LE CANAL ET LES INONDATIONS
Étretat compte deux mortels ennemis : la mer avec ses invasions , la terre avec ses inondations pluviales ; ce sont deux puissances conjurées contre une existence frêle et chétive; aussi, semblable au roseau, ce village résiste par sa faiblesse. Cependant, maintes fois, ces deux fléaux ont exercé contre lui leur action redoutable et terrible. La mémoire des hommes en a gardé le souvenir, l'histoire et les monuments en attestent les ravages :
faisons-nous un moment Técho de ces plaintes séculaires.
Un vague et frémissant retentissement des temps passés raconte qu'Étretat a été autrefois submergé et anéanti par la mer en courroux. On dit que, rompant ses digues, elle s'est ruée comme une lionne sur des chaumières sans défense et^ qu'elle a rempli de stériles galets le lit de la rivière, les jardins des pêcheurs et les champs du labourage. En fouillant dans les Boulexerds, on retrouve encore ces masses' de cailloux roulés par la fureur des flots. On dit que c'est en souvenir de cette antique submersion que l'on conserve le touchant usage d'aller chaque année bénir solennellement la mer le Jour de l'Ascension. Ce jour-lk le prêtre, armé de la croix, vient répéter à l'Océan cette parole que Dieu lui dit au commencement du monde : Tu viendras jusqu'ici et tu n'iras pas plus loin. Hùc usquè venies et non procèdes ampliùs.
Depuis long-temps , l'Océan est docile. Ce n'est plus de ce côté que vient le danger, il descend des vallons qui nous environnent, et ici nous avons, pour le prouver, malheureusement plus que des traditions. Ne parlons que de ce siècle, et rappelons combien fut triste, combien est resté de douloureuse mémoire, dans le cœur des habitants, le jour de la Pentecôte de l'année 1806. Ce jourlà, une trombe d'eau sortie de la mer est venue s'abattre à Vévigne, au fond du Petit- Val, et y a laissé d'énormes trouées que l'on voit encore. C'était sur les trois heures d'après-midi, au moment où l'on sonnait les vêpres qu'on ne put dire. Une heure après, le village était enseveli sous les eaux d'un nouveau déluge.
Pareil^malheur est arrivé La nuit du six de février,
dit une naïve complainte^qui fut chantée dans les campagnes parles troubadours de ce temps-là. Mais laissons,
dans les jardins, dans les champs, dans les rués, et jusqu'au pied de la Croix de Pierre, où, impie dans sa fureur, elle a déposé un énorme poulier.
» La cavée du Pelit-Val, trop étroite pour la masse d'eau qui y affluait, élargit violemment ses bords jusqu'à quinze et vingt mètres de largeur. Le torrent se précipita ensuite sur le Vicariat, sur le Clos-Saint, et sur toute cette partie du village confinée entre le chemin de Bénouville et la côte du Mont.
y> Cet espace ne lui suffisant pas, il brisa le fossé qui l'empêchait d'inonder les Verguies, puis il bondit comme une bête cruelle, à travers le Jardin-à-tout-le-Monde, le clos de la Poulie, la rue du Bec, le Château, la Passée, pour ne s'arrêter que bien avant dans le Grand-Val. Alors, tout fut inondé, depuis la côte de Saint-Clair jusqu'au Beau-Mouchel, et depuis le Beau-Mouchel jusqu'à qu'à la côte du Mont.
» Etretat ne présentait plus qu'un immense lac jaune, où l'on voyait culminer des toîts de chaume, des arbres et des maisons. De ce moment, la force du torrent fut amortie. Il s'étendit à son aise dans les cours, dans les jardins et dans deux cents maisons qui lui furent livrées sans défense ; l'eau avait ressaisi son antique proie, et elle régnait en reine dans ce vallon qu'on avait essayé de lui enlever au moyen d'un canal écluse. Car telle est la triste destinée d'Étretat, qu'il paraît voué aux grandes eaux, comme les premiers chrétiens étaient voués aux lions. Également au-dessous de l'alluvion et du niveau de la mer, tandis qu'il se défend avec ses digues contre l'Océan, il se livre pieds et poings liés à la masse des eaux pluviales.
]» A ce moment, tous les habitants étaient montés dans leurs greniers et sur les toits. Bon nombre, pris dans leur lit, ne se réveillèrent qu'aux cris de leurs voisins,
déjà Doyés dans leurs maisons. 11 y eut un quart-d'heure où Ton n'entendit, de tous côtés, que des cris de détresse et des hurlements affreux. Le terrible mot de sauve la vis retentissait de toutes parts. Il était nuit encore, et les marins du Perrey , que l'inondation n'avait pas encore atteints, ne savaient sur quels points diriger leurs barques et leurs canots. Faut-il s'étonner que, dans un pareil désordre, quatre personnes aient péri. On doit être surpris que la mort se soit contentée d'un si petit nombre de victimes ; elle pouvait, ce jour-là, moissonner plus de quatre cents habitants.
» Au nombre des victimes furent une veuve et sa fille ; elles habitaient, depuis longues années, un réduit où elles étaient nourries par leur famille et par les âmes charitables. Plusieurs fois leurs enfants, trop pauvres pour les prendre toutes deux ensemble, avaient essayé de les séparer ; l'un devait se charger de la mère, et Vautre de la fille. Mais jamais elles n'y avaient consenti. L'idée d'une séparation leur était plus insupportable que leur misère. Eh bien ! cet attachement leur a coûté la vie, et la mort même n'a pu les séparer. Tant de générosité méritait peut-être un meilleur sort.
» Une autre femtne, l'épouse de Nicolas Lemonnier, vieux pêcheur des falaises, qui avait passé sa vie à remuer les rochers de la côte, avait été sauvée par les soins de son mari. Prise de regret, elle retourna chez elle pour emporter quelque chose de la maison. Elle ne put retrouver la porte, et n'eut que là force de se jeter sur son lit pour y mourir. Huit jours après, il fallait voir le vieux pêcheur des rochers remuer péniblement, avec la bêche, les vases de l'alluvion, pour chercher, au milieu de ses meubles, le corps de sa compagne.
» La dernière victime fut la fille Quibeuf, qui, le matin,^ se sentit flotter dans son lit avec sa mère. Elles voulu-
rent sortir, mais, devant la porte était un abtme dont il était impossible de mesurer le fond ; il fallut rentrer chez soi pour y attendre la mort. Comme dernier refuge, elles grimpèrent sur les barres de leur métier à calicot, mais Feau, gagnant toujours, menaçait, dans cpielques minutes, d'arriver jusqu'au sommier. Elles allaient être étouffées. La fille, alors glacée par le froid, et effrayée par la mort, se laissa tomber dans l'eau, et y périt. La mère, doublement épouvantée par le trépas de sa ûlle et par le sort qui la menaçait, prit le parti de crever le plancha avec sa tête, et se fraya ainsi un passage entre deux solives. Ce fut à son grenier que des matelots la recueillirent plus morte que vive. Après l'événement, tout le village est venu voir le trou par où une femme de soixante ans avait passé. On s'étonnait, car il n'y avait pas de quoi passer la tête.
» Pendant ce temps, une vingtaine de barques étaient à flot, et parcouraient le village dans tous les sens. Déjà Jean Beaufils, Jean Coquin, Louis Énault, Martin Yatind, Jean Énault, François Argentin, Pierre David, François Yallin, et tant d'autres, avaient fait plusieurs voyages. La marche était difficile à travers les haies, les fossés, les murs, les arbres et les toîts des maisons; mais déjà ils semblaient habiles contre ce nouveau genre d'écueils. Parfois, le courant les jetait sur des fossés et contre des maisons ; alors, ils mettaient pied à terre, et, l'eau jusqu'à la ceinture, ils renflouaient leurs barques étonnées de ce nouveau genre de navigation. Aujourd'hui, on remarque, dans toutes les maisons, de larges trouées faites au toit de chaume. C'est par-là que les habitants se sont sauvés. Un débarcadère fut établi. On vit naviguer sur ce lac fangeux, comme celui de la mort, des femmes, des enfants, qui disaient adieu à leurs pauvres chaumières. On partait, et l'on ne savait quand on pour-
rait revenir. Les mères pleuraient en laissant là le berceau du nouveau-né qu'elles emportaient demi-nu dans leurs bras, et les vieillards se plaignaient à Dieu de leur avoir montré un pareil spectacle une troisième fois avant de mourir. C'était chose à fendre le cœur que de voir cette colonie de pauvres gens qui naviguaient à l'aventure, et n'avaient plus d'autres demeures que des nacelles flottant sur l'onde ^. »
La charité acheva une journée que le courage avait si bien commencée, chacun se partagea les pauvres inondés. Le presbytère fut transformé en une vaste hôtellerie, où furent accueillis tous ceux qui n'avaient point d'asile. Quand j'entrai dans la maison paternelle, le 4 octobre, je trouvai le foyer embelli de huit nouveaux hôtes. « Voilà notre nouvelle famille, me dit ma mère avec un sourire où rayonnait la joie la plus pure, tout le monde a fait comme nous. » C'est là le beau caractère des habitants d'Étretat, ils sont indigents mais ils s'aiment entr'eux ; ici tout ce qu'a le pauvre est au pauvre.
De grands efforts furent tentés pour réparer ce malheur. Jamais, jusqu'au désastre de Monville, en 1845, la charité publique n'avait opéré autant de prodiges. Par tout le département ce fut une louable émulation pour soulager les inondés d'Étretat, d'Yport et de Fécamp. Dons de la femille royale, allocations nlinistérielles, votes des conseils municipaux, collectes à domicile, souscriptions dans les journaux, quêtes dans les églises, concerts, loteries, messes en musique, comités, circulaires administratives, lettres pastorales, tout fut mis en œuvre et la. bienfaisance revêtit toutes les formes. On recueillit près de 150,000 fr., qui, bien distribués, séchèrent bien des larmes. La charité se montra grande comme le malheur.
♦ Les Irumdaiions. Rouen, Périaiix, i8i2. - Revue de Rouen, octobre 1912.
Là marine bt là pêche.
Tout porte à croire qu'Étretat fut autrefois un point maritime fort important et que jamais sa rade n'a été oubliée depuis les Césars jusqu'à Napoléon. Au milieu des ruines romaines fouillées dans les environs, on trouve des hameçons avec des instruments de labourage , et des arêtes de poisson à côté de défenses de sanglier, ce qui prouve que depuis long-temps la population était à la fois agricole et maritime. Sur les bords de la mer on recueille parfois des médailles anséatiques et des monnaies vénitiennes marquées au lion de Saint-Marc.
En 1826 j'ai ramassé moi-même sur le sable du rivage deux pièces d'or que la Commission des Antiquités déclara être un Edouard III, roi d'Angleterre, et un florin d'or frappé en France som Charles V ^ . Après les grandes marées de 1840, on a recueilli, sur les roches de la Fontaine, 40 kilogrammes de minerai, que M. Girardin reconnut être du cuivre provenant de la Cornouaillé.
Le cartulaire des abbayes nous découvre une partie de la richesse maritime de notre pays. Richard II, dans une charte donnée en 1 024 à l'abbaye de Saint-Wandrille, lui confirme la possession d'une barque exempte de tout péage sur toute la côte, propre à se livrer à toute espèce de pêche et à circuler dans tous les ports de la Normandie. La franche-nef de Fontenelle n'était pas la seule que possédât Étretat. M. Fallue nous parle de la franchenef de Fécamp, et les archives de Saint-Georges de Boscherville revendiquent une nef affranchie sur cette plage que se disputaient plusieurs puissances féodales.
' Procès-verbaux de la Commission des Anliquilés de la Seine- Inférieure. — Séance da 23 Uéc. 1826. — A la préfect. de Rouen.
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Le Vallasse aussi avait eu dès sa fondation Une nef à Étretat pour Tapprovisionnement du monastère. Ce droit lui ayant été contesté par le prévôt du lieu à la fin du XIII** siècle, l'affaire fut portée au tribunal du bailly de Caux, en la vicomte de Montivilliers. Le mardi d'après la Nativité de saint Jean-Baptiste, de Van 1301, Jehan de Brye, tenant les assises du roy à Montivilliers, rendit un jugement favorable au frère Jehan, abbé du Vallasse. L'archiviste du monastère, en classant cette pièce au chartrier, l'intitula : « Ressaisine à nous rendue, par les officiers, de la droicture qu'avons du franc-poesson amené au port d'Estrutat ^ . »
En 1509 une nouvelle querelle s'éleva à ce sujet. Le procureur du roy réclamait des religieux l'impôt du francpoesson amené au port d'Estretat par une nef dit dict port qui faisoit la coutume de l'abbaye. Le procès fut plaidé : les moines citèrent, pour leur défense, des chartes des rois d'Angleterre et une coutume immémoriale ; les té^ moins ouïs et les écrits parcourus, le lieutenant du bailly de Caux rendit sa sentence aux assises de Montivilliers, le 7 novembre 1519 : par cet arrêt maître Robinet Regnart, prévost d'Estretat, fut obligé de restituer à l'abbé l'argent qu'il en avait reçu 2.
Nous croyons que la grande raison pour laquelle tant de saints monastères voulaient avoir leur barque à Étretat, était la pêche du poisson très-abondante dans ce port. Ces maisons nombreuses, astreintes au maigre toute l'année, trouvaient sur notre marché un approvisionnement certain et perpétuel. Les moines recherchaient Étretat pour son poisson, comme ils recherchaient Leure et Bouteilles pour leurs salines, et Dieppe pour son passage en Angleterre où ils avaient des prieurés.
' Carlulaire du Vallasse, copie du xvi« siècle, ii° 44, au\ archives départ, de Rouen.
' Id., Ibid.
Le temps sans doute ne fit qu'accroître notre marine. Elle était florissante au xiv® siècle, à une époque où la France maritime n'était pas encore formée et où T Europe était dans une pleine décadence. Un manuscrit du règne de Philippe de Valois, publié au commencement de ce siècle, nous donne un précieux renseignement sur Tétat de la marine française au commencement de la guerre de ceut ans. C'est « le compte de François de Lospital, jadis clerc des arbalestriers du Roi, touchant les recettes et mises par lui faites à cause de la grande armée de la mer. Tan 1340, sous le commandement de M^ Hugues Quieret, amiral de France, et sire Nicolas Behuchet, conseiller du Roi, son dit seigneur, laquelle armée fut déconfite devant l'Ecluse , le 24 juin 4340. » Cette pièce, publiée en 4809 et en 4819, par M. Traullé, d'Abbeville * , est du plus haut intérêt pour le pays qui nous occupe. On y trouve qu'Etretat fournit cinq nefs ou vaisseaux k la flotille normande, composée de 458 navires. Le contingent d'Etretat était égal à celui de Cherbourg et de Pont- Audemer, et supérieur à celui de Touques, de Fécamp et du Quief-de-Caux.
Par cette pièce, nous connaissons non-seulement le nombre , mais çhcore le personnel des barques sorties du port d'Etretat. Mais ici laissons parler le texte du brave clerc des arbalestriers. « Estrutat : Jehan Tibout, seigneur; Picart Gracebours, maître; Michel Bufiard, maître; Jehan Dugardin, seigneur; Jean Dumontier, maître; le même nom, seigneur; Robert du Heamet, seigneur; Pierre du Moutier, maître; le même nom, seigneur; Robert de la Hese , maître ; Guillaume Bertin , seigneur ; Jehan Marescot, maître. »
' Abrégé des annales du commerce de mer d'Abbeville , par M. Traullé, ancien procureur du Roi, membre du conseil municipal, in-4', Abbcvitte, Boulanger- Vion, 1819. — Notice sur le commerce de mer d'Abbeville, par le même, in-8", Abbevilte, 1809.
Depuis que je connais mon pays, e'est-à-dire depuis trente ans , j*ai toujours compté sur le perrey le même nombre de barques de pêche. Le chiffre s*est constamment tenu de 25 à 30, selon la prospérité des temps. La forme des bateaux est à clin, suivant le type séculaire de cette terre traditionnelle. Les marins qui les montent sont de 200 à 250. Nous allons raconter comment se fait la pêche à Étretat, depuis plusieurs générations.
Aussitôt qu'une barque [paraît en rade, arrivant de la mer, des coups de conque, semblables à ceux que font entendre les insulaires de TOcéanie, indiquent le nom du bateau au momse de terre qui court crier aux femmes de réquipage de venir en hâte virer au cabestan.
Ëtretat, n'ayant pas de port creusé, est parfois obligé, pour tenir ses barques à Tabri de la mer et des coups de vent, de les liisser, à force de bras, jusqu'au niveau des premières maisons. Presque toujours ce sont les femmes qui font ce travail, qui est énorme. Ce système de porter à bras les navires est vieux et primitif; c'était celui de la marine des Gaules , le nom de port se tire de ce mode de transport mécanique. L'antiquité celtique n'a point connu les ports creusés, les havres naturels n'ont commencé h être fréquentés qu'au xii® siècle, les havres faits de main d'hommes sont bien postérieurs parmi nous. Sous les Gallo-Romains, comme sous les Franco- Normands, on tirait les navires à force de bras et dQ machines, suivant Texpression du poëte.
Trahit siccas machina carinas.
Le bateau d'Étretat, une fois viré sur le perrey et fixé à sa place accoutumée, l'équipage descend dans des mannes le poisson pris à la pêche, et l'étalé avec orgueil aux pieds des acheteurs. Alors le maître le met à prix, et une fois adjugé au dernier enchérisseur on le compte,
on le lave , on le place dans des^ paniers d'osier , on le couvre de paille et on le charge dans des fourgons, que des mareyeurs conduisaient autrefois à Rouen et k Paris. A présent ils se contentent de les diriger jusqu'à la plus prochaine station du chemin de fer. Plus anciennement on portait la pêche à dos de cheval , dans de grands paniers, et Ton chassait ainsi une file de rosses par des cavées profondes, qui portent encore le nom de chemin des Chasse-Marée,
Le genre de pêche varie beaucoup selon les saisons. La pêche du maquereau, la seule qui soit restée florissante à Étretat , a lieu pendant les trois mois d'été. Elle ne rapporte guère à chaque pêcheur que l'étroit nécessaire de sa maison. C'est un spectacle agréable que de voir, à la fin d'une belle journée, cette rade si austère s'animer tout-à-coup par la présence de barques aux voiles noires , et ce perrey , naguères si désert , se couvrir à l'instant d'une population active et laborieuse.
La pêche du hareng a lieu vers la fin de l'automne, et ce n'est déjà plus à Étretat qu'elle se fait. Ces frêles embarcations vont jusque dans les mers de Dieppe, d'où elles rapportent une modique somme qui sert à chaque marin pour passer l'hiver avec sa nombreuse famille.
Il n'en était pas ainsi dans les temps passas. Aussi faut-il entendre les vieux marins parler des pêches anciennes. Alors la rade d'Étretat abondait en merlans, soles, carlets, limandes, etc.; le mulet, le bar, le grelin habitaient les deux extrémités de la baie. L'anguille hantait les fontaines et les eaux demi-salées. L'huître, la moule, le vignot en pavaient le fond pour ainsi dire. Le homard, le tourteau, l'étrille remplissaient les houles et les creux des rochers. Le congre pesant et tardif venait à chaque marée visiter les bancs du rivage. Outre ces faces indigènes , la mer ramenait à des époques connues
de nombreuses tribus de poissons aux écailles d'or et d'argent.
Le hareng surtout , le hareng est Tobjet de leurs vifs et éternels regrets. Ce poisson voyageur, qui chaque année descend des mers du nord pour enrichir nos côtes, n'y passe plus que par petites colonnes; encore sontelles harcelées par les chiens de mer qui s'y attachent, comme les corbeaux suivent les grandes armées pour en dévorer les débris.
« Dans le temps de la guerre, disent nos vieux matelots, on ne se donnait pas la peine de tendre les applets : les harengs bondissaient jusque sur le galet; les parcs sédentaires de la côte en étaient si pleins à chaque marée que les bras ne suffisaient pas pour les vider à la bassemer. On prenait les harengs avec des lanets, avec des paniers , avec des seaux , avec des râteaux ; les mauves flamandes qui^ suivent les bancs de harengs étaient si nombreuses qu'elles venaient arracher le poisson de la main des pêcheurs, et, pour les écarter, on était obligé de les frapper à coups de bâton ; et quand nous revenions le matin au soleil, nos paletots étaient tout couverts d'écaillés de harengs, véritables pièces de dix sous.' »