‹ Etrenne poétiqueChapitre 4 sur 37 · PENSÉES MATINALES · texte numérisé non relu

PENSÉES MATINALES

Avril tout couronné de roses Sourit à l'horizon vermeil ; Que de douces métamorphoses Opère un rayon de soleil!

Hier nos désertes allées Froides, tristes et dépouillées N'offraient que de vieux troncs jaunis ; Et déjà de bourgeons couvertes, Elles dressent leurs branches vertes Où les oiseaux cachent leurs nids.

Allons épier dans la plaine Bien avant le lever du jour ; A cette heure encore incertaine Où frémit un souffle d'amour , Au bord de la prairie humide, Qu'entoure le ruisseau limpide L'instant suprême et solennel, Où la nature se réveille Et des parfums de sa corbeille Forme un encens pour l'Eternel.

Dans ce moment où l'homme oublie Tous les malheurs, môme les siens ; La nature est plus recueillie Devant l'Auteur de tous les biens; On dirait que la terre entière Murmure une immense prière Pour saluer le nouveau jour ; Et, sur son aile virginale Jusqu'à Dieu l'aube matinale Porte un brûlant soupir d'amour.

Les oiseaux cachés dans la mousse Entonnent un hymne pieux ; La plainte de l'onde est plus douce , Les vents sont plus harmonieux ; Oui , pour la terre rajeunie , Cette heure est une heure bénie, Elle appartient à son Auteur.

La terre et les cieux en silence Attendent qu'une voix s'élance Pour célébrer le Créateur.

Alors , Bulbul et le poète ,

Ces deux chantres élus du ciel ,

Planant sur la foule muette,

Conversent avec l'Eternel ;

Quand tout se tait, leurs voix s'élèvent.

Et les hommes disent : « Ils rêvent ! « A quoi sert ce chant inspiré? »

Malheureux, la voix des poètes Domine celle des tempêtes Pour sauver le vaisseau sombré.

Quand tout doute , seule , elle espère ; Quand tout meurt, entendue à bord , Ainsi que l'étoile polaire Elle nous guide vers le port. Inclinez-vous devant ces hommes , Leur patrie au tems où nous sommes N'est pas la terre mais le ciel ; Ici-bas ces grandes victimes Passent comme des fous sublimes Nourris de larmes et de fiel.

Méconnus par la foule ingrate

Ils ne chantent que pour Dieu seul,

Des rois le manteau d'écarlate

Est bien moins beau que leur linceul ,

Car le génie immortalise;

Eux seuls vers la terre promise,

Marchent d'un pas ferme et serein.

Tandis que le vulgaire rampe,

En eux leur siècle se retrempe ,

Ils le moulent comme l'airain ;

Car semblable à la lyre antique Suspendue au chêne sacré, A chaque souffle prophétique Le cœur du poète a vibré.

D'un monde il pressent le mystère , Et cherche grave et solitaire Un pôle où nul n'est parvenu ; Car son âme est une boussole , Vers un point suprême elle vole T But divin par Dieu seul connu.

C'est à ce terme qu'il aspire, Il cherche sans savoir pourquoi ; Et lui même, sent que sa lyre, Suit une imprescriptible loi ; Il n'est qu'un instrument sonore Vibrant sous la main qu'il ignore, Prédestiné choisit pour Dieu.

Harpe vivante qui se brise Quand le souffle qui prophétise Passe sur elle tout en feu.

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