ROMAINE. — AQUEDUC
D'anciennes cartes géographiques, celle de Cassini, par exemple, indiquent des Ruines à Tembouchure du vallon d'Étretat. Ce renseignement est corroboré par le récit des chroniqueurs et de la tradition. Le prêtre François Biot, dans ses Remarqties sur la ville du Havre-de-Grâce, dit que Ton « croyait communément qus la msr avait tout ruiné à Ét/retat, parce que lorsqu'elle est retirée on voit les vestiges de phisieu/rs maisons qui étoient sur la plage. » Après la tempête de 1817, qui détruisit la BaWm^ de Gauche, j'ai encore vu sous les galets d'énormes carrés de maçonnerie analogues à ceux dont parle le prêtre Biot, en 1 669 : le pays en a aussi conservé l'idée puisqu'il appelle ce quartier les Bouleverds, ce qui, dans sa pensée, signifie d'antiques bouleversements. Quelques-uns de ces débris pourraient bien remonter au temps des Romains, car en 1823 lorsque l'on perça les Retranchements pour asseoir l'écluse du canal, on trouva huit médailles impériales en bronze qui furent envoyées par M. Legros, juge de paix, à M. Césaire Oursel, président du tribunal civil du Havre ^ . Ce dernier les a déposées à la préfecture, d'où elles ont passé en 1833 au musée départemental 2.
A différentes reprises, on a fait à Étretat des découvertes d'objets d'art et de constructions. Il n'est pas un habitant qui n'ait conservé dans sa mémoire le souvenir d'un débris antique ou d'une vieille maçonnerie. Depuis
' Procès-verbaax de la Commission des Antiquités de la Seine- Inférieure, à la Préfecture de Roaen.
' Catalogues du Musée départemental d'Antiquités, de 1836 et 1845 .
cinquante ans, les trouvailles ont été plus multipliées que jamais, parce que, aussi, on a davantage remué le sol. En 4835, j'ai vu extraire du fond du puits de Blanquet des vases et des tuiles romaines, des médailles, des cuillères et des clochettes en bronze. En 4834, un marin, nommé Jérôme HouUier, trouva un broc en bronze appuyé sur trois pieds avec une anse et un goulot terminé par une tête de serpent i. Dans la chaudière de cuivre où il était renfermé se trouvaient des verroux, des serrures, des haches, des couteaux, des fourchettes ef^des ustensiles de ménage.
Mais c'est en 1830, lors de la construction du nouveau presbytère, que Ton aperçut les débris romains les plus remarquables. Les murs, le pavage paraissaient indiquer une viUa. Ma curiosité fut piquée, mais je n'avais que dix-huit ans et aucun moyen de la satisfaire. Je ne soupçonnais pas même qu'il y eût une science pour révéler ces mystères de la terre et des âges. Pourtant, cette année-là, M. de Caumont faisait à Caen son Cov/rs d'antiquités monumentales, et Rouen, depuis long-temps, possédait une Commission départementale dont, quatre ans après, je faisais partie. Mais le moment n'était pas encore venu ; toutefois il ne tarda pas à arriver.
En 1835, à l'aide d'une allocation de M. Dupont-Delporte, préfet de la Seine-Inférieure, et sous le patronage de MM. Achille Deville et Emmanuel Gaillard, je commençai, dans l'enceinte du presbytère, une fouille qui fut très-heureuse, mais que je ne pus compléter qu'en 1842. J'en ai raconté le résultat dans Le Havre et son arrondissement, publié en 1839, et dans la Revue de Rouen de 1842. Je résumerai ici en peu de mots mon double récit 2.
' Ce broc est déposé aa Mosée départemental de Rouen.
' Étretal et ses environs, p. 12^ Havre, 1839. — Le Havre et som arrondissement, Havre, 1840. — L'ÉlrekU souterrain, 1'* série, in-80, Roaen,lPériaax, 1842.
J*ai mis à découvert deux grandes salles dont la partie antérieure avait disparu depuis long-temps. L'une avait été autrefois pavée en mosaïque, Tautre avait conservé son pavage en pierre de liais. Les dalles blanches reposaient sur trois couches de ciment superposées et combinées suivant le système antique. Les murs en moellon de petit appareil étaient recouverts d'un crépi colorié dont les peintures avaient conservé tqute leur vivacité. La base intérieure était munie d'un bourrelet en ciment rouge comme dans les maisons romaines de Lillebonne, de Rouen et d'autres anciennes villes.
Au fond de la salle, pavée en pierre de liais, était une superbe baignoire ou baptistère lambrissé de haut en bas avec de beaux dallages. Un canal était pratiqué pour l'écoulement des eaux. L'eau devait y être conduite par un tuyau en plomb dont nous retrouvions les traces au milieu des charbons et des cendres. En avant du baptistère, était une petite pièce pavée avec beaucoup de soin. C'était une espèce de parqueta de pierre au milieu duquel figurait une rose octogone entourée de seize petits pavés taillés en carré et en losange. C'était sur ce parquet que l'on faisait les menus détails de toilette et de propreté. Cette économie d'appartement démontre qu'il s'agit ici de bains particuliers et non de bains publics.
Dans les fouilles , se sont rencontrés des débris de firesque, des épingles en os, du verre et plusieurs médailles de bronze d'Adrien, de Trajan, de Vespasien, véritables restes des ans et des barbares, comme dirait Bossuet.
L'histoire de cette villa romaine serait incomplète si nous n'y ajoutions la découverte d'un aqueduc, long de près de trois kilomètres, qui amenait ici les eaux du fond du Petit-Val, Ce canal, aperçu pour la première fois il y a quarante ans dans les labours' de la côte du Mont, fut détruit fc diverses reprises, de 48S5 à 4851, par les sieurs
Hauville, Lassade, VaHin et Aubry, dont il traversait les terres. Je l'ai exploré en 1851 et en 1852, et je l'ai suivi presque sans interruption sur un espace de 2,000 mètres. En plusieurs endroits il est parfaitement conservé, comme dans les terres de M. l'abbé Tirel, occupées par le nommé Gilles, facteur de la poste aux. lettres.
Le fond du canal était formé par une couche de ciment romain, rouge et épaisse de quatre à cinq centimètres: de ce même ciment étaient enduites les deux murailles collatérales qui formaient la caisse de l'aqueduc. Ces murs d'encaissement étaient en silex du rivage. Le haut était recouvert tantôt avec de gros cailldux, tantôt avec des pierres calcaires, parfois brutes, parfois taillées en nacelle à l'intérieur. La profondeur du canal pouvait être de vingtcinq centimètres, la largeur de trente. Je lui ai reconnu à peu près la mêi^e capacité qu'à l'aqueduc romain que l'on trouve entre Acquigny et Lomiers. Ce qui supposerait k Étretat et à Louviers une importance égale au temps des Césars. Un aqueduc analogue, si j'en juge par la description donnée par M. de Caumont, vient d'être découvert et exploré par le docteur Billon, entre Glos et Lisieux ^
L'aqueduc d*Étretat, la chose est aisée a prouver, amenait les eaux à la villa romaine, dont les débris remplissent l'enclos du presbytère, et alimentait le balnéaire que nous avons exploré en 1842 ; mais- ce qui n'est pas connu c'est sa source. Peut-être nous sera-t-il donné de la découvrir ultérieurement en suivant scrupuleusement la marche du canal à travers les terres. Nous ne renonçons pas à cette espérance. En attendant nous supposons que la prise d'eau avait lieu à la Yévigne ou sous Bénouville^ à une source aujourd'hui disparue. Ce serait chose intéressante que de trouver une fontaine dans une gorge aussi
' BuUelm monumental, année 1852.
desséchée que le Petit-Val. C'est pourtant ce qui est arrivé à la villa de Sainte-Marguerite, près Dieppe, où M. Feret a retrouvé, en 4846, le bassin d'une fontaine qui a repris son cours interrompu pendant douze à quinze siècles.
LE CIMETIÈRE MÉROVINGIEN ET CARLOVlNGltN*
Voici maintenant quelque chose de plus intéressant pour nous qu'une villa romaine, c'est un cimetière franc du V® au x« siècle. Sur les ruines mômes et tout autour de l'édifice gallo-romain, renversé parles invasions saxonnes, on a long-temps enterré pendant les premiers âges de la monarchie française. Des fouilles faites à différentes reprises, depuis cinquante ans, ont montré dans le jardin du presbytère et fort loin à Tentour un champ de repos mérovingien et carlovingien. Ce dortoir de nos pères occupait tout le pied de la côte du Mont et était fermé à Touest par la rue du Presbytère, au sud par le chemin de Bénowville, à Test par les terrains défrichés par M. le comte d'Écherny, et au nord par la falaise et la mer.
Il me faut reprendre ici les choses de plus haut.
Lorsque j'étais enfant, j'avais appris, non sans terreur, que la maison de mon père, très-voisine du presbytère, était assise sur un cimetière. Aussi je ne fus pas surpris, un jour, en cherfouissant autour de notre demeure, de rencontrer sous ma bêche les ossements et la tête d'un mort. Mon père me raconta alors qu'en 1799 et en 1800, lors de la confection de la batterie de Droite, on avait extrait des bannelées d'ossements, en creusant entre le presbytère et le corps-de-garde. Pour preuve de ce qu'il avançait, il me montra, dans la coupe des terrains, des os de morts qui dardaient au soleil, comme des témoins irrécusables.
Eu construisant la ligne de maisons qui domine le presbytère, on a trouvé une foule de choses curieuses perdues par Tincurle des travailleurs. Au mois de mai 1807, Tingénieur Leboullenger passant par Étretat, lors de son voyage départemental, entrepris par ordre du préfet, apprit qu'un « habitant de ce village avait trouvé, en faisant les fondations de sa maison, un tombeau renfermant une épée et quelques morceaux do, cuivre. L'épée, ajoute-t-il, était tombée en ruines. J'achetai pour peu de choses les morceaux de cuivre, je les ai apportés à Rouen ; ils présentent peu d'intérêt ; ils sont brodés légèrement et de mauvais goût. L'épée était courte et large de quatre doigts. »
Heureusement le voyageur-ingénieur nous a conservé le dessin des objets de bronze trouvés à Étretat, et son dessin vaut beaucoup mieux que sa description. Ces précieux débris, figurés sur la planche cinq de son recueil^ sont de curieuses boucles de ceinturon, évidemment mérovingiennes. Elles ont la plus grande ressemblance avec celles trouvées en Bourgogne par M. Baudot, en Suisse par M. Troyon, et par moi-même dans les cimetières francs de Lucy, de Parfondeval, de Londinières et d'Envermeu.
Il y avait aussi des vases que les bonnes gens d'Etretat appelèrent des pots à l'onguent et de petits instruments qu'ils nommèrent des outils.de médecin. C est dans ces termes que j'avais entendu parler de la découverte de 1 807 avant de connaître l'ouvrage de M. Leboullenger. Mais les précieux dessins qu'il nous a conservés, rapprochés des découvertes faites en 1851 par M. le comte d'Echerny, en fouillant précisément au même endroit, démontrent d'une manière invincible l'origine franque de ces sépultures.
Quelque temps après, Jean Acher, élevant la maison voisine, m'a dit avoir trouvé aux quatre coins d'un squelette des boules de cuivre qu'il appelait des pommeaux
de cercusiL Je me souviens fort bien qu'en 1822, lorsque le sieur Fréval faisait construire la maison récemment occupée par Louis Guerard, on trouva un squelette au côté duquel était un large sabre en fer comme celui dont parle Tingénieur LebouUenger, et semblable à ceux trouvés par M. d*Écherny et dessinés dans cet ouvrage.
En 1830, en construisant le presbytère, et en 1835, dans mes premières fouilles, j*ai vu enlever de dessus le pavage romain des squelettes qui avaient été inhumés très-régulièrement sur ces ruines antiques. Plusieurs avaient des vases dans les jambes.
Cette particularité s'étant renouvelée dans la fouille, pendant l'exploration de 1842, je lis un sondage dans tout lé terrain qui entoure la villa, vers Torient. J*y trouvai d'abord, le long des murs, un petit cercueil de pierre qui renfermait le corps d'un enfant âgé d'environ dix ans. Ce sarcophage, long de quatre-vingt-deux centimètres et large de trente-huit, était d'une seule pièce, mais le couvercle, tectiforme, était en deux morceaux. La nature de la pierre était celle du pays ; elle m'a paru provenir de ce fameux Banc à Cuves, qui sert de base à la porte d'A-mont, où l'on dit que furent prises toutes les auges et toutes les dalles du village. C'est de là aussi que l'on aurait extrait les pierres de l'église, d'après la tradition.
Je déterrai ensuite de douze à quinze squelettes, placés à soixante-six centimètres du sol, les mains le long des côtes, les pieds au sud-est et la tète au sud-ouest. Quelques têtes n'étaient pas sur les épaules, deux étaient aux pieds, une autre sur la poitrine, ce qui indiquait ou une décollation ou une inhumation assise comme à Londinières, à Ënvermeu, àSelzen près Mayence, dans le Danemark et en Angleterre, dans le York-Shire et le Northampton- Shire. Une de ces têtes, probablement celle d'un vieillard, malgré une épaisseur^e quinze millimètres, présentait au
— affront, au-dessus de l'œil gauche, une entaille de sabre appliquée horizontalement d'une façon si vigoureuse qu'elle avait pénétré jusqu'à la cervelle. Il était évident que la mort avait été la suite de cette blessure.
Avec ces corps se trouvaient des vases, des ornements et parfois les armes homicides qui avaient servi à les tourmenter. En 1842 je n'ai pas trouvé d'armures, mais seulement sur une tête une épingle en os comme on en a trouvé à Sainte-Marguerite-sur-Mer, ce qui indiquerait peut-être une tête de femme ; puis quatre à cinq vases en terre grise, assez petits et rayés ou plutôt cerclés sur la panse comme des barillets. Ces vases n'étaient point aux pieds ainsi qu'à Londinières et à Ënvermeu, mais entre les deux jambes, particularité que j'ai eu rarement l'occasion de constater ailleurs. Ils avaient upe grande analogie avec ceux du cimetière de Martin-Église ou des sépultures de Saint-Pierre-d'Épinay, que je reporte aux temps carlovingiens * .
En 1850 et en 1851 , M, d'Échemy a été plus heureux que nous. D'abord il a trouvé plusieurs vases, dont deux, reproduits ici, présentent, le premier, des incrustations évidemment mérovingiennes ; l'autre ressemble à quelques vases trouvés à Ënvermeu et à d'autres rencontrés en Allemagne et en Angleterre, et reproduits par M. Roach Smith, dans ses Collectanea antiqita. De plus . il a rencontré trois sabres en fer, longs de quarante-cinq centimètres et larges de cinq, courts et coupant d'un seul côté. Les boucles qui attachaient le ceinturon étaient de fer avec clous de cuivre. Cette terre, ce fer, ce cuivre, sont des témoignages de la pauvreté séculaire des habitants d'Étretat. De plus ils prouvent que leur vallée était bien
' sépultures aneietmei trouvées à SainirPkrre-d*Èpinay dans les travaux du ehewUn de fer de Dieppe, Rouen, Péron, 1847. — Rtvue de Rouen, avril 1847. — Vigie de Dieppe, da 30 avril 1847.
gardée dans ces temps barbares où tout homme vivait armé et où Ton ne croyait reposer en paix qu'en dormant sur son armure.