CAUSERIES D'ARTISTES
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Hier, quand vous jetiez vos pinceaux loin de vous,
Et, d'une voix que l'ennui décourage, Lorsque vous me disiez : l'art est mort parmi nous, Et l'uniformité s'attache à chaque ouvrage ;
Rien de nouveau ne peut jaillir de notre front,
Nous labourons une terre épuisée ; Nos grains jetés au vent sur un sol infécond, Ont besoin pour germer d'une fraîche rosée ;
Tout fut dit avant nous, l'art ne nous garde plus
Un pli caché dans ses pudiques voiles, Il a fini son tems; les âges révolus, Ont leur cours régulier ainsi que les étoiles ;
Voyez, ajoutiez-vous: armé d'un froid scalpel,
L'homme a fouillé, remué chaque fibre, El dans l'art inspiré, comme au corps d'un mortel, A, sous le fer sanglant, vu la corde qui vibre.
Le cœur fut mis à nu, profané lâchement,
On en a fait sans pudeur l'autopsie, ( )n l'a tant manié que, jusqu'au sentiment, Tout a perdu pour nous sa vierge poésie.
L'art n'est plus qu'un cadavre, et mon œil dégoûté,
N'y cherche plus d'ineffables mystères, Couché dans le cercueil, mort à la volupté, Il ne tressaille plus sous nos baisers austères.
Oui, ce qui l'a tué, c'est la corruption,
L'impureté qui s'attache à son culte, 0 honte, ô désespoir, ô profanation, Cette vierge du ciel ici bas on l'insulte,
On fait servir sa voix à d'immondes accents,
Sa chaste main à d'infâmes peintures; Fait pour élever l'âme, il égare les sens, Et l'or le prostitue à toutes les souillures.
Vous disiez, et vos yeux sur le sol abaissés,.
En vain cherchaient à cacher une larme* Votre main repoussait vos pinceaux délaissés, De vos rêves d'artiste, eux, l'orgueil et le charme.
Oui, vous avez raison, l'art saint est méconnu, Au lieu du Dieu, l'on encense l'idole, Et Ton vogue au hasard vers un pôle inconnu. Sur un esquif brisé, sans mât et sans boussole.
Mais pour le replacer sur son pudique autel,.
Pour le laver enfin aux eaux lustrajes, Pour consacrer ses chants et son culte immortel,. Et pour purifier ses lèvres virginales,
0 frère! il faut quitter le sentier que l'on suit, Et s'abreuver à la source encor fraîche,. Et comme les pasteurs se lever dans la nuit , Pour venir adorer un enfant dans sa crèche.
Rien n'est grand que le simple; on doit à la vertu Tout ce que l'homme enfanta de sublime ; Ce qu'on bâtit à vide est bientôt abattu ; Et Ton n'est immortel qu'en étant magnanime.
Oh! non, ne croyez pas que l'art se soit perdu,
Non, il se cache aux regards des profanes, Par une main divine il nous sera rendu, Et nous verrons tomber ses voiles diaphanes.
Nous le reconnaîtrons à ses chants immortels, Simples et purs ainsi que la nature, Le vrai garde du beau les secrets éternels , Aux domaines de l'art ils croissent sans culture.
On chante comme on prie, ainsi que les oiseaux,
Hymne pieux que l'on apprend sans maîtres , Celui qui dit aux vents de gémir dans les eaux, Mit cet accord divin au cœur de tous les êtres.
Oui, l'art pour être grand doit rester chaste et pur,
Fleur du ciel qui meurt sur la terre; Les vapeurs d'ici-bas des cieux voilent l'azur, Et forment les brouillards d'où jaillit le tonnerre.
Ainsi ne croyez pas que l'art n'existe plus,
Quand d'un faux culte on le nie et l'outrage, Changez en temple saint ses autels vermoulus, Et l'art ressuscité, transformera notre âge.