LA CAPITAINERIE. — M. DE GRANVAL
Une portion du sol d*Étretat fut chose très-recherchée au moyen-âge par les abbayes. Plusieurs d'entre elles y possédèrent des tènements, des masures, des hôtes ou des revenus. De fort bonne heure Saint-Wandrille avait obtenu une part sur cette terre privilégiée de la pêche et de la marine. Il est probable que la donation remontait à la première race de nos rois, car elle est mentionnée dans la charte de restitution des biens de ce monastère, délivrée en 1 024, par Richard II. Outre la terre et les hôtes, le duc confirme aux moines une franche nef pour toutes sortes de pêches et par tous les ports de la Normandie i.
Montivilliers dut avoir dès sa fondation des revenus à Étretat. Les vicomtes du lieu, les comtes de Gaux, s'ils existaient encore, ou les ducs de Normandie auront disposé en sa faveur du dixième des revenus de la ferme ou de la prévôté. Une bulle du pape Innoicent, délivrée en 1203, nous révèle cette particularité 2.
Au xiic siècle, Richard-Cœur-de-Lion confirmait à Tabbaye du Vallasse trois masures à Etretat, données par Guillaume Martel, le prêtre Simon et Robert de Bénouville 3. En 4218 Raoul d'Ymonville donnait a^ même monastère une masure à Étretat, donation qui fut ratifiée par
' In Eslrutat terrain cl hospites et unam naveni liberam et qaietem ad omnem piscalioDcm per omnes portus Normanniœ. Neustriapia, p. 166.
^ Decimam verô nuromoruni de Benovillâ et Estrutat. — Copie du xviiie siècle dans VArdimoine du curé de Rouelles, en 1710.
^ Ex dono Willelmi Martel et Simonis, sacerdotis et Roberti de BcrnoviiM (rcs mnnsnras apud Estrutat. Neustriapia, p. 855.
Guillaume Martel, fils de Jean Martel d^Annouville ^. Ce même Guillaume Martel donna encore une autre masure ^. C'est peut-être cette dernière maison qu'en 1238 Raoul Vaspail de Herlande reconnaissait et avouait tenir des moines du Vallasse 3.
Cette même année Pierre de Recuchon, chevalier, ajouta trente sols de rente à Étretat et, en i 272, Roger Davy léguait une masure sise dans la rue de Mer, proche le rivage : «In vico Maris aboutantem ad littus maris ^.» Voilà donc notre rue de Mer existant dès le xiii® siècle, dans les contrats comme dans la tradition. Elle est toujours la principale rue d'Étrelat. J'ai souvent entendu dire qu'à l'extrémité de cette rue se trouvait la porte de la mer par laquelle on communiquait au rivage lorsqu'une muraille en barrait l'entrée. 11 est à remarquer que la principale rue de Fécamp, celle qui conduit de l'église au port est aussi appelée la rue de la Mer, depuis six cents ans 5. J'ai quelques raisons de croire qu'il en était de même à Veules.
Mais l'abbaye qui possédait le plus de terres et de droits à Étretat, c'était celle de Fécampqui se considérait comme dame baronne et suzeraine de ce pays. Nous ne savons au juste à quelle époque commença cette souveraineté, mais tout fait présumer qu'elle remontait aux temps mérovingiens ou aux premiers âges normands. L'église, la chapelle de Saint- Valéry, l'enclos presbytéral et la seigneurie d'Ëtretat étaient de toute antiquité le domaine de l'abbaye de Fécamp. Je suis convaincu que la donation remonte au vu® siècle, et Clo taire III aura donné à la Trinité de Fécamp la villa et le balnéaire d'Étretat, comme Dagobert,
' Cartulaire du Vallasse, copie du xyin« siècle, aux arch. départ. ' Id., ibid.
=" Id., ibid.
< Id., ibid.
^ Vicui de Mari. — Vico de Mari, dans des chartes de 1210, par Robert de Calletot et Robert Gemet.
son père, avait donné à Saint-Pierre de Wissembourg des bains chauds, construitssur leRhin par Antonin et Adrien ^ . C*est ainsi que le château de Lillebonne avait été Uvré aux moines de Saint-Wandrille et que Caracotinum fut légué plus tard à Montivilliers 2.
Le patronage de Fécamp sur la cure d'Etretatse prouve par plusieurs titres anciens, comme nous Tavons déjà vu. Mais la seigneurie n'apparaît guère qu'au xvi® siècle. Au dépôt des archives départementales, on trouve à la section de Fécamp une liasse qui contient l'état des « pieds seigneuriaux, des ]gages-plèges et recettes de la seigneurie d'Estretal, dépendant de la baronnie et haute-jtistice de Fécamp tenues au dit lieu d'EstretaL » Ces plaids qui avaient ordinairement lieu au mois de juillet de chaque année, dans l'enclos presbytéral d'Étretat, étaient présidés par Yhomme de l'abbaye. Quelques-unes des pièces conservées remontent jusqu'à 1500, mais les plus nombreuses sont du XVII» et du xviii* siècle. De 1684 à 1750, la série est presque complète. Une pièce, délivrée le 5 août 1627, déclare que « Messire Henry de Lorraine, abbé commen*dataire de l'abbaye de Fescamp, est chef, seigneur et patron de la paroisse d'Ëstretat, ayant droit de basse, moyenne et haute-justice sur les hommes et vassaux de la dite paroisse, comme dépendant de la baronnie et haute-justice de Fescamp. »
Outre le patronage, la haute-justice ou la seigneurie, il y avait encore à Étretat une prévosté, autre dignité féodale dont la juridiction s'exerçait, au nom du roi, sur les terres d'Étretat'et de'Bénouville. Il nous faut ici [reprendre les choses de plus haut.
Très-anciennement la terre d'Étretat était intimement liée avec celle de Bénouville, sa voisine, et du plus loin
' Dora Bouquet, Rerum gallic. el francic. scriptores. t. iv, p. 654. ^ yeuslria pia, p 129. — Gall christ., t. ii, p. 326.
qu'elles apparaissent dans Vhistoive nous les trouvons unies ensemble. Tantôt elles forment une prévôté dont on perçoit les revenus au nom des rois de France ou d'Angleterre. Tantôt on les voit figurer comme une ferme que nos ducs-rois donnent, confisquent ou fiefient à leur gré à de grands seigneurs.
Les Grands rôles de l'Echiquier de Normandie, sotis les rois anglais, publiés h Londres et à Caen, nous apprennent qu'en 1180, Ida, comtesse de Boulogne, qui touchait des rentes à Fécamp, à Harfleur et à Montivilliers, percevait aussi 1 60 livres de revenu à Etretat et à Bénouville ^ « Tout porte à croire, dit à ce sujet M. Léopold Delisle, que ces rentes faisaient partie de l'équivalent du comté de Mortain, que Henri II avait promis à Mathieu, comte de Boulogne, d'après le récit de Robert du Mont 2. Sous le roi Jean, continue le même savant, Harfleur et Etretat appartenaient encore au comte de Boulogne. Le 14 juin 1202, ce prince étant à Orival manda à Guillaume Lemareschal, comte de Pembroke, d'asseoir 300 livrées de terre a Geofiroy du Bois, à Harfleur et k Etretat, pourvu que Hugues de Gournai ne s'en fût pas emparé. Si ces terres ne pouvaient suflire à cette assiette, il devait suppléer au déficit à même les terres du comte de Boulogne^. » Le 1 mai suivant le même monarque étant à son château
' Coniitissa... babet 160 lib. de Strntat et Bernovillà. — Rotuli scacc. Norm,, édit. de Londres, 1. 1, p. 90. — Mém. de la Soc. des Anliq. de J\'or., t. xv, p. 28, édit. Lécbaudé d'Anisy. — Cartulaire Normand, ibid., t. xvi, p. 161, édit. Léopold Delisle.
' Chronica Normanniœ, à l'an 1167, dans Duchesne, HisL norm. scripl,, p. 1,003.
^ Rex Willclmo Marescallo : maodamus vobis qnod si Hugo de Gornaco non saisierit io mannra suam Harefln et Strutard, etc. — Roluli Normanniœ, édit. de Lécbaudé d'Anisy, dans les Mém. de la Soc. des Anliq. de Norm., t. xy,''p. 107. —Edit. DuffusHardy, p. 50. — Carltdmre normand, par M. L. Delisle, dans les Mém. de la Sœ, des Antiq. de Nor., t. xvi, p. 162.
La même année Guillaume Lambard, prévôt d'Étrelat, payait un droit de quarante livres à la vicomte de Montivilliers i.
En 1519, Robinet Regnard était prévôt d*Étretat, pour le roy François P*", comme il appert par les archives de Tabbaye du Vallasse 2. Et en 1 698, dans un procès intenté au duc d*Elbeuf, par Claude de Boutron ou de Boutren, escuyer, et sieur de Corneville, à Toccasion de la cure de Mélamare, ce dernier produisit la « copie d'une pièce en forme de placard, concernant la vente des sieuries et prévostés d'Estretat, du Parc-d*Anxtot et de Mélamare 3. »
Ce que nous savons des derniers moments de cette prévôté royale, c*est que dans le cours du xviii® siècle et jusqu'en 1789 elle était devenueirapanage des Lenourry, seigneurs de Bénouville, qui en furent les derniers, titulaires. Les archives de Téglise nous ont conservé les vestiges suprêmes de cette puissance anéantie.
Au xii« siècle cette prévosté ou ferme d'Étretat était fieffée à de grands seigneurs qui, de teinps à autre ou à des termes fixes, en versaient le prix au trésor royal. Le Grand rôle de l'échiquier de Normandie de Tannée 1195, sous le règne du duc-roi Richard IV, mentionne onze livres quatre sols , reçus de Robert de Bénouville, pour l'arriéré de la ferme d'Étretat ^, et quelques mois après le même registre inscrit quatorze livres versées au trésor par rhéritier de Jean'de la Mare, sur la dîme d'Étretat ^.
' Le compte de la viconUéde Mowtier-ViUiers pour 1481, mannsc. chez M. le docteur Robin, à GoderviUe.
^ Cariulaire du Vallasse, n» 44, copie du xvi« siècle, aui arcb. de la Seine-Inférieure.
^ AnUmoine contre l'abbaye de Montivilliers, p. 311, manusc. d*un curé de Rouelles, nommé Dumont, en 1710, au presbytère de Rouelles.
* De Roberto de Burnovillâ, 11 lib. 4 solid., de remissione veteris firme de Estrutart. Magni rotuli scacc. Norm , sub regib. AnglicS' dans les Jdém. de la Soc. des ArUiq. de Norm., i. xv, p. 48.
^ Hères Joannis de Marâ, 14 lib., de decimii de Estrutart, ibid., p. 50-
En H98 le même héritier de Jean de la Mare verse encore sept livres à compte sur la dîme d'Étretat dont il réglera le total aux assises du pays d'Auge ^ . Enfin quelques mois après,les rôles de Véchiquier portent encore quarante livres reçues de Théritier de Guillaume, comte d'Arundel et de Sussex, pour la ferme d*Étretat2. Il est probable qu'il en fut ainsi jusqu'à la fin.
Le temps, sans toucher à la seigneurie terrienne da Fécamp, ni à la prévôté fiscale des seigneurs jde Bénouville , créa encore^ à Étretat une troisième puissance , la puissance militaire instituée pour la défense des côtes. Anciennement confiée à l'épée des sires de Fréfossé, cette plage fut détachée de leur manoir et prise par le roi luimême sous sa protection. Lors de la création du gouvernement particulier du Havre, par le roi Louis XIV, en 1665, Étretat devint une des capitaineries de cette province exceptionnelle. Il est probable qu'elle figura pour la première fois dans la grande revue des 12,000 hommes du gouvernement du Havre, qui fiit passée en 4674, au camp de l'Épine de Froidure, dans la plaine de Fougueusemare. En 4720, François Lenourry, seigneur de Serville, chevalier de l'ordre militaire de Saint- Louis était capitaine-général de la côte d'Estretat 3. Le 19 septembre 1749, lorsque Louis XV, visitant la Normandie, arriva au Havre-de-Gràce, la capitainerie d'Estretat envoya ses gardes-costes et ses dragons à M. le duc de Saint-Aignan, qui eut soin de les échelonner sur la route du roi *.
' Hercs Joannis de MarA, 7 lib. de decimâ de Estrutart de qaibus reddit compolum io Algiâ., ibid., t. xvi, p. 50.
' Hères comitis Willelmi... 40 lib. de (èrmà de Estratart et de Bernouville, ibid., p. 68.
' Les Églises de Varrondissemeni d'Tvetol, t. i, p. 292.
* Relalion de l'arrivée du Roi au Havre-de-Grdce, le 19 septembre 1749; in-folio.
La dernière puissance militaire dont on ait gardé le souvenir à Étretat est celle de M. de Grandval, à qui nous accorderons ici une mention honorable.
Jacques-Nicolas-Joseph Adam deGrandval, né à Étretat, vers 4740, s'enrôla comme volontaire à Tàge de dix-huit ans, pendant la fameuse guerre de sept ans, qui dura de 4756 à 1763. A force de travaux il était devenu, le 26 mars 4785, capitaine commandant la compagnie des grenadiers du régiment d'infanterie du Berry, conduit par le prince de Berghes. Revenu en congé dans sa famille après la guerre d'Amérique, il construisit, en 4786, le château actuel d'Étretat, qui resta son habitation jusqu'à sa mort. En rentrant dans ses foyers, il avait rapporté avec lui la croix du Mérite militaire de Saint-Louis. En l'an xui il était président du canton de Criquetot. Le 24 nivôse de la même année l'empereur Napoléon le nomma Adjudant de côte de la Direction d'artillerie du Havre. Son autorité s'étendait sur toutes les côtes maritimes, depuis la Seine jusqu'à la Somme. Il est mort à Étretat, en 4814, dans* l'exercice de ses fonctions, après avoir servi cinquantetrois ans. Il a laissé parmi nous la réputation d'un vrai soldat français.