‹ Etrenne poétiqueChapitre 22 sur 37 · CHANT FUNEBRE · texte numérisé non relu

CHANT FUNEBRE

sur la mort de S. A. R. Ferdinand de Savoie

Duc ht ©nus

La mort a-t-elle enfin complété l'ossuaire? Son bras n'est-il pas las de r'ouvrir le caveau? Quoi! Mère, fille et fils!... dans un même suaire Elle les a couchés tous trois dans le tombeau !

Sa faux impitoyable a décimé le trône Gomme le bûcheron qui taille un arbre altier, Et sème sur le sol près des fruits de l'automne Les fleurs qui s'entrouvraient au souffle printanier.

0 douleur! ô pitié! la royale demeure, Gomme un temple désert ouvert à tous les vents , Des festins somptueux n'entend plus sonner l'heure, Elle ne frémit plus sous les pas des vivants.

Sur ces lambris dorés, la pourpre de vos fêtes, Vos guirlandes de fleurs, hier, brillaient encor, Hélas! et la douleur courbe toutes vos têtes, Nos Anges vers le ciel d'ici prirent l'essor.

Et quoi! lui mort aussi! Ferdinand! ah! mes larmes De mon luth détendu baignent les cordes. Quoi!

Quoi ! ce troisième coup vient après tant d'alarmes Plonger dans la stupeur le Piémont et son Roi.

Oh ! qui m'eût dit, hélas ! quand je le vit naguère Lui si jeune et si beau ! lui, notre juste orgueil ! Que je devais le voir étendu dans sa bière, Et que c'était à moi de suivre son cercueil!...

A moi que d'un sourire il avait consolée ; (1)

Il fut mon bienfaiteur, je ne le loûrai pas, Je le pleure ; et ma voix plaintive et désolée N'a plus que des sanglots en le nommant , hélas !

0 noble Ferdinand ! ô preux chevaleresque ! Ta bonté te rendit l'idole de nous tous. Prince soldat, soutien d'un penser gigantesque! Héros mélancolique au regard fier et doux !

Hélas! lorsque la gloire aux côtés de ton frère, Fit dans la Lombardie éclater ta valeur Et, t'immortalisant sous les murs de Peschière, Couronna d'un laurier ton jeune front vainqueur.

Ces soldats que ta voix guidait à la victoire, Et dont tu fus toujours et l'idole et l'orgueil, Devaient donc dans ce jour, ô néant de la gloire! Sombres et désolés escorter ton cercueil !

Pleure, pauvre Italie, ah! ces jours sont néfastes, La mort atteint les fronts où vivait ton espoir. Que de pages de deuil attristeront tes fastes, Voile ton drapeau saint, Mère, d'un crêpe noir !

0 douleur ! le Piémont radieux et prospère. Regardait plein d'amour le palais de nos Rois, Et contemplait Victor heureux époux et père, Victor le bien aimé, le soutien de nos droits.

Et chacun se disait : que Dieu garde le trône, Qu'il soit heureux, celui qui nous rend heureux tous. Qu'il soit béni! Mon Dieu! malgré moi je frissonne, Et je tombe ployée à terre à tes genoux !

Hélas! car ces salles splendides, Où souriait tant de bonheur, A présent désertes et vides, Sont froides comme la douleur, On dirait qu'une ombre plaintive, Qui glisse pâle et fugitive, Tout bas murmure un. nom aimé...

Hélas! hélas, Adélaïde, Est-ce ta voix douce et timide?

Est-ce Victor qu'elle a nommé?

Est-ce toi, guerrier héroïque, Si magnanime et si loyal ?

Jeune homme au front mélancolique Que désignait le sceau fatal?

Ferdinand, ton âme éplorée Auprès d'une épouse adorée, Vient-elle soupirer tout bas?...

Votre bonheur fut un délire, Il s'effaça comme un sourire, Rien de pur ne dure ici bas.

Ah! mon regard ému sous la voûte dorée Dans cette heure funeste, hélas, n'aperçoit plus Que de beaux orphelins, une épouse éplorée, Et qu'un fils, un époux aux regards éperdus...

0 beaux enfants, si doux, si tristes, Vous connaissez déjà les pleurs ; L'enfance en ses jeux égoïstes, Du sort ne connaît que les fleurs.

Tout cède à ses riants caprices, Qu'entourent de vagues délices, Tout sourit à ses frais destins, Et vous seuls pleurez, ô beaux anges!

(Car le sort a des lois étranges) 0 pauvres petits orphelins.

Là, des fils sans leur mère, ici, dans une tombe Une mère étendue auprès de ses enfants, Fils, mère, frère, époux, tour à tour tout succombe, La mort a tout saisi dans ses bras étouffants.

La mort? elle brisa dans sa fleur une vie Si riche d'avenir ! si féconde en exploits , Sa forte épée, hélas, à l'Europe ravie, Manque à l'humanité pour défendre ses droits.

En lui, le trône perd un conseiller austère, Sa voix était un glaive aux mains de la vertu, Tendre époux, ami franc, amoureux et bon père, Il fut l'ange ici bas du malheur abattu.

Oh! vous qui nous restez, pauvres âmes sublimes, Levez les yeux au ciel, Fernand vous tend la main ; Soyez forts, le malheur nous rend plus magnanimes, C'est en passant au feu qu'on se fond en airain.

Elisabeth, ô toi, jeune et touchante mère, Vis pour tes beaux enfants et pour les malheureux, Victor, d'un peuple entier, ô toi l'auguste père, Poursuis sans t'arrêter tes desseins généreux.

Gomme un aigle debout au milieu des ruines, Que la foudre en tombant entassa près de lui ; Sur ton bonheur passé tristement tu t'inclines, Et tu pleures tout seul ton songe évanoui.

Mais l'aigle après avoir ouvert ses grandes ailes, Pousse un cri de triomphe et vole au ciel vermeil. Roi des airs il franchit les voûtes éternelles ; Fais comme lui, Victor, et vole à ton soleil.

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