LA CHAPELLE DE SAINT-VALBRY
La chapelle de Saint-Valery est le plus vieux monument chrétien d*Étretat et Tun des plus anciens du diocèse de Rouen. J'ai encore connu ce vieil oratoire, transformé en grange dès avant la révolution. Ses épaisses murailles, détruites en 1822, étaient bâties avec des tuiles à rebords, des pierres tuffeuses et des matériaux romains, grossièrement entassés comme on peut le voir dans celles qui ont échappé à la destruction. Deux chapiteaux, enlevés en 1842, et ornés de dessins en creux, furent jugés du X*» siècle par M. Vitet et par M. Emmanuel Gaillard. La chapelle, en effet, devait être de ce temps.
N'est-ce pas chose étonnante de voir dans toutes les principales vallées du littoral, depuis la Somme jusqu'à la Seine, des chapelles ou des églises sous l'invocation de saint Valéry. Sans parler de Fontaine-la-Mallet, dans la vallée d'Harfleur, Étretat possède une chapelle antique dédiée à ce saint; Fécamp avait, avant la révolution, une vieille paroisse sous son patronage ; Veulettes, à l'embouchure de la Durdent, lui consacre son église ; Saint-Valeryen-Caux lui doit son nom et l'on prétend qu'il en a bouché la rivière avec des balles de laine parce qu'elle servait aux superstitions du paganisme ; à l'embouchure de la Saàne, la villa de Saint-Marguerite est flanquée de deux églises dédiées à ce saint, Quiberville et Varengeville-sur-rMer. La Scie même conserve mention de lui dans l'église d'Anneville; Graincourt, à la naissance du vallon de Berneval, lui voue un culte tout particulier. Tous les habitants portent le nom de Valéry, comme leur église.
Je passe sous silence Saint-Valery-sous-Bures et Meu- 1ers dans la vallée de Béthune ; mais Tembouchure de l'Yère avait, à son sommet, une église dédiée à saint Valéry, que Robert comte d*Eu donna, en 1059, h l'abbaye du Tréport ^ . Enfin, à Tembouchure de la Bresie, près de la ville d'Eu, on trouve Téglise de Pons, siège d'un pèlerinage célèbre et d'une fontaine miraculeuse, où l'histoire et la tradition veulent que le saint se soit reposé 2.
Maintenant, ne vous semble-t-il pas voir, dans toutes ces églises et dans toutes ces chapelles, des traces d'une mission faite au vii^'siècle, sur les côtes de l'Océan, par cet apôtre du Ponlhieu? Pour moi je suis porté à le croire, et j'ai le plaisir de voir mon opinion appuyée par l'histoire du saint, par la tradition locale et par les agiographes qui se sont occupés du pieux abbé de Leuconaus et de ses prédications.
L'histoire de ses miracles rapportés par Mabillon et les BoUandistes, dit qu'une chapelle fut consacrée à saint Valéry, dans le Bourg-d'Ault, par les infidèles qu'il avait convertis ». M. l'abbé Boulogne dit positivement que saint Valéry faisait souvent des missions dans le pays de Caux,
' Ecclesiam sancU Walerii in monte Aquoso cum terra, etc. GtMia Chriil , l. XI, Imlrum. — Neustriapia • UUerior porlus.
* Voici ce (|a'on lit dans une Vie de saint Valéry, écrite par Ragimbcrt, abbé (apud DoUand. April., t. l, pag. 16, 17, 18) : « Valericus pen'enitad locum qui dicitur Austa (alias Auguste) juxtà Auts fluvium et Juxtà ripam ipsius fluniinis stipes erat ingens dïTcrsis imaginibus figuratus qui nimio cuitu, more gentium, à rusticis colebatur. » — Il renversa cet arbre, même au péril de sa vie, dit une autre légende, et plus tard : • In ipso eodemque loco posteà in bonorem sancti Valeriei basilicam construxerunt juità fontem in quo fertur ipse se lavisse ubi plurima bénéficia rectà fide petentibus à domino prestantur. »
' La Vie de $aM Valéry (traduction du docteur Ravin), Abbeville^ Boolanger-Vion, 1821, iD-18, p. 31.
où les infidèles étaient fort nombreux. « Les bénédictions » que ces pauvres gens en reçurent, ajoute-t-il, les obli- » gèrent à lui marquer leur reconnaissance en faisantbâtir » des églises et des chapelles qu'ils lui consacrèrent, et » en donnant son nom aux pays les plus considérables de » la contrée ^ . »
L'histoire de cette époque, l'histoire de l'établissement du christianisme dans nos contrées, est tellement obscure, tjjellement inconnue, tellement dénuée de preuves écrites, que nous sommes obligé d'en rechercher les traces dans les traditions, dans les monuments, et jusque dans l'empreinte, non encore effacée, des pas de nos premiers missionnaires.
l'église de notre-dahb.
L'église de Notre-Dame d'Étretat est le plus bel édifice du canton de Criquetot-l'Esneval.. Esquisse abrégée de l'Abbaye de Fécamp, on croit y reconnaître les mains de l'architecte qui présida à la grande construction monastique. A la vue de ce plan si simple, de ces formes si sévères, on est tenté de croire quel'une est fille de l'autre. Toutefois, à Fécamp, le style en pointe domine dans tout l'édifice ; mais à Étretat, l'ogive règne, il est vrai, dans le chœur, le clocher, le sanctuaire, les transepts; cependant, dans la nef et dans les allées, c'est le plein-cintre.
Le portail est d'une grande simplicité, mais d'une grande pureté tout à la fois ; c'est une arcade romane ornée de zigzags, de frettes crénelées et de têtes de clous ; les colonnettes qui la supportent ont des chapit<'aux à personnages. Le mauvais goût du xvii® siècle a grossie*
< La Vie de saint Valéry (traduction du docteur Ravin), Abbeville, Boulanger Vion, 1821, in-J8, p. 25.
rement rapetissé ce portail. La porte en bois, qui ne manque pas de caractère, a été faite en \ 688 et payée 70 livres^. Le premier personnage pour lequel elle s'est ouverte fut messire Nicolas Colbert, coadjuteur de Rouen et archevêque de Carthage, qui visita Téglise d'Etretat, en 4688 2.
A droite et à gauche de ce portail les architectes de Técole romane placèrent dans une petite niche une statue de pierre qui a perdu tout son caractère et est entièrement méconnaissable. Le personnage du côté sud est assis et a les deux bras levés comme pour bénir. Celui du nord est debout : d'une main il paraît tenir une crosse ou un bâton, l'autre semble levée pour donner la bénédiction.
L'aspect intérieur de la nef est grave et solennel. Formée avec des cintres romans, supportée par de grosses colonnes courtes et rondes, elle présente un des types les plus curieux de l'architecture romane rustique. Les chapiteaux sont de simples pierres carrées, un seul a des cônes et un autre les entrelacs d'un panier. Les arcades sont ornées d'un cordon ou d'un rang de dents de scie. Cette nef, qtii est sans voûte, est éclairée par d'étroites fenestrelles qui s'élargissent à l'intérieur.
Les fenêtres des bas-côtés ont été agrandies sous Louis XIV; c'était l'époque où l'on commençait à savoir lire et à porter des livres à l'église. Ce remaniement a fait perdre à l'édifice sa physionomie primitive ; le badigeon a achevé de lui enlever sa teinte de pierre si sombre et si riche tout à la fois. Au dehors, la corniche est formée de modulons représentant des têtes grimaçantes, des diablotins et des animaux fabuleux.
L'ogive commence aux deux dernières arcades de la net. Il semble qu'elle soit née pendant la construction de cette
' Àrchivei de la fahrique, ' Id.
église et qu'elle soit venue fort k propos pour présider à son achèvement.
Le plus beau morceau de cette église, c'est la lanterne supportée par quatre grands piliers tapissés de prismes et de colonnettes. La voûte est si hardiment jetée, les colonnes sont si finement élancées, les ouvertures sont si mystérieusement pratiquées, le jour est si sombre, que là le sentiment religieux vous pénètre jusqu'au fond de l'âme .
Au dehors, la tour du clocher est percée de deux fenêtres ogivales qui décorent avec bonheur cet austère monument. La corniche est formée avec des consoles unies. Un ancien plan, conservé dans les archives de la fabrique, nous montre le corps-carré surmonté d'une flèche octogone en plomb, qui fut frappée par la foudre en 4747. La même année, M. Bénard, curé d'Étretat, réunit ses paroissiens pour délibérer « sur les réédifications qu'il convenait de faire à la tour et clocher de l'église incendiés par le feu du ciel. » La communauté décida que les travaux seraient immédiatement commencés, et en 4748 maître Jean de Caëns refit pour 1,300 livres le befiroi et le toît carré que l'on voit aujourd'hui.
En septembre 4750, les trois cloches furent refondues à Criquetot-l'Esneval , par Nicolas Simonot, fondeur à Nonancourt. Les deux petites furent enlevées à la Révolution, la grosse seule est arrivée jusqu'à nous, elle portait cette inscription : « L'an 1750, j'ai été bénite par M« Pierre Bénard, prétre-curé de ce lieu, et nommée Catherine par Jacques-Daniel Puchot, chevalier, comte de Gerponville, seigneur du Tilleul, Saint-Martin-de-la-Poterie et autres lieux, chevalier d'honneur de feu la reine de Pologne, et noble dame Marie-Rénée Deschamps, épouse de messire Jacques Compoinct du Boulhard, seigneur de Virville, Saint-Gilles, Turretot et autres lieux. »
Cette cloche, vieille de cent ans, a été cassée au com-
meucement de 1850, et remplacée la même année par trois autres plus fortes que les anciennes. C*est ainsi qu*ont été réparés les désastres de la Révolution. Fondues par les frères Cartenet, à Gueutteville-ès-Plains, les cloches d*Étretat ont été bénites solennellement le 42 mai 1850, par M. Tabbé Joly, curé-doyen deCriquetot-rEsneval.Ce fut une magnifique cérémonie, telle que le village n'en avait point vu de semblable depuis la plantation du Calvaire, le 2 mai 1820.
J*eus le bonheur de prêcher cette bénédiction des cloches de ma patrie, et ce sera toujours un de mes plus doux souvenirs. Les parrains et les marraines étaient tous des enfants d*Etretat, par la naissance ou par le cœur. La première a été nommée Marie-Céleste, par M. Fiquet, maire de Criquetot-l'Esneval et conseiller général du canton, et par M"* Duparc, épouse de M. Jean Duparc, propriétaire à Étretat ; la seconde porté les noms A'Alexandrine-darisse, donnés par M. Alexandre Palfray, armateur de Fécamp, et M"® Lenormand, épouse de M. Lenormand, maire du Bosc-le-Hard et conseiller général de Bellencombre; la petite a été appelée Pauline-Adèk, par M. Valois, négociant à Rouen, et propriétaire du château de Fréfossé et par M"« Fauvel, épouse de M. le maire d'Etretat. Puissent ces cloches baptisées avec tant de pompe avoir un meilleur sort que leurs aînées ! Puissentelles ne jamais quitter cette tour pacifique pour descendre sur les champs de bataille et épouvanter le monde du bruit de nos révolutions ! Puissent-elles aussi ne jamais annoncer, par de lugubres accents, Tincendie de la chaumière, ni la cruelle invasion des ennemis! Puissent-elles au contraire présider pendant bien des siècles au berceau de Tenfance, à la couche nuptiale et au lit du mourant !
Sous le clocher fut enterrée, à Tépoque de la Révolution , la statue de Saint-Pierre-de-la-Manche que Von
disait trouvée par les pécheurs en hàlant leurs filets dans le Fondr-Béni, Le saint appuyait sa main sur une ancre et portait un câble lové autour de son cou. Les pêcheurs avaient tant de respect pour ce saint de la mer, que toutes les barques étaient obligées de le saluer à leur passage en hissant leur pavillon. Celles qui ne s'y soumettaient pas étaient averties de leur devoir par une décharge des couleuvrines du fort de Fréfossé.
Cent trente ans auparavant, pendant les ravages des iconoclastes de 1562, de vraies richesses furent enfouies sous ce clocher. En 1840, lorsqu'on dalla cette partie de Téglise en asphalte ^ on rencontra plusieurs bas-reliefs en pierre sculptés au xvi® siècle, que Ton voit dans le porche de Téglise. Ce sont des groupes encadrés qui représentent Jésus mis dans le tombeau et une Résurrection.
Ces seuls témoins de Ticonoclastie suffiraient pour nous prouver que les disciples de Calvin ont passé là; mais nous avons sur ce sujet un document écrit des plus curieux.
La fabrique d'Étretat, comme toutes celles du diocèse, payait chaque année la débite à Tœuvre de la cathédrale de Rouen. Réduite à la misère par le pillage des calvinistes , la pauvre église ne put , pendant vingt ans , s'acquitter de sa dette envers la métropole; pressés par les agents du fisc, les trésoriers d'Étretat vinrent à Rouen, le 5 avril 1581, pour présenter leur requête au chapitre lui-même. « Ils demandoient, dit le rédacteur des délibérations capitulaires, qu'il leur soit remis la moictié des dix-neuf années de la débicte dues par. le thésor, attendu que leur église avoit esté pillée et ravagée au temps des troubles. La requeste mise en délibéra-
' On dépensa pour cette opération et pour quelques travaux de restauration qui ftirent exécutés alors, une somme de 2,500 nrancs flcoordée par le ministère de l'Intérieur et obtenue par M. Vitet.
tion,.MM. Bigot et Ballue ont été commys pour parler aux dicts thésoriers et pour entendre leur volonté ^ . »
La délibération capitulaire du lendemain, 6 avril, nous donne le résultat de la conférence. « Après que MM. Bigot et Ballue eurent référé qu'ils avoient parlé aux thésauriers d*Estretat, poursuyvis par le recepveur de la débite de payer dix-neuf années de la débite h M sous 6 deniers par chascun an et qu'ils avoient accordé avec les dicts thésauriers, sous le bon plaisir du chapitre, qu'ils en payeroient dix années comptant et leur en seroit donné neuf. Ouy ledit reffert, le chapitre a eu aggréable ce qui faict a esté par les dicts sieurs Bigot et Ballue et ordonne qu'on payeroit dix ans de la dicte débite demeurant quittes de tout le temps passé, à la charge de payer à l'advenir chascun an 2. » n y avait donc alors des protestants à Étretat. Aujourd'hui, on n'en trouverait pas un seul. Toutefois, on en voyait encore en 4685, car, après la révocation de l'Édit de Nantes, l'église d'Étretat reçut des abjurations ^ ; mais il y en avait beaucoup à Griquetot, à Gonneville et à Anglesqueville: Or, rien de pire que de mauvais voisins.
Mais à Étretat, si les dénicheurs de saints ont été nombreux, ils n'y ont pas toujours été tranquilles. On cite qu'à la Révolution, pendant que les Montargis brûlaient sous le porche et Sainte-Catherine, et Saint-Sauveur et Notre-Dame-du-Petit-Val, il survint, par un jour brumeux de novembre, un si effroyable coup de tonnerre, qu'ils tombèrent tous la face contre terre.
Mais voici bien la plus étonnante histoire que l'on
' Registre des délibéral, du chapitre de Rouen, année 11(81. — Arch. départ.
^ Registre des délibérai, du ehapUre de Rouen, année 1681. — Arch. (Jép. En 1684 la débite, pour trois années, était de 52 sols 6 d.
^ ilisl. communale de Criquelol-VEmJval, p. 15. Ingouville, IftfO. — Archives de la mairie de Griquetot. Manuscrits de l'abbé Lebret.
puisse raconter et la plus capable d'épouvanter les iconoclastes présents, passés et à venir.
En 1740, M® Pierre Michaud était curé d'Étretat; c'était un vénérable patriarche dont la foi simple et naïve avait conservé quelque chose des anciens jours. Depuis quarante ans, il vivait loin du monde, au milieu d'une population de pécheurs qui ne se doutait guère qu'elle marchait à la lueur du siècle des lumières. Pasteur et troupeau en étaient restés au xiii* siècle, comme les Saints de leur église.
Après cela, on suppose facilement l'effet que devaient produire ces images séculaires sur les seuls étrangers que reçut alors cette église. Ces visiteurs, c'étaient les archidiacres du Grand-Caux qui ne manquaient jamais de consigner sur les registres et de recommander au curé d'abattre les vieilles statues et d'en acheter de neuves. En présence de son chef, le vieux pasteur gardait le silence, peut-être même allait-il jusqu'à promettre. Mais après le départ de l'illustre étranger, il retombait dans son apathie habituelle et s'écriait avec un vrai soulagement de cœur : « Ces braves Saints, je les ai trouvés là, je les y laisserai. »
Mais, en 1748, vivait un autre curé, jeune prêtre plus hardi et a ni des réformes. Il ne se fit pas intimer deux fois l'ordre de l'archidiacre, il obéit à la première sommation ; quelques-uns vont même jusqu'à dire qu'il la devança. Toujours est-il que quand il voulut mettre la main à l'œuvre, il ne trouva personne pour l'aider. Pas un pêcheux d'Étretat ne consentit à prêter son bras pour descendre de leurs autels des saints que leurs pères y avaient placés et que les enfants révéraient comme les compagnons de leur vie. Ce bon peuple de marins tenait à ses images par le fond de ses entrailles, et l'on ne répond pas qu'une émeute n'eût point éclaté dans les équipages,
si l'on eût touché à Saint-Sauveur, à Saint-Picrre-de-la- Manche et à Notre-Dame-du-Petit-Val. Le curé, après avoir employé en vain les promesses et les menaces, fit un appel à ses gens d'église ; mais, dans toute la sacristie, il ne trouva pour lui tenir compagnie que son clerc et son vicaire. Avec ce petit nombre de bras ecclésiastiques, il se mit en besogne et ils parvinrent à descendre un bon nombre de statues qu'ils enterrèrent respectueusement dans l'église.
Le peuple , qui était resté paisible spectateur de la scène, se retira en recommandant au ciel la défense de sa cause. Chose singulière et que le peuple prit pour une punition, dans l'année même, les trois exécuteurs éprouvèrent chacun un malheur. Le clerc fut écrasé par une voiture de pommes qu'il conduisait au village. Le curé fut frappé d'une cécité complète. Pour guérir cette hideuse ophthalmie, on le conduisait tous les samedis à Saint-Clair, afin d'y prendre un bain de jambes dans le sang de bœuf encore chaud. Enfin le vicaire , qui fut depuis le curé Leleu, ne put jamais dire la messe au maître-autel. Il mourut en 1789, et, pendant trente ans de ministère curial, il ne disait jamais la messe au grand autel qu'il ne fût pris d'un mal qui ne lui permettait pas d'achever.
Les deux transepts ont été transformés en chapelles dans ces derniers temps. Celui du nord est sombre, n'étant éclairé que par une étroite ogive. Celui du midi a une fenêtre à deux meneaux , que je crois refaite au XIV' siècle. J'ai retrouvé dans les roses quelques débris de verre de couleur; j'y ai vu aussi des restes d'armoiries, aujourd'hui cachées sous une couche d'ocre jaune.
Enfin, le chœur de l'église, ainsi que le sanctuaire, appartient au style le plus pur du xiii® siècle. J^ plupart des chapiteaux sont pleins de grâce; quelques-uns nuMne ont une pureté et une correction presque attiques.
Quel malheur que quatre d'entre eux aient été mutilés autrefois, pour y placer un jubé qui fut détruit vers 1 720 i . Le sanctuaire est orné, dans tout son pourtour, d'un beau câble qui a peu d'analogues. Une fenêtre rebouchée le termine, ainsi que les chapelles ; mais celle du chœur est en ogive, tandis que les deux autres sont en cintre, ce qui ferait croire que les sous-ailes tout entières sont du même âge que la nef.
Du pied de Tautel , quand le prêtre se retourne et que le portail est ouvert, il peut apercevoir, d'un coup-d'œil, le village avec ses bateaux et ses chaumières, puis les aiguilles, les portes baignées par la mer, et les belles falaises découpées en flèches, en festons, en tourelles et en contre-forts.
Une des choses les phis curieuses de l'église d'Etretat, c'est l'escalier des cloches, espèce de vignot placé à l'angle de la tour, et qui se termine en tourelle pointue du plus bel effet.
Il nous reste maintenant à vous faire l'histoire de cette église. Elle est pleine de légendes et de traditions mystérieuses. Tous les habitants d'Étretat les connaissent, et ce n'est pas un des moindres charmes de leur vieux temple.
' « Noos, presire, docteur en théologie de la faculté de Paris^ chanoine de réglise métropolitaine de Rouen et archidiacre du Grand- Gauiy continuant le cours de notre visite, nous sommes, cejourd'hai, transportés à Téglise paroissiale d'Etretat, où après avoir adoré le Saint-Sacrement, donné la bénédiction au peuple, visité le tabernacle et les fonts baptismaux, et interrogé les enfants sur le catéchisme, nous avon<» approuvé les comptes, etc., et avons ordonné qu*à la diligence du sieur curé, il sera incessamment fait une assemblée des anciens trésoriers et principaui habitants ppur délibérer à VéUU de commun, sar les moyens de réparer les vitres de la lanterne da clocher, et de faire la démolition du Jubé comme étant très-inutile et fort incommode et en assez mauvais état.... Nous avons, en outre» ordonné que les tableaux de la chapelle de Saint- Joseph et de la Chapelle de Saint- Adrien, seront mis dans un état décent. Donné à Etretat, le 22 octobre 1719. Signé : Robin des Bouillons. »
Si vous demandez au marin par qui fut bâtie son église, il vous conduira sur la plage, puis il vous montrera un rocher appelé la Fontaine d'Olive, qui ne découvre que dans les grandes marées et que le peuple vient contempler chaque fois avec une religieuse curiosité ; puis, il vous dira : « Autrefois, une sainte femme fort riche, nommée Olive, venait souvent se baigner ou laver son linge à la fontaine qui est au pied de ce rocher. Un jour qu'elle y était, les Sarrasins ^ débarquèrent sur le rivage et voulurent s'emparer d'elle. Elle s'enfuit alors d'une course précipitée et fit vœu, si elle échappait de leurs mains, de bâtir une église dans sa terre des Verguies. Sauvée par miracle, elle toi fidèle à sa promesse et fit construire l'église que vous voyez. »
Si vous vous . étonnez que cette église soit si éloignée du village, et placée dans un vallon sauvage et désert, comme le Petit-Val, il vous dira : « Ecoutez : Ce ne fut pas rintention de la fondatrice. Lorsque sainte Olive voulut acquitter son vœu, elle fit commencer l'église dans les Verguies, au milieu de la paroisse ; mais ce que l'on construisait le jour, le Diable le transportait la nuit au pied de la côte de Saint-Clair où elle se trouve aujourd'hui, et cela, ajoute la légende, afin d'escamoter quelques messes aux. matelots d'Étretat. »
Enfin, le peuple sait tout par rapport à son église. Il sait de quelle pierre elle a été bâtie. En vous montrant la porte d'Amont et sa longue muraille, il vous racontera que la base en est soutenue par le banc à cuves, où l'oia a pris toutes les pierres de l'église et toutes les dalles du ViDage. n sait même le nom de l'architecte, car il soutient qu'il
* On appelait Sarrasins, au moyen-Age, les Normands eneore païens. A Graville, on voit une motte où les Français traitèrent avec les lM>mmes du Nord ; elle porte le nom de BuUe aux Sarrasins.
s'appelait Michel Gosse, et qu*on a vu ce nom gravé sur une pierre.
Mais ici nous arrêtons nos guides, car nous-même avons aussi recherché Tarchitecte qui a pu bâtir cette église, et dans des chartes probablement données à Êtretat, en faveur de Tabbaye du Yallasse, nous trouvons, parmi les témoins, un machon et deux. latomiers ou tailleurs de pierre, que nous soupçonnons avoir été employés à la construction de Téglise. Ces hommes sont : Richard, le machon ; Garnier, de Fécamp, tailleur de pierre, et Anquetil, de Petit- Ville, aussi tailleur de pierre (1218-38) i.
Nous avons d'autant plus de raison de croire que Tabbaye de Fécamp a contribué à l'érection de notre église, que, de toute antiquité, elle appartenait à ce grand monastère. Fondée, comme celles des Loges, de Villainville, de Beaurepaire et de Sainte-Marie-au-Bosc, dans cette immense forêt de Fécamp qui couvrait tout le pays, elle dut être donnée par saint Waninge, le comte de Caux, à la pieuse maison qu'il avait bâtie près de son château. Plus tard, les ducs de Normandie confirmèrent la possession de cette propriété franco-romaine.
Si l'époque précise de la donation de notre église nous est inconnue, le temps de sa confirmation nous est clairement révélé ; la charte même en est parvenue jusqu'à nous. Elle est du xii® siècle et fut délivrée par Hugues d'Amiens ou Rotrou de Warwich, à Henri de Sully, abbé de Fécamp. Nous la donnons ici en entier extraite du
Cartulaire de l'abbaye.
N., Dei graUà, Rothomagensis Archiepiscopus, JusUciariis régis in Normanniâ salutem, gratiam et benediclionem : nolum sit vobis dominum nostrum regem prscepisse ut abbas Fiscanneosis, iovestiretur libère et quietè lenere ecclesiam de Estrutart et décimas suas de fo-
* Garnero de Fiscanno, lalomo. — Ànquelillo de Pelilvilldj lalomo. — Richardo le machon, Icslibus. — Charles du Yallasse. — Aich. départ.
resià Piscannensi, hoc ab ipso suscepimus prsceptum cl ipsum ità prscepisse Dotificamus.
N., Dei gratià, Roihomagensis Archiepibcopus utiiversis sancts Ecclesiffi filiis tara prssentibus quàm futuris in perpetuum. OlDcii nostri est jus unicuiqae conservare et collata ecclesiis bcneHcia volu-* mus augmentare. Qui quùm recognitum est in prssentiâ nostrâ ecclesiam de Estrutart, tibi Henrico, abbat^Fiscannensi et ecclesis tu» debere ab antiquo pertinere : eam tibi tuisque successoribus in per* peluam habendam concedimus, salvo in omnibus jure pontiGcali et parochiali ; ità tamen quod nobis nostrisque successoribus tàm tu quàm successores tui quasi person» ecclesi» respondebitis ne quod tu inposterum aliquà inquietatione tu vel ecclesia tua valeatisgravari ipsam itbi cumeleemosynis et decimis ad illam pertinentibus presentis scripti allestatione conGrmamus et sigilli nostri attestationc corroboramus Huic autem confiraiationi et concessioni présentes afTuerunt : Galterus, Decanus et Archidiaconus ; Osmondus, Archidiaconus in cujus ArchidiaconatQ ecclesia prsdicta esse dignoscilur et multi alii '.
Ce fut très-heureux pour Tabbaye de posséder ce titre écrit et authentique ; car elle ne tarda pas à trouver Toccasion de s'en servir.
Au siècle suivant le prêtre Simon avait obtenu la cure d'Etretat [Ecclesiam de Estrutart) et il prétendait la tenir du droit de son frère Raoul Dumoustier, chevalier, seigneur du lieu. L*abbaye protestait contre cette usurpation. L'affaire fut portée aux assises du Roi, tenues à Longueville. Le bailli ayant entendu la cause et s'étant fait présenter la charte délivrée à Tabbé Henri de Sully, décida en faveur du monastère, et débouta Simon et ses adhérents 2. Cependant, vu la grande misère de ce pauvre prêtre, les moines s'obligèrent à lui faire 15 livres de rente sur les moulins de Vittefleur 5.
Dans de nouvelles assises tenues à Caudebec, peu de temps après, Raoul Dumoustier parut devant Robert Cres-
' Carlulaire de Fécamp du xiii« siècle, p. 25, à la bibliothèque publique de Rouen.
' Carlulaire de Fécamp^ p. 40.
^ Hisloirede Ut ville el de l'abbaye de Fécamp, par M. Fallue, p. 195.
pin, bailli de Gaux, devant tous les chevaliers et les vavasseurs de la contrée, fit amende honorable, prononça son désistement pour lui et ses successeurs, et le signa en présence d*une foule de gentilshommes, parmi lesquels on remarquait : Tabbé de Saint-Wandrille, Guillaume de Mortemer, Henri d*Estoutteville, Raoul de Canouville, Jehan Mauconduit, Guillaume d*Esteland, Pierre de Criquebeuf et Guillaume de Gerponville ^
Après cette affaire le patronage de Téglise d*Étretat resta long-temps tranquille entre^es mains de Tabbé de Fécamp. Tous les pouillés constatent cette possession, ceux de Rigaud et de Raoul Roussel, et ceux de 1648, de 1704 et de 1738. Cependant Duplessis, dans s^ Dmcription de la Haute-Normandie, prétend qu'en 1 655 le prévôt d*Étretat présenta à la cure. Mais cette prétention ne paraît pas avoir eu de suite.
Enfin , on nous demandera peut-être pourquoi cette église est si grande et pourquoi elle est située dans un vallon solitaire, fort loin des maisons du village?
Cette église, en effet, est vaste comme une abbaye, et la tradition du village veut qu'elle ait possédé des moines. Les Bénédictins de Fécamp durent la desservir avant que les conciles les contraignissent de rentrer dans leur cloître. C'était comme un prieuré de leur grand monastère, établi au centre d'une région forestière, qu'ils défrichaient de leurs propres mains 2.
Toutefois, il faut faire attention que cette église est dédiée à la vierge Marie , et toutes les Notre-Dames excitaient la ferveur et le zèle des prêtres et des fidèles du XII® siècle 3. Or, nous considérons la plus grande partie
' Cartulaire de Fécamp, p. 40.
2 Carlulaire du xiii© siècle.
^ Letlre de Hugues d'Amiens, dans le Concilia Rolhomagensia, de Poinmeraye. — Croisade monummlale en JXormandie, au xil* siècle. — Les Églises de l'arrondissement du Havre, l. ii, p. 27.
de réglise d'Etretat comme un fruit de la croisade mo^ numentale de 1145, et, dans ce cas, toutes les populations maritimes ont dû être convoquées pour voiturer des pierres à Notre-Dame-de-la-Manche,
La population d'Étretat, au temps de Saint-Louis, n*était pas considérable. Le pouillé d*Eudes Rigaud, rédigé de 1250 à 1275, par conséquent le plus ancien monument statistique^du moyen-âge, lui donne 180 paroissiens, soit 1 ,000 à 1 ,200 habitants. Le Nouveau pouillé du diocèse, imprimé en 1738, d* après les documents de Tarclievôché, compte à Étretat 78 feux, ce qui représente à peine 400 âmes. C'était là la population que les vieillards y ont connue en 1780. Depuis la Révolution, le chiffre des habitants a constamment augmenté : VAvrnumre delà Seine-Inférieure, pour 1806, lui donne 161 feux et 860 habitants; celui de 1812, 207 feux et 1,066 habitants; celui de 1823, 343 feux et 1,424 habitants. A présent c'est une commune de 1,560 âmes, dont réglise, toute belle qu'elle est, n'a que le titre modeste de succursale.
Tout porte à croire qu'un déplacement considérable a eu lieu dans les habitations d'Étretat. Les ruines dont sont couvertes les différentes collines environnantes, font présumer qu'autrefois les chaumières des pêcheurs se groupaient sur le flanc des coteaux. Le fond du vallon, occupé par la rivière, exposé aux irruptions de la mer et aux inondations de la terre , devait être à peu près inhabitable dans les temps anciens. Ce fut pour mettre l'église k Tabri du ravage des eaux qu'on l'aura placée dans le Petit-Val où elle demeure isolée aujourd'hui, mais où jadis elle fut entourée de maisons dont la charrue remue les puits, les aqueducs, le^ pavages et les fondations.