‹ Étretat, son passé, son présent, son avenirChapitre 6 sur 10 · LOUIS XVI, NAPOLÉON · texte numérisé non relu

LOUIS XVI, NAPOLÉON

La pêche côtière n'est pas le côté le plus brillant de la plage d'Étretat. A nos yeux son avenir n'est point commercial, mais militaire. Dans le passé cette rade renferme plusieurs pages d'histoire qui sont^des hommages rendus à ses avantages naturels, et qui, pour nous, sont les gages

d'une prospérité future. Posons en quelques lignes ces jalons du passé, vrais fleurons de la couronne historique de notre patrie.

L'excellence de la baie d'Ëtretat, la profondeur de ses eaux, le niveau du vallon abaissé bien au-dessous de la pleine-mer, Tabri que prêtent à la rade les deux grandes jetées de pierre taillées par les mains de la nature et qui s'avancent en mer jusqu'à deux cents mètres de distance, tout cela a fixé depuis des siècles l'attention des ingénieurs, des amiraux, des ministres et des rois. Chose digne de remarque, toutes les fois que, dans le passé, on a voulu organiser une marine en France, toujours on s'est occupé d'Étretat. François P^, en restaurant d'une mamles lettres et en protégeant les arts, a voulu poser de l'autre les fondements de notre puissance commerciale et maritime. La fortune de Jean Ango et la création du Havre-de-Grâce, seront, en Normandie, les grandes traces de cette nouvelle gloire que je revendique ici pour le vainqueur de Marignan.

Ce grand prince fit presque toujours la guerre. C'était là un triste héritage que lui avaient légué ses belliqueux prédécesseurs. L'Angleterre se souvenait de cette fameuse guerre de cent ans dont les feux venaient de s'éteindre. Elle conservait toujours un pied sur ce sol français qu'elle avait long-temps possédé. Sans cesse elle le voulait envahir, et constamment elle menaçait cette Seine que ses flottes avaient si souvent remontée. Pour résister dignement, François I" voulut avoir sur la Manche un port qui pût contenir de grandes armées navales.

Ce' dessein arrêté, dit l'abbé Pleuvry, le roi envoya l'amiral de Bonnivct pour examiner les côtes de la Normandie. La mer commençait déjà à s'éloigner du port d'Harfieur. Cette ville, cachée dans une espèce de golfe, ne pouvait plus veiller par ses navires à la sûreté des

peuples. On jeta les yeux sar Ëtretat, l'embouchure de la Touques et les marais du Havre-de-Grâce. Ce dernier endroit l'emporta, il fiit jugé plus commode par Favantage de sa crique et plus important par Fembouchure de la Seine. On informa, dit François P*", qu'au bailliage de Caux, au port de Grâce, était le lieu le plus convenable pour l'ouverture d'un havre *.

Louis XIV revint sur l'idée du roi-chevalier, il était écrit, dans la destinée de notre village que les plus grands princes s'occuperaient de son humble existence. Colbert alors agrandissait et ennoblissait la France ; il fondait ces établissements d'industrie que nous n'avons pas encore dépassés. Il imprimait sur le pays le sceau de son génie qu'on reconnaît encore dans toutes ses créations. La marine et le commerce le préoccupaient sans cesse, il vit avec peine la Manche dégarnie de ports militaires. Dès 1 689 , il semblait prévoir le désastre de La Hougue , qui n'aurait pas été irréparable si Cherbourg ou Étretat eût existé. Nous ne saurions dire quelle raison fit avorter les projets du plus grand ministre du grand siècle. L'histoire n'a enregistré que son bon vouloir pour notre patrie et son amour pour la marine 2.

Après Louis XIV, celui qui ressuscita la marine française du tombeau où l'avait précipitée le règne de Louis XV, ce fut l'infortuné Louis XVI. La guerre de l'indépendance a montré, pendant cinq ans, sur toutes les mers, le pavillon français vainqueur du léopard de l'Angleterre si souvent l'arbitre de l'Océan. Au^plus fort de la querelle, le gouvernement eut la pensée de créer un port de roi sur les côtes de la Manche : Cherbourg et Étretat furent étudiés et mis en présence. M. Lamblardie, ingénieur du port du

* Hiêloire de la vilk du Havre, par Pleuvry. — Remarqua sur la vUle du Havre de Grdce, par François Biot, manuscrit.

* Histoire manuscrite du Havre, par te prêtre François lieveziet.

Havre, et Tun des hommes les plus distingués de son temps, fut envoyé plusieurs fois à Ëtretat pour lever des plans el faire des sondages. Il forma un magnifique projet dont il envoya tous les détails au ministère de la marine. Dans son excellent Mémoire sur les Côtes de la Normandie, il nous a laissé une esquisse de son grand travail et une planche représentant le port et le bassin qu'il voulait créer à Étretat. Nous extrairons de son livre les deux pages qui nous concernent.

« Étretat, petit port de pêcheurs, est situé à Tembouchure d'un vallon de 260 toises de largeur, mesuré d'un escarpement à l'autre. La plage où les bateaux peuvent aborder a 500 toises de longueur; deux caps, qui s'avancent dans la mer jusqu'à 100 toises de distance réduite, la terminent à droite et à gauche, et forment une baie rentrante en croissant, à l'abri des vents depuis l'ouest jusqu'au nord-est, en passant par le sud.

» Le sol du vallon qui répond à cette baie se trouve, sur plus de 350 toises de longueur, de plusieurs pieds au-dessous du niveau des hautes mers. Tout le village d'Étretat, établi dans cette partie du vallon , n'est préservé des irruptions de la mer que par une digue naturelle que les vagues ont formée avec les seuls cailloux qui proviennent des deux parties saillantes de la côte qui circonscrivent la baie; aussi la grosseur des galets dont cette digue est formée ne dépasse pas communément celle d'un pouce cube.

» Cette baie naturelle comprend une étendue de plus de 40,000 toises superficielles qui n'assèche jamais. Nous nous sommes assurés, par des sondes que nous avons fait faire, au mois de décembre 1780, qu'à 20 toises du bord de la plagejon pouvait y mouiller par trois et quatre brasses d'eau à marée basse. Cette profondeur va toujours en. augmentant, à mesure qu'on s'éloigne du rivage ; en sorte

qu'à 200 toises on peut mouiller par huit brasses d'eau de basse mer. »

L'auteur ajoute un projet de Port de Roi.

« Ce projet consiste dans deux avant-ports , protégés par deux digues de pierres perdues et dans un bassin de 350 toises de longueur sur 100 de largeur. Le bassin de 35,000 toises de superficie serait établi dans la partie la plus basse d'Etretat, et les deux avant-ports, occupant toute la largeur de la baie, auraient ensemble plus de 90,000 toises superficielles.

« Par la position avancée du cap d'Aiitifer, aucun vent

ne serait défavorable pour entrer dans le port; et les

côtes, qui fuient le large à droite et à gauche, en facilite-

• raient la sortie presque de tous les vents, en portant soit

sur un bord, soit sur l'autre.

» On doit sentir combien une position semblable serait intéressante, surtout en temps de guerre, pour le commerce de la Manche et principalement pour celui du Havre. On peut dire même que ce projet est'lié avec celui de Cherbourg, en consiJérant le point d'Étretat comme un posta avancé de la grande armée navale; et que celui que nous proposons, ou tout autre qui pourrait être meilleur, mérite, sous beaucoup de points de vue, l'attention du commerce et la faveur du gouvernement i. »

Il était dans la destinée de Napoléon d'attacher son nom à toutes les idées grandes et utiles à la patrie. Il eût été digne de l'homme de génie qui a poursuivi avec tant de persévérance l'idée la plus française dont nos annales fassent mention, il était digne de lui, dis-je, de recueillir cet héritage légué par de grands rois, amis de la gloire nationale. Mais, accablé par ses armées de terre, il ne put relever la marine ni creuser des ports.

* Mémoire sur les côtes de la Baule- Normandie, par Lamblardie» fngéDieur, IIavre-de>Grâce, Faure, 1789.

Dans mon enfance, j'ai toujours entendu répéter que bien des fois ce grand entrepreneur avait envoyé lever les plans d*Étretat. Comme Lamblardie, il voulait créer deux avant-ports, couverts et protégés par deux digues de pierres perdues , qui auraient embrassé toute la baie , puis creuser un bassin dans la partie la plus basse du vallon. Pour un telle entreprise on ne lui demandait que 30,000,000, somme modique si Ton considère l'importance et Tutilité du travail. Aussi quelques personnes prétendent qu'un décret impérial, daté d'Ulm, le lendemain de la prise de cette ville, affecte une pareille somMie pour la construction du port d'Étretat. Outre le port, l'Empereur devait construire onze forteresses sur les différents mamelons qui environnent Étretat ; il voulait en faire une place imprenable, qui pût résister k toutes les forces de l'Angleterre. Mais ce projet gigantesque est tombé avec l'homme extraordinaire qui l'avait conçu. On ne sait pourquoi personne n'a relevé cette idée du grand capitaine. Étretat est pourtant le seul point entre Cherbourg et Boulogne où l'on puisse établir un port militaire dont la marine française est si dépourvue dans ces parages.

Depuis la paix de 1814, qu'est-ce donc qui [aurait empêché de reprendre une idée qui fut celle de François 1®»^ et de Bonnivet, de Louis XIV et de Colbert, de Louis XVI et de Napoléon? L'état de nos finances, qui a permis tant de canaux, tant de grandes routes, tant de chemins de fer, tant de ports et de bassins de commerce, aurait bien pu autoriser la création d'une belle rade , d'une baie de refuge, d'un port de relâche, au milieu de la Manche, la mer la plus dangereuse et la plus fréquentée de l'univers.

La côte de France n'offre pas, comme celle d'Angleterre, des angles saillants et rentrants, qui forment des baies renfoncées et des. ports naturels, dans lesquels le navigateur trouve un abri sûr contre les tempêtes. Le

rivage du Sussex est à Tabri des vents de Touest et du nord-ouest, les plus terribles de tous, tandis que la plage de la Haute-Normandie est constamment rongée, minée et corrodée par les tempêtes de Fouest et du nord, les plus formidables qui soient sorties de Tantre des vents. Elle n*a donc pu conserver ni baies ni pointes saillantes,, et les angles qu*elle forme dans son pourtour sont tellement ëmoussës et arrondis qu'elle ne présente, dans toute sa longueur, que de grandes courbures aplaties et uniformes.

n nous faut donc, à nous, vaincre la nature, suppléer à son impuissance ou à sa mauvaise volonté. Le port d*Étretat, tel que le concevait Lamblardie, deviendrait Vaub&rge de la Manche. Là , relâcheraient à leur gré, les caboteurs de la côté et les navires de commerce qui auraient manqué les ports du Havre, de Dieppe ou de Fécamp, et les bateaux à vapeur qui remorquent les convois retenus par les vents contraires. En temps de paix ce serait une magnifique hôtellerie pour la marine du commerce, en temps de guerre ce serait un superbe arsenal militaire, le rival de Portsmouth, qui est en face.

Mieux qu'à Boulogne , on y réunirait une flottille ; comme à Cherbourg, on y rassemblerait une escadre. Pendant les guerres de l'Empire, les corsaires français étaient sans cesse mouillés en rade d'Etretat. Dans de nouvelles guerres, les corsaires à vapeur, appelés à jouer un grand rôle, feraient d'Etretat le centre de leurs opérations, sur toute cette Man.che toujours couverte de navires anglais. Je ne sais pourquoi j'ai cette confiance dans l'avenir de mon pays, mais du jour où la France voudra se créer une marine, ce jour-là elle s'occupera d'Etretat. Je ne sais si je vivrai assez pour voir cette glorieuse transformation de mon pays; mais si je devais descendre demain dans la tombe, j'emporterais avec moi cette foi en sa résurrection comme en la mienne.

LA RfVltRI. — Là BOHÉHIBiflft. — LBS PUITS.

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