‹ Étretat, son passé, son présent, son avenirChapitre 7 sur 10 · LA FONTAINE · texte numérisé non relu

LA FONTAINE

Parmi les éléments de prospérité du port qu'il voulait créer, M. Lamblardie comptait surtout les eaux souterraines qui abondent à Étretat. Il espérait former avec elles une retenue où chaque jour elles se seraient amas-^ sées comme dans un réservoir. De temps en temps, au moyen d*écluses de chasse, il les eût précipitées comme on torrent sur le lit du port dont elles auraient balayé les vases.

Ces eaux souterraines proviennent d'une rivière dispa^ rue qui coulait autrefois dans le Grand- Val et qui se jetait à la mer à Étretat. Elle sortait de terre à Grainville^ l'Alouette, sous une butte naturelle que l'on montre encore et où fut placée jadis l'église du village i. Elle devait prendre sa source à ce plateau de Beaumont, ligne du partage des eaux qui sépare les deux versants de la Seine et de l'Océan. Comme le Saint-Grothard voit sortir de ses flancs le Rhin et le Rhône, s'avançant par des chemins opposés, Beaumont voyait sortir de ses coteaux la rivière de Bolbec et celle d'Étretat qui se tournaient le dos.

La rivière d'Étretat passait à Auberville-la-Renault, où elle faisait marcher des moulins. On raconte que de grands procès eurent lieu autrefois pour ces moulins qui ne sont plus. On montre encore dans quelques fermes les vannes enfouies de ces usines délaissées. Dans tout

' Les Églises de VarrondissemerU du Havre, t. ii. ^ VÊlreUU souterrain, i'^ série, p. 6.

le parcouifs du vallon les paysans font roir sa trace M sable aride de son ancien lit ; les moissons n*y prospèrent pas. Enfin à Étretat môme on peut citer, comme une dernière preuve, la me du Bec qui signifie littéralement la rue du Ruisseau.

Mais ce ne sont pas seulement les hommes des champs qui ont gardé le souvenir de la rivière d*Étretat, les géographes, les géologues, les hydrographes, les touristes môme en ont tous constaté l'existence . Tous les ouvrage» sur ce pays en font mention, Lamblardie, dans son Jlf^moire sur les côtes de la Normandie ; Noël de La Morinière, dans ses Essais sur le département de la Seine-Inférieure ; Yingénieur Leboullenger, dans son Voyage manuscrit dans laSeine-Inférieu/re, et M. Passy, dans sa Description géo* hgique du môme département. Les anciennes cartes géographiques en donnent le tracé complet. Nous avons consulté la belle collection de cartes qui existent au dépôt de notre Bibliothèque Impériale, et nous avons trouvé une forte rivière tracée sur une carte manuscrite de la fin dû XVI* siècle, et jusque dans une carte italienne intitulée Dueato di Normandia, Voyez encore, si vous voulez, une vieille carte de 1620, intitulée : Description du pays de Nor. mandie; la carte de Normandie, dans le recueil des Plans et profils de toutes les principales villes et lieux considérables de France, par Tassin, géographe du roy, en 1631 ; le Normandia ducatus, de Guillaume Blaeu, vers 1630 ; la Carte du duché de Normandie et celle du pays de Caux, dans V Atlas de Gérard Mercator, en 1638 ; la Carte du pays de Caux, dans le Théâtre géographique du royaume de France, imprimée à Amsterdam, chez Jean Jansson, pour Melèhior Tavernier, de Paris ; le Nouveau Théâtre du Monde, de Henri Hordires, imprimé à Amsterdam, en 1641 ; la Carte du dvjthA et gouvernement de Normandie, par Sanson, d'Abbeville, en 1650, 1667 et 1669; la Topographie de la

Gaule, imprimée à Francfort en 1657, et enfin la Description du pais de Caux, par Salomon Rogers ; partout vous verrez figurer, dans tout son cours, la rivière d*Etretat, qui tantôt prend sa source à Grainville-Laboullée, comme dans V Atlas de Gérard Mercator, tantôt près Gaudertile, comme dans la Topographie de la Gaule.

Mais k quelle époque cette rivière si bien constatée a-t-elle cessé d'arroser la grande vallée d*Étretat ? Toutes ces cartes, tous ces atlas, tous ces monuments géographiques de 1613 k 1657 retraçant toujours le cours de notre antique ruisseau, il s'ensuivrait qu'il existait encore dans la pi'emière moitié du xvii® siècle. M. Fiquet, ancien notaire à Criquetot-l'Esneval et actuellement conseillergénéral de ce canton, homme intelligent et fort instruit des choses du pays, nous a assuré avoir vu, dans son étude, un acte du milieu du xvii® siècle qui mentionnait k Pierrefique une pièce de terre bornée par la rivière. C'est, en efifet, vers cette époque que la tradition locale place la disparution de potre petit fleuve cauchois.

Mais si l'on ignore l'époque précise de la disparution, en revanche, on en connaît très-bien la manière. Voici, disent les vieillards, comment eut lieu cet événement :

La scène se passe k Grain ville-l' Alouette. Une bohémienne était en voyage, cherchant sa vie, et portant son enfant sur son dos. Un soir, elle vient frapper k la porte du moulin que la rivière faisait tourner, k deux pas de sa source, demandant du pain pour manger et de la paille pour dormir dessus. Le meunier, homme dur et cruel, l'écoute sans pitié et la chasse hors de sa maison. « Malheureux, lui dit la fée aux doigts puissants, tu t'en repentiras I » En eflet, pendant la nuit, son moulin avait cessé de tourner et la rivière avait disparu sous terre.

Ces eaux se frayèrent un chemin sous la vallée, et, à luarée basse , elles surgissent du sein des galets après

avoir alimenté les puits du village. La manière dont Teau se répand dans ces puits mérite de fixer l'attention de Tobservateur : la marée haute arrête Tépanchement des eaux et les fait refluer ; alors la rivière se grossit et inonde les canaux les plus élevés; la mer se retirant ensuite , l'eau reprend son cours ordinaire et forme cette fontaine où les femmes d'Étretat vont laver le linge de leur maison et les vêtements de la famille ^

« A l'heure où la mer en descendant découvre les sources, presque toutes les femmes du pays arrivent avec leur paquet de linge sur le dos ; elles font au moyen de leur battoir un bassin en écartant le galet, puis elles se mettent à genoux et travaillent jusqu'à l'heure où la mer vient prendre possession de son lit. L'époque du mois et la saison font beaucoup varier le moment des séances k la fontaine.

» Il serait exact de dire qu'il n'y a pas d'heure à Étretat ; les repas, les occupations, les travaux, les plaisirs, dépendent de la marée haute et de la marée basse.

» De cette manière, c'est tantôt le matin, tantôt au milieu du jour, tantôt la nuit que les femmes se rassemblent à la fontaine. Une marée manquée mettrait un grand désordre dans le ménage des pécheurs, attendu qu'ils n'ont point un tel luxe de linge qu'ils puissent se dispenser de le blanchir souvent.

» La nuit , du haut des falaises ou de la mer , c'est un aspect singulier que celui de ces femmes avec chacune leur lanterne posée sur le galet; il semble voir un grand nombre de lucioles, de vers luisants, répandre ça et là leur lumière phosphorescente.

» Je parle avec une sorte de complaisance de la fontaine, parce que c'est là que se débitent toutes les nou-

' Dcncript. géologique du départ, de la Seine-lnf., par M. Passy, p. 300, Rouen, 1832.

y^ljLes du pays; c'est là que Ton parle de tout et de tous, que Ton discute, que l'on juge, que Ton absout, que l'pn condamne ; rien ne peut se soustraire au tribunal de la fontaine ; personne ne peut décliner sa juridiction. Les airs administratifs du maire y sont appréciés comme un regard qu'une jeune fille a détourné de son livre , à la messe du dernier dimanche ; la fontaine tient lieu d'une bourse, d'un café, d'un journal, de vingt journaux. C'est là qu'on apprend les nouvelles des marins à la pêche ; c'est là que l'on commente les amours et les mariages ; on y dit comment s'est vendu le poisson à Fécamp, combien au Havre ; on y raconte les sinistres causés par le dernier coup de vent, les rêves que l'on a faits la nuit; il est littéral de dire que l'on sait tout à la fontaine, et même un peu davantage i. »

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