DÉSENCHANTEMENT
^V tin nmi
Hier, quand vous disiez d'une voix grave et sombn*
Que le bonheur ne peut exister ici-bas ;
Que tout effort est nul pour embrasser une ombre
Car c'est au vide seul que l'on tendrait les bras ;
Ami , l'on aurait dit qu'une lame glacée
A chacun de ces mots pénétrait dans mon cœur.
Hélas! je suis injuste, et peut-être insensée,
Mais sans savoir pourquoi, malgré moi j'avais peur.
Je riais, je riais pour étouffer mes larmes,
Il me semblait, hélas! qu'une profane main
Arrachait de mon cœur cet espoir plein de charmes ,
Qui seul soutient mes pas dans l'aride chemin,
Oh ! vous étiez cruel , sans le savoir sans doute ;
Car vous ne pouviez pas me deviner ainsi ;
Votre œil ne me vit point pas-à-pas sur la route
Me traîner en disant : « Non , ce n'est point ici ,
« Mais avançons toujours, cette oasis rêvée
« N'est-elle pas là-bas sous ces rosiers en fleurs! ,
« Un pas, encore un pas et je l'aurais trouvée! »
Et l'espoir souriant venait sécher mes pleurs.
Et vous, vous dessillez ma raison abusée :
« Non, non, m'avez vous dit, tout espoir est trompeur;
« La route où vous marchez est de pleurs arrosée.
« Hélas! hélas pour vous, ô pauvre enfant, j'ai peur! . . . «
Cette amère pitié descendit dans mon âme
Comme un feu dans la nuit, qui verse la clarté,
Mais répand l'incendie, ainsi la môme flamme
Porte la mort et chasse au loin l'obscurité.
Oui, vous avez raison: espérer est folie,
Aimer est un vain rêve , un fantôme trompeur ;
Tout visage a son masque, et tout ment dans la vie,
Rien n'est vrai, tout est faux, l'amitié me fait peur.
La main que l'on nous tend est peut-être perfide ,
Toujours contre un cœur froid se heurte un cœur aimant;
Un regard sec répond seul à notre œil humide ,
Le sourire nous trompe hélas ! et la voix ment.
Quoi! c'est donc là le monde! ah! ce n'est qu'un squelette
Dans toute son horreur ! privé de l'idéal ;
Longtems , je l'avouerai , dans ma terreur secrète
J'ai détourné de lui mon regard virginal.
Mais j'ai tort , et je dois habituer ma vue
A ces femmes sans cœur, à ces hommes sans foi,
A toute cette tourbe infâme et corrompue
S'agitant dans la boue et que d'ici je voi.
Vers ces êtres impurs me faudrait-il descendre ?
Et me souiller la main à leur contact hideux?
N'est-il pas un bonheur pur , idéal et tendre ?
Alors, laissez-moi fuir, je n'attends plus rien d'eux.
Oui , déjà mes courtes années Ainsi que des feuilles fanées Autour de moi jonchent le sol , Ma jeunesse s'est écoulée , Et comme une plante isolée L'ouragan l'abat dans son vol.
Je demande envain à l'aurore Un seul jour qu'un pur rayon dore, Mais pour moi le ciel est de plomb ; Je demande envain à la vie Les biens que tout bas on envie Et le malheur seul rne répond ;
Je demande envain à la terre Loin du bruit, un coin solitaire Pour cacher un nid sous des fleurs.
Je demande , ô douleur amère !
A la place où mourut ma mère De pouvoir répandre des pleurs ;
Je demande aux pâles étoiles Où vont ainsi toutes ces voiles?
Est-ce aux mêmes bords où je vais9 Allons-nous vers un môme pôle?
Les mâts brisés et sans boussole Je vogue sous des vents mauvais.
Elles, un vent doux les caresse , Un chant de joie et de tendresse Les berce sur des flots amis.
Sur elles le ciel est limpide , La mer qu'aucun souffle ne ride Les pousse vers les bords promis.
Moi seule j'appelle et je souffre , Mon esquif penché sur le gouffre Heurte la nuit contre un écueil , L'onde monte et le flot le couvre ; Et l'œil éperdu ne découvre Qu'un luth brisé sur un cercueil.