les jardins, chatoyants, diaphanes,

Sous les mille clartés, De longs cordons de feux, lumineuses lianes Frissonnaient sous un vent chargé de voluptés.

Le ciel était serein et d'un azur noirâtre,

La brise soupirait, Des candélabres d'or et des coupes d'albâtre Brillaient sous les tilleuls qu'un feu rose éclairait.

Les lustres répandaient de leurs mille facettes

L'éclat diamanté, Et des bouquets de fleurs, transparentes clochettes Jaillissaient dans les airs en perles de clarté.

On eût dit que la ville opale et lumineuse

Dans ce moment si beau, Se changeait en étoile et chaste, radieuse, Flottait dans le ciel pur comme un divin flambeau.

Un ineffable voile enveloppait la terre,

Des sons mélodieux S'échappaient du feuillage, un étrange mystère D'une molle langueur envahissait ces lieux.

C'était chaste et rêveur, ainsi que la pensée

D'un amour virginal ; Et je baissai les yeux, tristement oppressée Par le vague désir d'un bonheur idéal.

Tout brillait et tournait; des flammes ruisselantes

Montaient de mur en mur, Panaches enflammés, gerbes éblouissantes Aux reflets irrisés et de pourpre et d'azur.

Et des chants éclataient sous la voûte sonore

D'un beau ciel étoile; Et l'on voyait briller le drapeau tricolore, Volant de main en main ainsi qu'un sceptre ailé.

Et le peuple tout fier de la fête sublime

Qu'il célébrait joyeux, Comme la liberté se montrait magnanime, Tout était grand et pur dans ce soir glorieux.

Et moi, je contemplais cette foule si folle

Et si sage à la fois; Ce ciel resplendissant de l'immense auréole, Qui couvrait les palais et les plus humbles toits.

Ces armes, ces drapeaux, ces glorieux trophées,

Ces arbres et ces fleurs, Ces feux changeants du gaz, travaux dignes des fées, Flammes qui d'un parterre imitaient les couleurs.

Cette ville changée ainsi que dans un songe

En un globe enflammé, Etoile où je poursuis mon idéal mensonge, Où j'ai vécu, peut-être, où j'ai sans doute aimé,

Et je disais tout bas, cette fête est sublime,

La sainte liberté Inspire seule ainsi cet accord unanime, Cet ordre, ce bonheur, cette fraternité.

Et ce soir restera gravé dans ma pensée

Comme une blanche fleur, Date ineffable et chère au fond du cœur tracée, Dont j'aimerais parfois à bercer ma douleur.

mmim bu som

Quand je ne serai plus, si mon âme furtive

Peut revenir le soir errer sur cette rive,

J'aimerais à glisser à travers ces rameaux,

A courir sur ces fleurs, à flotter sur ces eaux ;

Me voilant de vapeurs blanches et diaphanes,

Je me balancerais sur ces souples lianes,

Puis j'irais au foyer où gémit le malheur,

Murmurer ces refreins qui trompent la douleur.

Et toujours invisible, à l'âme désolée,

Ainsi que je le fus, ici bas exilée,

Je parlerais de Dieu pour calmer ses tourments ,

Je jetterais des fleurs sous les pas des amants.

Pour le poète saint j'aurais un doux sourire,

Aux célestes concerts j'accorderais sa lyre;

J'aurais pour le guerrier un laurier mérité,

Et pour le prisonnier un chant de liberté.

Pour tous ceux que j'aimais des baisers et des larmes,

Dans leurs rêves la nuit je répandrais des charmes,

Aussi doux que le flot tout prêt à s'assoupir

Et tremblante, pour lui, je n'aurais qu'un soupir !

Page 1