LE DICTAME
■^jniwmr
Àh ! lorsque j'aperçois ta fleur humble et suave
Des pleurs mouillent mes yeux; et sur mon front plus grave
Passe comme un brouillard l'ombre d'un souvenir,
Seule avec mon passé j'aime à m'entretenir ,
Et mon âme rêveuse aux ailes de colombe
Vole vers mon enfance et pleure sur la tombe
Où d'un père adoré dorment les os pieux,
Et son image encor est vivante à mes yeux ;
Mon père, je le vois, pâle et mélancolique,
Vénérable vieillard à l'aspect héroïque,
Tel qu'il m'apparaissait sous l'épaulette d'or
Que le soleil d'Arcole illuminait encor
Glorieux vétéran de cette grande armée
Dont la gloire immortelle en tous lieux est semée.
Race de demi-dieux , véritables géants , Qui renversaient les monts, domptaient les océans, Et que l'Europe vit, dans sa terreur profonde, Faire dans un matin changer de face au monde.
Las, après cent combats, quand l'aigle glorieux Sublime et foudroyé roula du haut des cieux , Quand la fortune ingrate, ô revers héroïque, Refusait la victoire à la France homérique , Mon père à ses foyers vint chercher ce bonheur Dont le fracas des camps avait sevré son cœur , Et tacha d'oublier près d'une jeune femme Les désastres publics, deuil profond de son âme, Et de ce bras terrible au milieu des combats, Berçait notre sommeil , guidait nos premiers pas , Et tout fier nous montrait , digne héros de la Garde L'étoile du guerrier , sa vaillante cocarde !
Enfants roses et frais de nos bras caressants Nous entourions son col, baisions ses cheveux blancs Et tout fiers d'essayer son sabre et son panache, De nos petites mains nous tirions sa moustache 5 Lui , tendre , souriait à nos jeux enfantins , Et ce cœur de lion fort aux coups des destins S'effrayait à nos cris , se troublait à nos larmes ,
Ki nos jeux innocents avaient pour lui des charmes; Sa voix comme un doux chant nous descendait au cœur, Et dans ses yeux pour nous rayonnait le bonheur.
Hélas! bientôt le ciel ravit à sa paupière Ce sublime rayon qu'on nomme la lumière, Dans son regard éteint le jour avait tari; La plus jeune de tous, moi, son enfant chéri, Je soutenais ses pas, sa main sur mon épaule , Nous allions nous asseoir parfois sur le vieux môle; Là, sous les vastes cieux qu'il n'apercevait plus, Au bruit lent et plaintif du flux et du reflux, 11 nous parlait de Dieu , de gloire et de patrie , Et des larmes tremblaient dans sa voix attendrie , Puis tendre et souriant, aussi grand qu'ingénu Il partageait nos jeux d'enfant; le soir venu Nous regagnions joyeux la maison paternelle Où ma mère attendait à ses labeurs fidèle , Rien ne venait troubler ce bonheur journalier; Mais quand la saint-Louis sur le calendrier De ce père adoré nous annonçait la fête, Le modeste logis des combles jusqu'au faîte Dans ce jour solennel de ses plus beaux atours Bien -avant le soleil se revêtait toujours. Ainsi, propre et joyeuse au retour du Dimanche La fillette se pare et met sa robe blanche,
De bouquets et de fleurs l'odorante moisson
En jardin éclatant transformait la maison,
Chacun tenant en main le présent qu'il veut faire y
De ton réveil attend le moment ! . . . pauvre père !
Que de baisers couvraient tes cheveux et ton front.
Des larmes trahissaient ton trouble si profond ,
Tous joyeux nous baisions de nos lèvres rosées
Tes vénérables mains sur tes genoux posées ;
Pour t'étreindre à nos cœurs, nous grimpions tous tes trois
Sur ton fauteuil de cuir, nous parlions à la fois;
Je bégayais des vers , hélas , enfant poète ;
Et sur moi s'allarmait ta tendresse inquiète î
Divinant mes tourments , à ce funeste don
Tu pressentais déjà mon fatal abandon;
Hélas ! et que de fois sur ton mâle visage
Je lus le vague effroi d'un douloureux présage . . .
Rêve, espoir, avenir, ah! tout s'est envolé ! ... .
Le chagrin seul est là dans mon cœur désolé ! . . .
Et pour trouver encor le bonheur , même en songe ,
Je me tourne en arrière, et mon regard s'y plonge:
L'enfance m'y sourit et dans mes rêves d'or
Vers cette fraîche source hélas ! je prends l'essor.
G jour de saint Louis ! douce fête de l'âme Alors que tout enfant j'élevais un dictame Dans un vase, posé sur le bord du balcon.
Suave fleur, qu'un jour dans le fond d'un vallon Mon père devina charmé par son arôme.
L'hiver je le couvrais sous un abri de chaume, Et lorsque le printems souriait dans le ciel L'abeille sur ses fleurs venait puiser son miel ; Que de soins je prenais de sa grappe argentine ! Quand le premier bouton de sa fleur purpurine S'entr'ouvrait ... de plaisir les regards éblouis Je m'écriais : Voici bientôt la saint-Louis ! ! La saint-Louis , mon Dieu ! cette fête chérie ! Je couvrais de baisers cette branche fleurie, Et chaque année ainsi la fleur m'avertissait Qu'au ciel, comme ici-bas, la fête s'avançait. Hélas ! et je croyais, tant ma joie était pure, Qu'à ce jour solennel prenait part la nature.
Ces jours, ces jours si beaux n'existent plus pour moi, Je jette sur ma vie un long regard d'effroi : Deux cercueils adorés jalonnent seuls ma route, Nulle voix ne répond quand j'appelle . . . j'écoute , Un silence de mort pèse dans l'air épais, Un silence éternel , mais qui n'est pas la paix , Hélas! mais le néant des humaines tendresses; Quand je n'espère plus , ô sort , dans tes promesses , Quand je sens que mes yeux desséchés par les pleurs Ne se mouilleront plus à de nouveaux malheurs ,
Et que je crois avoir comme une coupe pleine
Goûté tous les tourments que contient l'âme humaine ;
Hélas, si tout à coup mon pied indifférent
Foule sans le vouloir le dictame odorant,
Et que son doux parfum sur l'aile de la brise
Arrive jusqu'à moi, soudain il m'électrise,
Des pleurs baignent mes yeux, mes genoux sont tremblants,
*le crois revoir encor mon père en cheveux blancs.
Tous mes doux souvenirs épanouis en rêve
De mon cœur à mon front montent comme la sève.
Je me sens défaillir et je pleure tout-bas,
Et j'appelle mon père et je lui tends les bras ! t
-*=*33sl (S) |é<ssssa3~
( isi )-
LES FLEÏÏHS
À) AhaiïcLUic Jvdvadle ylicfoella
Je voudrais dans ta solitude Loin du vain bruit de la cité, Et des flots de la multitude Des champs goûter la volupté ; Je voudrais à l'aube naissante Lorsque la brise caressante Agite la cime des bois, Contempler tes riantes parterres Où les frais trésors de nos serres S'épanouissent sous tes doigts.
Car pour mon âme de poète Les fleurs ont d'intimes accents, Je comprends leur langue muette :
Chaque parfum est un encens , Chaque fleur est une louange.
Livre saint, ô doux livre, où l'ange Ne lit qu'un mot : le nom de Dieu , Mot divin sur qui tout repose, Dont se compose toute chose :
La mer, la fleur, l'astre de feu.
Ce mot caché dans la nature Se révèle au regard pieux, Dans l'onde tout-bas il murmure , Gémit dans la brise des cieux, Tonne dans l'éclat du tonnerre, Ebranle les flancs de la terre , Sourit à l'horizon vermeil ; Les souffles, les feuilles, les ondes, Les forêts, les grottes profondes, La terre, la mer, le soleil,
Tout profère ce mot suprême
Que la raison n'explique pas ,
Mais que l'on pressent quand on aime ;
Car l'amour l'enseigne ici-bas.
Ce mot-là, mon âme charmée
Sur la fleur humble et parfumée
Gomme aux cieux le voit resplendir.
Fleurs, chefs d'œuvre de la nature,
De la terre ô fraîche parure,
Que le printemps fait reverdir.
0 douces fleurs! chaste couronne Que la terre oiïre au Créateur!
Lis qui fleurit pour la Madone , Palme qui croit pour le Sauveur.
Meurs! touchant et naïf emblème Que l'on choisit lorsque l'on aime; De l'amour oracle charmant, Qui dit tant de si douces choses; Dans le vague parfum de roses, rieurs, symboles du sentiment.
L'enfant joyeux n'a pour sa mère Que ses baisers et qu'une fleur !
Des fleurs pour la joie éphémère , Des fleurs aussi pour la douleur , Des fleurs pour la tombe jalouse , Et des fleurs pour la jeune épouse ; Des fleurs, des fleurs pour l'autel saint, L'amour, la douleur f la prière, Le cercueil et le sanctuaire , Tout ce qui chante et qui se plaint,
Tout ce qui souffre, soupire, aime, Met son rêve dans une fleur; L'homme l'a prise pour emblème Du secret langage du cœur :
Grâce , amour , parfum , ambroisie ,
Extase, sainte poésie
Qu'à la terre enseigne le ciel ;
Haleines des chastes pensées,
Urnes par le vent balancées
D'où tombent des pleurs et du mieL
Fleurs qui m'expliquez les étoiles Dont vous êtes, dit-on, ses sœurs; Quand la nuit répand ses longs voiler J'aspire vos chastes douceurs; Sources d'enivrantes délices Quand je contemple vos calices , Tout-bas je prie et je bénis , Et je suis heureuse de croire Et de contempler dans sa gloire Dieu dans tous ses dons infinis.
Aussi quand ta fraîche corbeille M'étala ta moisson de fleurs , Quand l'œillet, la rose vermeille M'éblouirent par leurs couleurs, Des pleurs mouillèrent ma paupière , Mon cœur se fondit en prière, Et de loin mon cœur fraternel Te bénit, charmante Aspasie, Car un parfum de poésie Par toi me revenait du cieh