‹ Etrenne poétiqueChapitre 3 sur 37 · M BAL À LA CAMPAGNE · texte numérisé non relu

M BAL À LA CAMPAGNE

Oh mon Dieu ! que ce soir était plein de bonheur ! Un vague enchantement agite encor mon cœur. Une joie inconnue, une rêveuse ivresse Semblaient comme un parfum exhaler la tendresse ; L'air avait des baisers qui faisaient tressaillir ; Malgré moi je tremblais et me sentais pâlir. La lune était aux cieux blanche et mélancolique , Ses rayons argentés et sa clarté pudique, D'un voile transparent enveloppaient les monts. La brise se taisait dans le fond des vallons ; On entendait passer comme des voix bénies Répandant dans les airs de chastes harmonies , Tout n'était que parfums , ivresse , joie , amour ; C'était le plus beau soir après le plus beau jour ! Un rose crépuscule inondait la vallée; Sur nos têtes brillait la voûte conslélée, La terre était en fleurs , et jamais le printemps N'avait paré les bois de dons plus éclatants,

Le Throène embaumé, les pâles églantines Mêlaient leurs frais boutons aux blanches aubépines , Dont les fruits de corail, chers aux oiseaux du ciel , Embaument les buissons d'une senteur de miel. La pervenche courbait sa corolle azurée Près du muguet timide à la coque nacrée; Mille bourdonnements s'élevaient à la fois, C'était un bruit confus de soupirs et de voix , Et la nature en fête en ce moment suprême Par Famour s'élevait, s'unissait à Dieu même. Tout chantait, tout aimait, hélas! autour de moi, J'éprouvais dans le cœur un charme plein d'effroi; Je riais, et pourtant quelques larmes furtives Baignaient sans le vouloir mes paupières craintives , Et je sentais en moi comme un trouble naissant, Dont je subis encor le pouvoir tout-puissant.

Un silence brûlant enveloppait la plaine ,

Les flots étaient sans voix, la brise sans haleine ,

Les airs étaient chargés de molles voluptés ,

La lune en plein versait ses rayons argentés.

Tout se taisait , la terre et la voûte étoilée :

Quand du sein du château dominant la vallée

On entendit sortir des sons harmonieux ,

Accords que le plaisir faisait voler aux cieux.

On dansait ; et mon œil en plongeant dans les salles

Voyait bondir , tourner , passer par intervalles

Les couples amoureux, que la valse emportait; Le bonheur le plus doux sur leurs traits éclatait; La musique sonore, et les danses joyeuses, L'ivresse qui brillait sur le front des danseuses Quand la main dans la main des jeunes cavaliers Je les voyais glisser à travers les piliers.

Oh mon Dieu ! d'où me vint tout à coup ce vertige ?

Je tremblai , comme tremble un épi sur sa tige

Quand l'ouragan glacé ravage la moisson ;

Je sentis sur mon front courir comme un frisson ,

Et pourtant c'était doux , ineffable , indicible ,

J'aimais jusqu'à ce trouble, accablant, invincible,

Et je versais des pleurs , et je sentais en moi

Du charme universel l'inexprimable émoi ;

Et je disais tout bas : cette heure est solennelle

Pour tous, hormis pour moi. Mon Dieu qu'elle est donc belle !

La nature, les cieux, tout aime, tout jouit,

Sur tous ces jeunes fronts l'amour s'épanouit.

Tout est calme et charmant, la nature enchantée

N'eût jamais cette voix pour mon âme agitée :

Fantômes séduisants, oh que me voulez-vous?

Qu'est-ce que le bonheur si son rêve est si doux !

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