‹ Étud3s critiques sur la BibleChapitre 9 sur 11 · LXV-LXVH, LXXXII · texte numérisé non relu

LXV-LXVH, LXXXII

gieuses de leur temps, et que sauf l'organisation matérielle du culte, la religion des israélites de cette époque, comme celle de l'époque qui avait précédé, se rattachait directement aux anciennes croyances des patriarches et n'avait pas été pénétrée par le mosaïsme.

Cette absence de l'œuvre de Moïse dans la vie générale du peuple, depuis la mort de Josué et des soixante-dix anciens élus dans le désert jusqu'aux derniers temps de la monarchie, est bien encore plus sensible dans les institutions civiles et dans les mœurs domestiques. L'idée fondamentale du mosaïsme, la théocratie, n'est conservée que dans un groupe fort peu considérable d'israélites, je veux parler des prophètes, qui ne cessèrent jamais de la soutenir ; mais elle resta étrangère à la masse de la population, elle ne pénétra pas dans les lois, elle ne passa pas dans les croyances générales. L'établissement d'une royauté terrestre et humaine en Israël en est une preuve sans réplique. Si le mosaïsme avait dominé dans la maison de Jacob, jamais les Hébreux n'auraient eu la pensée de se donner un homme pour roi. Leur roi était l'Éternel \ Ce fut l'opinion de Samuel, * elle continua à être celle des prophètes2. La demande que les israélites firent à Samuel de leur élire

1 Samuel, xn, 12.

2 Ibid., vu, 7-9; Osée, xm, 10, 11; Esaïe, xxxm, 32; xliv, 6; Jérém., x, 7, 10; xlvi, 18; Sophon., m, 15; Mal., 1, 14,

un roi est une preuve incontestable qu'ils n'avaient pas subi l'influence des institutions mosaïques.

Cette conception fondamentale n'est pas plus populaire sous les rois. Pour David et pour Salomon, l'Éternel est un protecteur; il n'est pas le roi de la nation, dans le sens propre du mot. La théocratie mosaïque aurait pu à la rigueur s'accommoder du nouveau régime introduit en Israël. Il suffisait pour cela que le roi fût regardé comme le représentant terrestre de Jéhovah, comme son lieutenant et son vicaire sur la terre. Il n'en fut pas ainsi. Le terme d'oint du Seigneur par lequel on désigne d'ordinaire les rois issus de la famille de David et régulièrement appelés au trône1, n'est qu'un titre honorifique qui n'a qu'un rapport très éloigné avec la théocratie, et qui indique tout simplement le fait de la consécration religieuse des droits du monarque. On ne peut douter que Samuel n'ait voulu, par l'onction de Saûl, et ensuite par celle de David, conserver en partie l'idée théocratique et donner le roi pour l'homme de l'Éternel, pour son substitut sur la terre. Les prophètes furent animés des mêmes sentiments ; ils ne purent de longtemps les faire triompher. L'acte même de l'onction des rois paraît être tombé en désuétude après Salomon. Il n'est parlé dans les livres saints

1 Winer, Bibl. Realwœrt., t. 1, p. 787; 1 Sam., n, 10, 35; xvi, 6; xxiv, 7; xxvi, 16, 25; 2 Sam., xix, 21 ; xxn, 51 , Ps. ii, 15; Lament., iv, 20.

que de l'onction de Jéhu dans le royaume d'Israël1, et de celle de Joas et de Jehoachas, fils de Josias dans le royaume de Juda 2. Les autres rois s'inquiétèrent peu de cette cérémonie, et n'eurent aucun souci de leurs rapports théocratiques avec Jéhovah. La monarchie, à partir de Salomon, ne différa en rien, parmi les Hébreux, des autres monarchies orientales.

On ne saurait s'étonner que, le fondement manquant, il ne restât plus rien des diverses parties de l'édifice mosaïque. Et en effet, on ne retrouve dans l'histoire des Hébreux, aucun vestige des institutions qui découlent de la conception théocratique.

L'Éternel étant le roi d'Israël, le royaume ne pouvait embrasser que la maison de Jacob ; les étrangers devaient en être bannis avec soin ; de là le sens théocratique de la prohibition des mariages avec des filles étrangères. Cette prescription, inconnue des Hébreux, n'eut jamais force de loi depuis la mort de Josué jusqu'à Esdras et Néhémie. On voit dans le livre des Juges et dans celui de Piuth que les alliances avec les familles étrangères étaient fréquentes du temps des juges3. Elles paraissaient si peu contraires aux coutumes établies que l'auteur de ce dernier livre, écrit évidemment pour glorifier la famille

* 2 Rois, ix, 1-3, 6.

* 2 Rois, xxiii, 30.

1 Juges, xiv, 1-3; xv. 2; Ruth, i, 4.

2/j.O ÉTUDES CRITIQUES

de David, n'éprouve pas le moindre scrupule à raconter qu'il coule du sang moabite dans les veines de ce roi. Plus tard, les rois eux-mêmes donnèrent au peuple l'exemple de ces alliances prohibées par la loi mosaïque. Les funestes effets qui en résultèrent donnaient sans cesse raison à la sage prévoyance du législateur ; et s'ils ne ramenèrent pas les Hébreux à l'observation de cette prescription, c'est qu'elle leur était inconuue ou indifférente.

Le retour des biens-fonds à leurs premiers possesseurs à l'année du jubilé, ne fut certainement jamais en usage parmi les Hébreux. Les prophètes reprochent sans fin aux hommes puissants de dépouiller les faibles1, et aux riches d'ajouter sans cesse maison à maison et un champ à un autre , comme s'ils voulaient devenir les seuls habitants du pays 2. La loi sur le retour des héritages à ceux qui les avaient obtenus d'abord dans la division de la terre de Canaan, était cependant, on l'a vu, une conséquence inévitable des principes théocratiques du mosaïsme.

Une autre loi tout aussi importante dans le sys-

* Esaïe, i, 23; Jérémie, v, 25-28.

* Esaie, v, 8; x, 1 et 2; Michde, n, 2; Ezéch., xlvi, 18; xxn, 9; AmoSj v, 12; Jérémie, v, 26-28; Prov., xxn, 22. Aussi le nombre des pauvres était devenu considérable à l'époque où le Deutéronome fut rédigé, et on ne savait remédier que par l'aumône (Deutér., xv, 7-11 ; Prov., xiv, 31) à un mal qui ne pouvait exister avec la législation mosaïque.

tème mosaïque , celle qui ordonne de libérer les esclaves d'origine israélite, l'année du jubilé ou l'année sabbatique, ne fut pas mieux exécutée ni mieux connue que la précédente. Sous le règne de Sédécias, à la pressante sollicitation des prophètes, on essaya de la mettre en vigueur. On échoua devant des habitudes séculaires. Les maîtres se rendirent bien d'abord aux instances de Jérémie, ils promirent de renvoyer en liberté leurs esclaves israélites, ils exécutèrent même leur promesse, mais ils se repentirent bientôt de la facilité avec laquelle ils avaient cédé à la voix du prophète ; « ils changèrent d'avis, ils firent revenir leurs esclaves, et les assujettirent de nouveau à la servitude1. »

Si quelques-unes des parties de la loi sont mises en pratique, on peut se convaincre aisément que ce sont celles qui sont le moins en rapport avec les principes théocratiques, c'est-à-dire, celles qui consernent des usages antérieurs au mosaïsme, et que le législateur avait admises dans l'ensemble de ses institutions, pour les mieux rattacher aux antécédents de la famille d'Israël. Leur observation n'est pas due à l'autorité du législateur ; elle est tout simplement l'effet d'une tradition qui remonte au delà de Moïse. Ces usages se seraient maintenus par la force même des choses, sans la sanction que leur donna

* Jérémie, xxxiv, 8-11, 13-15.

le mosaïsme. Tels sont, par exemple, tout ce qui se rattache au lévirat1, l'exclusion de la chair de certains animaux dans le régime diététique 2, etc..

Les faits que je viens de rapporter fournissent, ce me semble, une preuve incontestable que les institutions mosaïques, dans ce qui forme leur partie essentielle, ne furent point la loi religieuse et civile du peuple hébreu, du moins jusqu'aux derniers temps de la monarchie, époque à laquelle on essaya, quoique encore avec peu de succès, de leur donner quelque autorité. Dans la religion, les conceptions élohistes que le jéhovisme de Moïse avait dû corriger, dominèrent toujours dans la nation, et dans la vie civile, la loi fut déterminée soit par les coutumes, soit, après l'établissement du régime monarchique, par le pouvoir royal. De Moïse et de ses lois, il ne restait qu'un souvenir vague, presque entièrement effacé.

Ce n'est pas la première fois que ce fait est constaté ; on en a donné deux explications. Les uns ont

* Ruth., iv, 7.

1 Usage contracté vraisemblablement en Egypte. — Hérodote, ii, § 47; Plutarque, De usu carnis, p. 54.

SUR LA BIBLE 2/t3

prétendu que si les Hébreux n'ont tenu que peu ou même point de compte des institutions mosaïques, il ne faut s'en prendre qu'à la dureté du cœur de ce peuple rebelle, indocile à la voix de Dieu, et nullement à leur ignorance de la législation dont les principes furent posés sur le mont Sinaï. Les autres ont cru trouver dans le fait que j'ai signalé une preuve que ce qu'on appelle les institutions mosaïques ne remontent pas à Moïse, qu'elles sont d'un âge bien postérieur, soit qu'elles aient été peu à peu imaginées par les prophètes des différents temps, soit qu'elles aient été écrites sous le règne d'Ezéchias ou de Josias, soit enfin qu'elles soient l'œuvre d'Esdras et des hommes qui présidèrent à la restauration du peuple juif, après le retour de la captivité de Babylone. Un vaste champ s'ouvre naturellement, dans cette opinion, aux hypothèses ; mais à quelque époque que l'on place l'origine de la loi, on assure de ce point de vue que, si les israélites n'ont pas observé la législation mosaïque, c'est par la raison bien simple que cette législation n'exista, du moins dans son ensemble, et même dans ses points principaux, que fort tard et bien après l'établissement de la royauté en Israël.

Je ne saurais admettre ni l'une ni l'autre de ces deux explications ; elles me semblent également éloignées de la vérité historique.

Il n'est pas besoin de longues considérations pour

écarter la première. Prétendre que les institutions mosaïques n'occupent que peu ou point de place dans l'histoire des israélites, depuis la mort de Josué jusqu'aux règnes d'Ezéchias et de Josias, uniquement par suite de l'incrédulité et de la dureté du cœur des Hébreux, qui les ont violées sans cesse, c'est supposer que ces institutions leur étaient connues. Cette supposition est entièrement contraire aux faits. Il ne s'agit pas ici, en effet, de lois violées, mais de lois ignorées. En voici la preuve.

11 est inutile, je pense, de s'appesantir sur l'époque des juges. Quand Gédéon établit un culte idolâtrique, quand l'éphraïmite Mica fait un éphod, ils agissent, non en impies, mais en hommes qui ignorent la vérité religieuse. Dans la simplicité de leur cœur, ils croient se rendre agréables à Dieu et l'honorer en rendant à des images un culte proscrit par le mosaïsme. Cette ignorance des institutions mosaïques est tout aussi manifeste dans les premiers temps de la monarchie. Les auteurs des Proverbes et des Psaumes de l'époque de David et de Salornon n'épargnent pas les israélites qui violent les lois de Dieu ; mais ils n'ont pas un seul reproche pour ceux qui font des sacrifices en d'autres lieux qu'à Jérusalem, devenu, depuis que l'arche y fut transportée, le centre du culte *, et l'on a vu que l'on persistait encore alors

1 On pourrait encore faire remarquer qu'il y avait des idoles dans la maison de David. 1 Samuel, xix, 13, 16.

à aller rendre à Dieu des hommages à Hébron ', sur le rocher de Soheleth 2, à Guibéon % sur la colline des Oliviers4. Us n'ont pas une seule parole de blâme pour ceux qui ne rendent pas à la liberté leurs esclaves d'origine hébraïque, au temps fixé par la loi mosaïque, ni pour ceux qui ne restituent pas à leurs possesseurs primitifs, à l'année sabbatique, les héritages qu'ils leur ont achetés. Voudrait-on soutenir que ce silence implique que ces lois n'étaient pas violées? Mais nous savons positivement par Jérémie qu'elles ne furent pas en vigueur parmi les Hébreux 5 ; et les auteurs des Proverbes et des Psaumes nous apprennent euxmêmes que les hommes avides ne manquaient pas de leur temps. Ils les reprennent, il est vrai, de leur avarice et de leurs injustices ; mais ils ont égard dans leurs accusations, non à des institutions positives, mais aux prescriptions générales de la conscience ; ils leur reprochent, non de violer des lois de l'État, mais de manquer de charité, ou même de droiture. En un mot, parmi les prescriptions dont la violation excite la juste indignation de ces écrivains sacrés, on voit revenir sans cesse toutes les lois morales, la probité, la véracité, la bienveillance, la jus-

1 2 Samuel, xv, 7-9.

1 1 Rois, i, 9.

« 1 Rois, m, 2-4.

4 2 Samuel, xv, 30-32.

& Jérémie, xxxiv, 8-11, 13-15.

tice, la modérations jamais celles qui sont la base de la théocratie mosaïque, dans le sens propre du mot. Que conclure de là, sinon que ces lois théocratiques ne leur étaient pas connues ou du moins qu'elles n'étaient pas devenues des lois de l'État, qu'elles n'étaient pas passées dans les mœurs, et que, par cela même, elles leur étaient indifférentes?

Ajoutez enfin qu'il est des rites mosaïques de la pratique desquels il n'y a pas le moindre vestige dans l'histoire des Hébreux ; telle est celle du bouc portant dans le désert les iniquités du peuple \ et des institutions, conséquences bien fondées des principes de la législation, auxquelles il n'est pas fait une seule allusion dans aucun des livres hébreux, en dehors du Pentateuque ; telle est celle qui concerne le rachat des premiers-nés 3.

Est-ce à dire, comme on l'assure dans la seconde hypothèse, que le silence qui couvre les institutions mosaïques pendant des siècles soit un indice certain qu'elles sont l'œuvre des prêtres et des prophètes, soit de l'époque de Salomon, soit du temps d'Ezéchias et de Josias, soit même de l'âge d'Esdras et de Néhémie? C'est un fait difficile aujourd'hui à nier,

* Ps. l, 18-20; lui, 3, 4; lviii, 1 et 2; x, 2-11; xn, 1-5; xxvm, 3-5; Prov., xi, 1, 12, 17, 20, 26; xn, 2, 5, 9, 17, etc.

2 Lévit.,x\i, 21, 22.

Nombres, m, 41-51; xviii, 16. Cette institution dérive du principe que la famille d'Israël est vassale de Jéhovah.

que la législation mosaïque, telle qu'elle nous est parvenue, a été retouchée en différentes occasions. Mais en accordant qu'il y a dans l'ensemble de la loi des détails de beaucoup postérieurs à l'âge que la tradition lui assigne, il me semble impossible de supposer que ses principes, c'est-à-dire toutes les lois qui en constituent la base essentielle , ne remontent pas à Moïse, ou, si l'on aime mieux, à quelque cercle de législateurs dont l'œuvre totale est passée à la postérité sous le nom de Moïse. Tout ce qui tient au jéhovisme et à la proscription de tout culte idolâtrique, ainsi que tout ce qui concerne l'idée théocratique et ses conséquences nécessaires, tout cela certainement, quant au fond, et le plus souvent aussi par la forme, remonte aux temps mosaïques, et a été établi dans le désert, après la sortie d'Egypte et avant la prise de possession de la terre de Canaan par les israélites.

Le fait me paraît incontestable, je l'ai déjà fait remarquer, pour celles des institutions qui n'ont pu être suivies, du moins telles qu'elles sont proposées, que dans l'intérieur d'un camp ; telle est, par exemple, la loi qui interdit d'égorger des animaux, aussi bien ceux destinés à la nourriture que ceux qui servaient aux sacrifices, ailleurs que devant le tabernacle '. Cette

1 Lévit., xvii, 2-9; Bleek: Einleit. ins alte Test.,]). 190 et

prescription prise à la lettre était d'une exécution impossible dans la terre sainte, quand les israélites furent répandus sur un territoire étendu \ Par quel étrange caprice aurait-on pu concevoir l'idée d'une semblable loi, en de tels termes, pendant la monarchie? Si elle datait de cette époque, elle aurait été rédigée du moins sous une forme qui en rendît, en quelque manière, l'exécution possible pour les habitants de la Palestine.

Ce fait me paraît tout aussi incontestable pour celles des institutions théocratiques qui n'ont jamais été en usage dans le peuple d'Israël, entre autres pour la loi qui concerne le retour des héritages aux possesseurs primitifs, pour celle encore qui ordonne la mise en liberté, à l'année sabbatique, des esclaves d'origine hébraïque. A quelle époque aurait-on pu imaginer de semblables lois ? Au moment de la restauration de Jérusalem, après la captivité de Babylone ? Nous savons quelles furent les préoccupations des chefs du peuple à cette époque. La misère à laquelle l'usure avait réduit un grand nombre de familles 2, en aurait-elle inspiré la pensée à Esdras et à Néhémie ? Ils n'eurent pas un seul moment l'intention de décréter des mesures de ce genre. Ils en en appelèrent au sentiment de la fraternité, ils par-

1 Aussi n'en est-il plus question à cette époque. Deutér. , xn, 15. a Néhémie, v, 1-5.

lèrent en pères du peuple et non en législateurs. « Rendez -leur, je vous prie, dit Néhémie à ceux qui s'étaient enrichis des dépouilles des pauvres, rendezleur aujourd'hui leurs champs, leurs vignes, leurs oliviers, leurs maisons, et outre cela, le centième de leur argent, du froment, du vin et de l'huile, que vous exigez d'eux. Et ils répondirent : Nous les rendrons, et nous ne leur demanderons rien ; nous ferons ce que tu dis. Alors, ajoute Néhémie, j'appelai les sacrificateurs devant lesquels je leur fis jurer de tenir leur promesse1. »

Ces lois seraient-elles du règne de Josias ? Il y eut alors, il est vrai, une sorte de réaction religieuse dans le sens du mosaïsme. Mais, il y avait en ce moment à guérir des plaies bien autrement profondes et dangereuses que la misère publique et la déchéance des fortunes particulières. Le royaume de Juda était à deux doigts de sa ruine, et quelque inexpérimentés qu'on puisse supposer les hommes qui avaient en mains les rênes de l'État, ils ne l'étaient pas au point de ne pas comprendre que des lois de ce genre, jetées tout d'un coup, sans préparation aucune, dans une société chancelante, auraient amené sa dissolution presque immédiatement. Comment concevoir même la pensée de changer radicalement un ordre de choses qui durait depuis des siècles, et quelle possibilité

1 Néhémie,, v, 8-12.

y avait-il de restituer aux possesseurs primitifs des biens qui avaient passé par des milliers de mains, et dont l'origine première aurait été difficilement constatée ?

Faudrait-il les rapporter au temps de David et de Salomon ? On connaît assez bien les règnes de ces deux rois pour savoir qu'elles ne leur appartiennent pas. David fut trop occupé du soin d'asseoir son autorité si souvent menacée, pour penser à des lois agraires et à des règlements sur la liberté individuelle. Il n'y a pas la moindre allusion à des conceptions de ce genre dans ses Psaumes, dans lesquels il a répandu son âme tout entière. Et si Salomon avait introduit ces lois dans ses États, cette innovation aurait, sans le moindre doute, laissé quelques traces dans les plaintes soulevées par les mesures vexatoires qui servirent de prétexte à la séparation des dix tribus.

Voudrait-on enfin les placer dans l'époque des Juges ? Mais comment auraient-elles pu naître clans des temps où les tribus dispersées, morcelées, étaient hors d'état de prendre aucune mesure générale, de travailler à leur organisation en corps de nation, et où chacun, selon les expressions du texte sacré, faisait ce qui lui semblait bon ' ?

Les lois de la nature de celles dont il est ici ques-

1 Juges, xxi, 25.

tion ne peuvent surgir spontanément dans une société, au milieu de laquelle des coutumes antiques ont établi leur empire. Qu'on ne prétende pas m' opposer, comme une objection, les propositions de Tiberius Sempronius Gracchus; elles n'ont rien de commun avec la loi mosaïque du retour des biens à leurs possesseurs primitifs. Le tribun romain ne s'occupait pas des propriétés privées ; il ne proposait qu'un meilleur mode d'exploitation du domaine public (ager publicus) , qui était soit le produit de la conquête, soit le résultat des donations et des confiscations. La loi mosaïque, au contraire, se rapportait aux propriétés particulières ; la loi du retour des biens aux possesseurs primitifs et celle de la libération des esclaves d'origine israélite à l'année sabbatique, ne peuvent pas avoir pris naissance dans une société organisée ; il est impossible qu'elles soient postérieures à l'établissement des descendants de Jacob dans le pays de Canaan. Mais on s'explique très-bien qu'elles aient pu entrer, comme parties essentielles, dans une législation faite dans le désert et préparée à l'avance pour un état de choses qui n'existait pas encore. Dans ces conditions, uniques dans l'histoire, le législateur, libre de toutes les restrictions qu'imposent les faits accomplis, et des antécédents auxquels on ne peut toucher que dans une certaine mesure, pouvait suivre dans toutes leurs conséquences les principes qu'il avait posés ; et l'on

a vu dans quel étroit rapport ces lois se rattachent à l'idée théocratique , base essentielle du mosaïsme. Plus on considère de près ces lois, et plus on reste convaincu qu'elles n'ont pu être conçues à un autre moment et dans d'autres circonstances. Elles font partie d'une législation idéale et à priori. Leur auteur ne s'est pas trouvé en présence des difficultés que devait soulever leur exécution ; il ne pensa même pas à ces difficultés ; il se serait certainement arrêté devant elles. La vérité, la s*olidité, la grandeur de son principe, ne lui laissèrent pas le moindre doute que des institutions, qui en étaient des conséquences directes, ne fussent d'une exécution possible et ne fissent le bonheur constant du peuple.

Aux considérations que je viens de présenter, je puis ajouter des faits positifs qui en seront comme la vérification et qui nous montreront l'origine mosaïque, sinon, je le répète, de la loi telle qu'elle nous a été transmise, du moins du système général qui lui sert de base.

Les institutions mosaïques n'ont jamais été la loi du peuple d'Israël, je crois l'avoir suffisamment établi ; mais leur existence nous est attestée par une foule de traits de l'histoire et de la littérature hébraïque. A côté de la grande masse du peuple qui n'en a jamais tenu compte, il se trouve une suite non interrompue d'hommes qui les ont défendues et qui ont travaillé constamment à les propager dans la maison

de Jacob. Je veux parler des prophètes. J'étudierai plus tard leur rôle en Israël ; je n'ai ici qu'à montrer d'une manière sommaire qu'ils ont été les témoins du mosaïsme depuis Josué jusqu'à la restauration de Jérusalem par Esdras et par Néhémie.

Le mosaïsme est parfaitement empreint dans les quelques paroles qui nous ont été conservées des deux prophètes qui apparaissent dans le Livre des Juges. Tandis que dans les Psaumes de l'époque de David et de Salomon, on ne parle que de l'alliance établie entre Dieu et Abraham, les prophètes dont il s'agit appuient leurs exhortations sur l'alliance traitée entre Dieu et la famille d'Israël, après la sortie d'Egypte. Le premier des deux fait tenir ce discours à l'Éternel : « Je vous ai fait monter hors d'Egypte, je vous ai fait entrer dans le pays dont j'avais promis à vos pères de vous mettre en possesssion, et j'ai dit : Je n'enfreindrai jamais l'alliance que j'ai traitée avec vous, et vous ne traiterez point de votre côté d'alliance avec les habitants de ce pays, et vous démolirez leurs autels. Mais vous n'avez point obéi à ma voix. Pourquoi avez-vous fait ainsi i ? » Le second fait parler à l'Éternel le même langage. Après avoir rappelé qu'il a tiré les israélites de la servitude de l'Egypte, l'Éternel ajoute : « Je vous ai dit aussi : Je suis l'Éternel votre Dieu, vous ne servirez point les

, ii, 1 et 2.

dieux des Amorrhéens1. » Ces quelques paroles sont un écho fidèle de la voix de Moïse, elles supposent le jéhovisme et la théocratie mosaïque.

L'idée théocratique est encore plus nettement exprimée dans le discours que Gédéon adresse au peuple qui l'invitait à régner sur lui. « Je ne dominerai point sur vous, lui dit-il, ni mon fils ne dominera point sur vous. L'Éternel dominera sur vous2. » Samuel met dans la bouche de l'Éternel des paroles inspirées par le même esprit. Quand il consulte Dieu sur la réponse qu'il doit faire au peuple qui demande l'établissement de la royauté en Israël, « Ce n'est pas toi, dit l'Éternel à Samuel, c'est moi qu'ils rejettent; ils ne veulent point que je règne sur eux3. »

Les prophètes des âges suivants s'inspirent également des principes du mosaïsme. Us font reposer la confiance et le salut de la maison de Jacob, non point comme les poètes du temps de David et de Salomon, sur l'alliance traitée entre Dieu et Abraham, quoiqu'ils ne passent pas ce fait sous silence4, mais sur l'alliance traitée, après la délivrance de la servitude d'Egypte, entre l'Éternel et le peuple d'Israël3. Ils ne se bornent pas à condamner le culte polythéiste

* Juges, vi, 8-10.

2 Juges, vin, 23.

8 Samuel, vin, 7.

* Esaïe, xxix, 22-23; xnv, 2; Jérémie, x, 16. » Ezéchiel, xx, 5; Jérémie, xi, 3, 4; xxxi, 32.

des dieux étrangers ; ils blâment et ils réprouvent le culte rendu à des simulacres d'Elohim sur les hauts lieux et dans les bocages '. « A qui ferez- vous ressembler le dieu fort? disent-ils à la foule des israélites idolâtres. Quelle ressemblance lui approprierez- vous? N'aurez-vous donc jamais la connaissance de ce qui vous a été annoncé dès le commencement2! » Enfin, pour eux, l'Éternel n'est pas seulement, comme pour les auteurs des psaumes des premiers temps de la monarchie, un protecteur d'Israël, il est encore, comme l'enseigne le mosaïsme, son juge, son législateur, son roi3. Les prophètes des derniers temps de la monarchie, ont, il est vrai, exprimé souvent l'idée théocratique sous des images inconnues à Moïse ; ils représentent Jéhovah tantôt comme l'époux4, tantôt comme le père, et les descendants de Jacob, comme les enfants5. On peut croire que l'établissement du régime monarchique en Israël ne fut pas tout à fait étranger à ces formes nouvelles de langage. Du moment qu'un homme était devenu roi en Israël, il pouvait y avoir quelque inconvénent à ne faire usage que de l'ancienne métaphore, pour parler des rapports de l'Éternel et du peuple. Mais, si l'on considère que

1 Ezéchiel, xx, 39 et 40.

2 Esaïe, xl, 18-25.

3 Ibid., xxxiii, 22.

hIbid., liv, 5; lxh, 4, 5; Jérémie, xxi, 32; Ezéchiel, xvi,

5 Esaie, xxn. 21; lxiii, 16; lxiv, 8; Jérémie, xxxi, 9.

dans les mœurs orientales, le père de famille et l'époux sont des chefs absolus dans leur maison, les rois de leurs femmes et de leurs enfants, on retrouvera dans ces expressions métaphoriques l'idée de la théocratie qui forme une des bases essentielles du mosaïsme.

Je ne voudrais pas prétendre que les prophètes aient eu tous et à un égal degré une connaissance historique de l'œuvre de Moïse ; ce serait vouloir se heurter contre des difficultés insurmontables. Ce n'est en général que par la tradition , et bien souvent par une tradition vague, incertaine, incomplète, qu'ils ont connu le système du grand législateur des Hébreux; mais les principes mosaïques n'ont jamais péri ; ils se sont transmis , d'un prophète à l'autre, peut-être sous des broderies diverses, mais toujours sous une forme assez distincte pour laisser en relief les points essentiels de l'ancienne alliance. Considérée dans ce qui fait son esprit, la prédication des prophètes, dans la maison de Jacob , resterait une énigme inexplicable, non pas précisément, comme l'assure M. Hengstenberg , si l'on n'admettait pas l'existence antérieure du Pentateuque i , mais si l'on ne supposait pas l'existence antérieure des idées fondamentales du mosaïsme.

1 Hengstenberg, Autenth. des Pentat., t. i, p. 140.

§ ni

Les faits que je viens de signaler s'expliquent facilement, du moins quand on les prend dans leur ensemble, dès que, rentrant dans la réalité historique, on considère le mosaïsme comme une réforme de l'antique hébraïsme, réforme qui porte, non pas seulement sur les conceptions religieuses, mais encore sur toutes les sphères diverses de la vie humaine. Moïse trouva les Hébreux en possession de certaines croyances religieuses ; il voulut leur en donner de plus parfaites. Ils se représentaient Dieu sous l'idée de la puissance suprême ; le législateur ne crut pas cette idée capable de donner une connaissance suffisante de Dieu ; il lui sembla, et avec raison, qu'elle pouvait laisser quelque accès à l'idolâtrie ; il voulut lui substituer une conception de Dieu tirée de la considération de sa nature. Il enseigna que le Tout-Puissant est en même temps l'Être qui existe par lui-même. Par cette manière de saisir le divin, il le mettait audessus de toutes les analogies avec les êtres créés et rendait impossible toute espèce d'idolâtrie.

Il prit les enfants de Jacob nomades et pasteurs ; il conçut le dessein de les former à la vie agricole

qui lui semblait plus conforme à la nature humaine et plus capable que la vie errante de favoriser la douceur et la pureté des mœurs* Enfin il les trouva sans autres lois que des coutumes qui, quand elles ne laissaient pas un libre cours au désordre, étaient impuissantes à réprimer les excès des passions ; il entreprit de leur imposer une législation morale, fondée sur des principes religieux et capables d'assurer la sainteté de la vie, soit dans la famille, soit dans la cité. Des changements aussi profonds ne peuvent être entrepris sans rencontrer de vives oppositions. On sait aujourd'hui quelle lutte eut à soutenir, au milieu de la famille aryenne, le législateur mazdéen, qui se proposait un but singulièrement analogue à celui de Moïse. Les traditions hébraïques nous parlent aussi de séditions qui s'élevèrent contre le législateur hébreu1. Il trouva des adversaires même dans le sein de sa propre famille 2. Les livres saints ne s'expliquent pas fort clairement sur les causes de ces oppositions ; mais on peut, en s' appuyant sur les analogies de l'histoire, supposer avec une grande vraisemblance qu'elles furent soulevées au nom de l'ancien ordre des choses, contre des innovations dont on ne comprenait ni la valeur ni encore moins la nécessité. Moïse en triompha, il est vrai, moins

1 Lévit,, xiv, 10 et s.; Nombres, xi, 1 et s.; xvi, 1 et s.; xxi, 4 et suiv.

i Nombres, xn, 1 et s.; Lévit., x, 1 et s.

peut-être par la puissance de ceux qui s'étaient ralliés à ses principes, que par le secours que lui prêtèrent tous les israélites qui sentaient combien il importait de le conserver à la tête des tribus d'Israël, dans les circonstances difficiles dans lesquelles ils étaient engagés depuis la sortie d'Egypte. Mais il ne paraît pas que, dans le désert, le législateur réussit à faire accepter ses institutions à un nombre assez considérable d'Hébreux pour que leur succès définitif fût assuré. On peut en juger par ce qui arriva après lui.

Quand ses disciples immédiats , Josué et les soixante-dix anciens qu'il s'était associés, furent morts, il ne se conserva quelques traces de ses principes que dans un cercle fort restreint de prophètes. Tout le reste du peuple, l'immense majorité, suivit les coutumes et les traditions qu'il avait voulu réformer. Israël n'avait pas évidemment cédé à son influence; le mosaïsme ne s'était pas rendu maître des esprits. Ce que M. Ewald raconte de l'administration florissante de Josué et des soixante-dix anciens ' est un tableau de fantaisie plus poétique que conforme aux données de l'histoire.

En outre des obstacles ordinaires que tout réformateur voit s'élever devant ses pas, Moïse rencontra des difficultés particulières, provenant soit du carac-

i Ewald, Geschichte des Volkes Israël,j. u, p. 336 341, 404-409.

tère spécial du peupleauqu el il s'adressait, soit des circonstances extraordinaires au milieu desquelles son entreprise dut d'abord se produire. Quand je dis que le caractère du peuple d'Israël était peu favorable à la réforme mosaïque, je n'entends pas parler de cette ténacité pour les anciennes coutumes, de cette raideur obstinée , de ce défaut de flexibilité d'esprit que, sur une expression des saintes Écritures, à mon avis, mal entendue, on a pris l'habitude d'attribuer aux descendants de Jacob. En un certain sens les masses populaires obéissent à la loi d'inertie ; le passé pèse sur elles à peu près également, dans tous les temps et dans tous les lieux. Cet attachement obstiné aux anciennes traditions dont on accuse les Hébreux, aurait été partout un obstacle au libre développement du mosaïsme. Il ne forme pas plus le fond du caractère des descendants d'Israël que celui du caractère de toute autre race. Et quand on y regarde de près, on est forcé de reconnaître que jamais peuple ne fut moins fermé à toutes conceptions nouvelles que les israélites. Certes une race qui a passé successivement de la vie nomade à la vie agricole, et qui, obligée, plusieurs siècles après, de quitter la charrue, devint en un clin d'œil d'une rare habileté dans les calculs de la banque et du commerce ; qui a su s'approprier tour à tour les doctrines mazdéennes à Babylone, plus tard la science grecque à Alexandrie, plus tard encore la philosophie

SLR LA BIBLE 261

arabe en Espagne ; une race qui a montré constamment une si rare flexibilité d'esprit, ne peut être accusée d'entêtement dans ses croyances, ni d'obtuse obstination dans sa manière de vivre.

Qu'on n'en appelle pas à la résistance qu'elle a opposée depuis la destruction de Jérusalem jusqu'à nos jours, à l'esprit de la société moderne au milieu de laquelle elle a vécu. Ce lieu commun de déclamation a grandement besoin d'être révisé. Les débris d'Israël sont entrés dans le mouvement général de l'esprit moderne, disons mieux, ils ont marché aux premiers rangs, partout où on les a laissés jouir des droits que la nature accorde à tous les hommes. N'ont-ils pas en Espagne, sous les Maures, cultivé avec le plus grand succès toutes les sciences de ce temps? Et dans les villes municipales du midi de la France, avant la destruction de toutes les libertés par les croisés du Nord, n'ont-ils pas donné naissance à une foule d'hommes éminents? S'ils ont résisté à la persécution, s'ils ont repoussé les bienfaits d'une civilisation qui ne se présentait à eux que sous la forme de la déraison et de la cruauté, cette résistance les honore, et si, pour conjurer des dangers sans cesse renaissants, ils ont eu trop souvent recours à des moyens peu honorables, les seuls d'ailleurs qui leur fussent laissés, ce n'est pas sur eux, c'est sur leurs persécuteurs aussi absurdes qu'odieux, qu'il faut en faire tomber la honte.

En indiquant le caractère propre de la famille d'Israël comme un obstacle au succès du mosaïsme, j'entends parler de sa nature intellectuelle peu propre à saisir les choses sous un point de vue abstrait. C'est contre sa tendance aux représentations concrètes que vint se heurter une réforme qui inaugurait dans la vie humaine le spiritualisme religieux et moral. Jéhovah est un Dieu qui ne se voit ni ne se touche, qui ne peut être conçu par analogie avec aucun des êtres sensibles, que l'esprit humain ne peut penser que comme ce qui existe par sa propre force. Le souverain que Moïse donne aux Hébreux est un être qui siège, invisible, sur le propitiatoire, et qui ne se manifeste que par l'harmonie qu'il entretient dans le monde physique et dans le monde moral. Ce spiritualisme trouve sans doute un écho dans toute intelligence se comprenant elle-même ; mais il est partout peu accessible à la masse ; il ne pouvait être saisi au premier moment par des hommes appartenant à une race dont le génie est essentiellement lyrique et enclin à ne voir en général ses idées que sous une forme concrète'.

1 Le caractère de la race hébraïque se révèle très-nettement dans sa langue, dont un des traits les plus marqués est l'absence complète de termes abstraits. Pour exprimer une idée abstraite, elle a recours soit à des formes plurielles, soit à des formes féminines dérivant d'adjectifs. Le peuple qui a donné au monde le spiritualisme religieux n'avait cependant point de termes pour exprimer la spiritualité, l'invisibilité, l'immensité,

Le Dieu des tribus Israélites était le fort, le puissant ; il était conçu par analogie avec les grands, les rois, les héros de ce monde. Il y avait, il est vrai, une transition de cette notion de la force suprême à celle de l'Être existant par lui-même ; mais elle n'était pas de nature à être saisie facilement par des hommes manquant de culture. L'antagonisme qu'il faut reconnaître entre les principes spiritual istes du mosaïsme et les aptitudes d'esprit les plus prononcées de la famille de Jacob, ne pouvait disparaître que peu à peu, à la suite d'une longue éducation.

Cette éducation du peuple d'Israël fut un des premiers soins de Moïse après la sortie d'Egypte. Il ne tarda pas à se convaincre qu'il n'avait à peu près rien à attendre des hommes d'un âge mûr, habitués à des opinions, à des préjugés, à des traditions qu'il était impossible d'effacer de leurs esprits incultes. Il reporta son espérance sur la génération qui naquit au désert. C'est à elle qu'il promit la possession de la terre de Canaan, et c'est pour travailler à la façonner à ses lois, non moins que pour l'endurcir à la fatigue et la rendre capable de combattre et de vaincre les populations cananéennes, qu'il retint

l'éternité, etc. Quand les Juifs, entraînés dans le courant de la civilisation générale, furent initiés à la philosophie, ils furent obligés, pour en parler le langage, d'emprunter des mots aux littératures classiques ou d'en composer sur le modèle des termes grecs.

pendant quarante ans Israël dans les solitudes de l'Arabie.

Soit que ses plans fussent dérangés par la fâcheuse influence que les pères exercèrent sur leurs enfants, soit qu'il ne trouvât pas des coopérateurs assez nombreux ou assez capables dans ceux qu'il avait associés à son entreprise , soit par suite de toute autre circonstance dont les traces ont disparu, il ne paraît pas que la jeune génération répondît entièrement à son attente. Elle ne se pénétra pas, du moins assez profondément, de ses principes pour s'en faire comme une seconde nature et ne plus pouvoir vivre sans eux. Il est cependant probable que les hommes de cette génération, peut-être même ceux de la génération précédente, se seraient plies aux lois mosaïques, s'ils avaient été immédiatement transportés dans un milieu où elles auraient régné. Mais la législation mosaïque eut cette destinée, unique dans l'histoire, d'être faite en vue de circonstances futures, et non point, du moins dans une foule de points, pour le moment présent. « Quand vous serez entrés au pays que l'Éternel vous donne, voici ce que vous ferez.... » tel est le préambule d'un grand nombre de lois*. Le but essentiel de Moïse était de faire un peuple d'agriculteurs ; la plupart de ses lois sont rédigées dans ce

1 Lévit., xiv, 34 ; xxm, 10 ; xxv, 3; Nombres, xn, 1 ; Deut., vi, 10]; Josué, h, 14.

sens; mais il les adressait à un peuple encore nomade. Il recommandait le repos du septième jour à des hommes qui n'avaient aucun travail à exercer. Il ordonnait de ne point ensemencer la terre pendant Tannée sabbatique à des hordes errantes entièrement étrangères à l'agriculture, et qui n'avaient pas encore un pouce de terrain à cultiver. Ces lois ne concernaient que l'avenir ; en attendant elles étaient une lettre morte.

Il n'est pas douteux que, si Moïse avait pu présider à l'établissement des israélites dans la terre de Canaan, il n'eût mis aussitôt en pratique sa législation. Les difficultés inséparables des premiers moments de la prise de possession du pays auraient obligé la famille d'Israël à lui rester soumise. La tenant tout entière sous sa main, il aurait, dans ces circonstances critiques, jeté l'organisation de l'État dans le moule que sa législation avait préparé. Une fois l'ordre social établi sur ses plans, le peuple l'aurait accepté, d'abord par nécessité, puis par habitude, et, par la marche même des choses, l'esprit des institutions mosaïques aurait fini par dominer dans la maison de Jacob. Mais Moïse mort, il n'y eut plus de main assez ferme pour régir les événements. Josué ne put s'occuper de l'organisation du peuple que vers la fin de sa vie ' , soit qu'il fût plus propre à com-

1 Josué, xxiv, 25.

mander des armées qu'à fonder et à diriger des institutions, soit qu'il eût dû se consacrer tout entier à veiller à la sûreté d'Israël, en combattant et en contenant les populations cananéennes. Mais déjà des coutumes contraires à la loi mosaïque s'étaient établies, et si, d'un côté, le texte sacré nous dit qu'Israël servit l'Eternel tout le temps de Josué et tout le temps des anciens qui lui survécurent ' , Josué nous apprend lui-même, dans le dernier discours qu'il adressa aux chefs du peuple réunis autour de lui à Sichemr, que les enfants de Jacob n'avaient point abandonné les dieux qu'ils servaient avant d'entrer dans la terre sainte3, et qu'il y avait même parmi eux des dieux des étrangers4.

Ajoutons encore que l'établissement d'Israël dans la terre de Canaan ne s'accomplit pas ainsi que l'avait entendu Moïse. Il entrait dans son plan d'isoler les Hébreux de tout commerce avec les peuplades d'une autre origine. C'est dans ce dessein qu'il avait voulu que les Cananéens fussent exterminés ou. chassés du territoire qu'ils occupaient 5. Les événements trompèrent son attente. Les tribus d'Israël , isolées

1 Josué, xxiv, 31.

2 Ibid., xxiv, 1.

3 Ibid., xxiv, 14.

4 Ibid., xxiv, 23.

5 Exode, xxiii, 27-33; xxxiii, 2; xxxiv, 11, 13; Nombres, xxi, 2 : et 3; xxxi, 2-17; xxxin, 51, 52, 55; Deutér., vu, 2, 16, 24.

les unes des autres, mêlées aux anciens possesseurs du pays, furent bientôt soustraites à toute direction centrale et incapables de tout mouvement d'ensemble. Une fois que le lien fédéral fut rompu, chacune d'elles s'organisa d'après les traditions antérieures au mosaïsme. Cette division, que la marche des événements rendit peut-être inévitable, fut funeste aux institutions de Moïse. Elle arrêta le développement de son œuvre et paralysa l'impulsion qu'il pouvait avoir réussi à imprimer aux esprits dans le désert. On peut le supposer avec d'autant plus de vraisemblance que, aussitôt que vers la fin de la période agitée des juges, Israël, maître du pays tout entier, fut en mesure de former un seul peuple, il se trouva un second Moïse pour reprendre l'œuvre du grand législateur. On ne peut douter, dans tous les cas, que le désordre qui fut la conséquence de cette position des Hébreux dans la terre de Canaan, et que les prophètes déplorent si amèrement ', n'ait été une des principales causes qui rendirent impossible pour des siècles la réalisation des plans de Moïse.

Au reste, l'isolement de la famille d'Israël, qui était une des conditions essentielles de son éducation mosaïque, ne put pas même être maintenu dans le désert. Soit qu'il ne fût pas maître de dominer les événements, soit qu'il crût nécessaire de

1 Juges, xvii, 6; xxi, 25.

fortifier les tribus sorties d'Egypte des diverses hordes errantes qu'on rencontra dans le désert, le législateur admit, dans les campements d'Israël, un nombre plus ou moins considérable d'étrangers1. Ces étrangers se fondirent, en général , dans les diverses tribus d'Israël. Il y en eut cependant qui conservèrent une existence indépendante, et qui, après avoir suivi les israélites dans la terre de Canaan, y formèrent à côté d'eux des établissements particuliers. Telle fut cette famille de Kéniens2, dans laquelle Moïse avait pris sa première femme. Ces hordes errantes appartenaient probablement à la race sémitique, peutêtre même à la descendance d'Abraham; mais elles n'avaient vraisemblablement rien de commun avec les israélites, si ce n'est quelques traditions monothéistes plus ou moins défigurées. Elles introduisirent dans la famille de Jacob des éléments qui durent porter la confusion dans les coutumes ^antiques, et, à plus forte raison, élever de nouvelles difficultés à la réforme mosaïque.

1 II est continuellement question des étrangers qui se trouvaient dans le camp des Israélites, dans le Lévitique (xvn, 8, 10, 12; xx, 2; xxn, 17, etc.) et dans le livre des Nombres (ix, 14; xv, 14; xvm, 4, etc.)- Déjà un certain nombre de familles non israélites étaient sorties de l'Egypte avec les Hébreux et les avaient suivis dans le désert. Exode, xm, 38, 48 et 49.

2 Juges, i, 16; iv, 11, 17, 22; v, 14.

S iv

Si Ton veut maintenant se rendre compte des faits qui viennent d'être constatés, on ne pourra le faire, ce me semble, qu'en supposant que, tandis qu'une très-faible partie de la famille d'Israël s'était rangée sous la loi de Moïse, la grande masse de la nation, restée fidèle aux traditions patriarcales , défigurées cependant en plusieurs points par des influences étrangères, n'eut pas d'autre religion qu'un monothéisme idolâtrique. Tous les historiens du peuple hébreu parlent d'un parti antithéocratique, c'est-àdire antimosaïque, qui persista jusqu'à la captivité de Babylone. Cette dénomination est loin d'être exacte ; car ce parti, c'est en réalité l'immense majorité d'Israël. Les partisans du mosaïsme ne formèrent , jusqu'aux derniers temps de la monarchie, qu'une imperceptible minorité.

Depuis Moïse jusqu'à la ruine de Jérusalem par les Chaldéens, il y a en présence au milieu des Hébreux, non sans doute deux religions radicalement différentes , mais deux formes très-diverses d'une mêmereligion. C'est d'un côté le monothéisme spiritualiste, dans lequel le grand législateur avait transformé le

monothéisme simple et spontané des patriarches, et qui n'eut pendant des siècles qu'une poignée de partisans ; c'est de l'autre un monothéisme idolâtrique qui dérivait aussi des traditions religieuses des patriarches, mais altérées pendant le long séjour des enfants d'Israël au milieu des peuples païens et qui, profondément enraciné dans l'imagination peu mobile du peuple, ne céda pas de longtemps aux conceptions si pures du mosaïsme.

L'état religieux des Hébreux n'est pas sans offrir quelque analogie avec l'état religieux des chrétiens dans l'Europe occidentale. De même que le monothéisme hébraïque, le christianisme s'est divisé en deux conceptions qui, partant de la même base, suivent deux routes fort distinctes. C'est , d'un côté , dans l'Église catholique, un christianisme quelque peu idolâtrique, s' appuyant plus sur la tradition que sur les documents sacrés , et groupant autour de lui, du moins dans notre pays, la grande masse de la population. Tous les traits qui le distinguent s'appliquent au monothéisme idolâtrique que combattirent Moïse et les prophètes parmi les Hébreux, et qui fut la religion de la majorité des enfants d'Israël jusqu'aux derniers temps de la monarchie. C'est, d'un autre côté, dans les diverses Églises protestantes, un christianisme spiritualiste, se fondant, ou du moins prétendant se fonder uniquement sur un texte écrit, et ne comptant parmi nous , et en général dans les pays

latins, qu'un nombre fort restreint de disciples. Il en était à peu près de même du monothéisme mosaïque dans la maison de Jacob.

Quelques-uns des faits sur lesquels repose cette analogie ont été mis en lumière par plusieurs critiques allemands. J'ai déjà eu occasion de faire remarquer que M. Ewald compare l'adoration de Dieu représenté par des figures symboliques au milieu des Hébreux au culte des images dans l'Église catholique, et qu'il explique très-bien que la première n'est pas plus que le second une négation de l'unité de Dieu. Seulement il se trompe en prétendant que les prophètes voyaient le culte hébraïque des symboles de Dieu du même œil que le sacerdoce catholique considère le culte des images. J'ai prouvé que les prophètes condamnaient au contraire très-positivement ce culte, et je puis ajouter que c'est principalement avec leurs propres expressions que les controversistes protestants réfutent la doctrine catholique des images. Un trait plus important à mentionner ici , c'est qu'il n'est presque pas un seul des critiques qui ont écrit sur le prophétisme hébreu, qui n'ait cru devoir indiquer qu'il y a entre le sacerdoce lévitique et les prophètes les mêmes rapports qu'entre le sacerdoce catholique et les prédicateurs protestants'. Non-seulement le sacerdoce hébreu doit, comme le sacerdoce

* Winer, Bibl. Realwœrterb, t. n, p. 326 et 333.

catholique, l'autorité morale qu'il s'attribue à la caste à laquelle il appartient, tandis que le prophète n'a , comme le prédicateur protestant, d'autre valeur que celle qu'il tire de lui-même ; non-seulement le prêtre hébreu n'est, comme le prêtre catholique, qu'un officiant, que l'homme des rits et des cérémonies, tandis que le prophète a pour affaire essentielle, comme le prédicateur protestant, d'éclairer, d'instruire, démoraliser par la parole ; mais encore, et ceci va plus au fond des choses, le sacerdoce lévi tique ne peut séparer la religion, tout comme le sacerdoce de l'Église catholique , de l'accomplissement des pratiques du culte, tandis que le prophète hébreu ne fait pas plus de cas que le docteur protestant des formes extérieures de la religion, et ne reconnaît pour indispensable que le sentiment d'une bonne conscience devant Dieu.

Si l'on considère que le sacerdoce lévitique, malgré son origine mosaïque, fut , à peu d'exceptions près, l'ennemi des prophètes, qu'il pactisa, à partir de son premier père Aaron, avec le monothéisme idolâtrique1, et qu'il peut être regardé comme le représentant des croyances religieuses de la grande majo-

1 Depuis Aaron qui élève le veau d'or comme une image symbolique de Dieu, jusqu'à Urie le sacrificateur qui bâtit un autel sur le modèle que le roi Achaz lui envoya de Damas (2 Rois, xvi, 10-16), il y eut toujours des lévites disposés à célébrer le service religieux sur les hauts lieux et dans les bocages, devant les éphods et devant les téraphim.

rite du peuple d'Israël, et que les prophètes, que l'on doit regarder comme les continuateurs de l'œuvre de Moïse, furent à la tête du petit nombre d'israélites fidèles adorateurs de Jéhovah , on aura, dans le parallèle si souvent indiqué entre le sacerdoce lévitique et le sacerdoce catholique d'un côté, et les prophètes et les docteurs protestants de l'autre, une nouvelle preuve de la réalité de l'analogie que j'ai essayé d'établir entre l'état religieux des Hébreux depuis la mort de Josué jusqu'aux derniers temps de la monarchie, et l'état religieux des chrétiens dans les contrées occidentales de l'Europe, dans les temps modernes. Cette analogie ne doit pas sans doute être trop sévèrement pressée ; mais prise dans ce qu'elle a de plus général, elle me paraît propre à faire comprendre la présence en Israël des deux formes de monothéisme que j'ai signalées et la nature delà lutte qu'elles soutinrent pendant des siècles l'une contre l'autre.

L'idolâtrie monothéiste, qui fut la religion de la majorité des Hébreux, doit être distinguée avec soin de l'idolâtrie polythéiste qui ne régna que trop souvent dans la maison de Jacob. Celle-ci fut toujours une importation étrangère parmi les descendants d'Israël. Elle y fut toujours apportée du dehors, comme j'ai déjà eu occasion de le dire, soit par les épouses phéniciennes ou égyptiennes des rois, soit par des princes faibles et pusillanimes qui s'imaginaient, en imitant les coutumes des peuples voisins,

se les attacher. L'idolâtrie monothéiste facilita bien en un certain sens l'introduction de ces cultes polythéistes au milieu des Hébreux ; mais au fond, elle n'a rien de commun avec eux. On peut admettre, il est* vrai, que l'exemple de l'idolâtrie polythéiste des peuples étrangers pervertit jusqu'à un certain point le sens religieux des israélites ; mais la source principale de l'idolâtrie monothéiste des Hébreux fut le caractère concret de leur génie. Ils ne purent se faire une idée du Dieu abstrait du mosaïsme ; ils eurent besoin de se représenter Jéhovah sous des images symboliques, Quoi qu'il en soit, c'est un fait certain que c'est à des représentations sensibles de leur Dieu, du Dieu unique, et non à des statues des divinités étrangères, qu'ils rendirent un culte sur les hauts lieux et dans les bocages f. On ne s'expliquerait pas autrement comment tant de rois, loués en un certain sens pour leur piété, auraient laissé subsister ces lieux de culte, après avoir détruit avec le plus grand soin les autels des dieux des peuples polythéistes 2. Les écrivains sacrés ne confondent jamais l'idolâtrie monothéiste et l'idolâtrie polythéiste. J'en ai déjà donné des preuves ; mais comme on ne. saurait trop insister sur ce point qui est capital et qui a été trop méconnu, je citerai encore un passage trèsrsignifi-

1 2 Chron., xxxiii, 17.

2 1 Rois, xv, 11-14; xxi, 43, 44; 2 Rois, x, 28-31; xn, 2, 3; XV, 3, 4, 34, 35.

catif du premier livre des Rois. «Les habitants du » royaume de Juda, sous le règne de Roboam, se » battirent aussi, dit le texte sacré, des hauts lieux, » des stèles et des bocages, sur chaque haute colline » et sous chaque arbre verdoyant. Il y eut aussi des » gens prostitués dans le pays, qui agissaient selon » les abominations des nations que F Éternel avait » chassées devant les enfants d'Israël \» Les premiers étaient des monothéistes idolâtres qui, contrairement aux prescriptions mosaïques, avaient fait des images symboliques de Dieu ; ils étaient en grand nombre, ou pour mieux dire c'était l'ensemble même du peuple de Juda qui était tombé dans cette erreur. Les seconds n'étaient qu'une faible minorité ; plus coupables et plus insensés, ils s'étaient laissés séduire par les mœurs étrangères et avaient adopté les dieux des Cananéens.

Que cette idolâtrie monothéiste ait constamment régné parmi les Hébreux, qu'elle n'y ait soulevé aucune opposition, si ce n'est de la part des prophètes et de ceux qui partageaient leurs croyances religieuses, c'est-à-dire de la part des disciples du mosaïsme; qu'elle ait été acceptée partout comme le culte reçu, sorte d'appendice ou de supplément du culte lévitique de Jérusalem, quand celui-ci eut été institué, c'est ce qui ressort de mille passages des livres saints.

* Rois, xiv, 23 et 24.

276 ÉTUDES CRITIQJES

Le fait ne saurait être révoqué en doute pour les temps qui précédèrent l'établissement de la monarchie. J'ai déjà fait remarquer trop souvent que les pieux israélites de cette époque croyaient honorer Dieu en dressant des éphods et des théraphim, pour qu'il soit nécessaire d'y revenir. On sait que ce culte idolâtrique de Dieu fut la religion nationale et officielle des dix tribus. On a prétendu qu'il en fut autrement dans le royaume de Juda. C'est là une erreur manifeste. Le temple de Jérusalem n'exerça pas du tout l'influence qu'on lui attribue et le sacerdoce fut loin d'être l'ennemi, comme l'assure Winer ■ , du culte des hauts lieux et des bocages ; j'en donnerai bientôt la preuve. On a vu que sous le règne de David et sous celui de Salomon, il y avait, du consentement même de ces rois, d'autres lieux de culte que Jérusalem, qu'on allait accomplir des vœux à Hébron2 et faire des sacrifices à Gabaon et dans une foule d'autres hauts lieux3, et que ces actes, quelque contraires qu'ils fussent aux institutions mosaïques, ne passaient pas pour illicites. Après la séparation des dix tribus, on continua à célébrer un culte sur les hauts lieux et dans les bocages, dans le royaume de Juda \ Ces

' Winer, Biblisch. Realwœrterb., t. i, p. 212. 2 2 Samuel, xv, 7-9.

» 1 Rois, m, 2-4.

4 Rois, xiv, 23 et 24; Jérémie, vm. 31; Ezéchiel, xx, 19.

lieux de culte furent conservés par tous les rois1. Ezéchias et Josias furent les seuls qui les détruisirent 2. Ce culle idolâtrique n'eut pas d'autres prêtres que ceux de la tribu de Lévi. Il n'est jamais fait mention d'un ordre spécial de prêtres pour le service des hauts lieux. Ce silence indique déjà qu'il était exercé par le sacerdoce lévitique 3. Mais on a des faits positifs qui le prouvent d'une manière incontestable. D'abord, si l'on excepte certains membres de la tribu de Lévi qui, comme Jérémie et Ezéchiel, avaient embrassé les principes du mosaïsme, on ne voit pas que le sacerdoce hébreu ait jamais travaillé à la suppression des hauts lieux et des bocages. Les écrivains sacrés nous apprennent eux-mêmes que, même sous des rois pieux qui leur étaient sincèrement dévoués, il y eut des sacrificateurs qui n'entreprirent rien contre ce culte, quand il était en leur pouvoir de le détruire \

1 1 Rois, xv, 14 ; xxn, 44; 2 Rois, xn, 3; xxi, 3; 2 Chron., xxvm, 25.

2 2 Rois, xvni, 4; xxm, 8; 2 Chron. , xxxi, 1 ; xxxin, 3.

3 Jéroboam prit, il est vrai, les prêtres du culte idolâtrique, qu'il établit à Dan et à Béthel, en dehors de la tribu de Lévi (I Rois, xn, 31 ; xm, 33). Mais précisément le soin avec lequel l'écrivain sacré fait mention de ce fait est une preuve qu'il n'était pas ordinaire et que les prêtres des hauts lieux étaient partout ailleurs des membres de la caste sacerdotale, et l'on est confirmé dans cette opinion quand on voit que, d'après l'auteur du premier livre des Rois, cette action de Jéroboam aggrava encore son crime (1 Rois, xm, 34).

* 2 Rois, xn, 2 et 3.

On sait encore que, dans les anciens temps, les lévites n'éprouvaient pas le moindre scrupule d'exercer leur ministère devant les éphods et les théraphim*. Il ne paraît pas que, plus tard, ils aient eu d'autres sentiments, s'il faut en juger du moins par les reproches que 'leur adressent si souvent les prophètes 2. Il ne saurait rester le moindre doute sur la part que le sacerdoce lévitique prenait à ce culte proscrit par la loi de Moïse, mais devenu populaire en Israël, quand on voit que les ornements qui étaient employés dans ces sortes de chapelles désignées dans nos traductions par les noms de hauts lieux et de bocages3, se confectionnaient dans le temple de Jérusalem*. Enfin, quand Josias réorganisa le culte lévitique, il raya du nombre des sacrificateurs appelés à célébrer le service religieux à Jérusalem, « ceux qui avaient été sacrificateurs des hauts lieux » , sans les priver toutefois des moyens d'existence assurés à tous les membres du sacerdoce5. Ce fait prouve catégoriquement que le culte idolâtrique des hauts lieux et des

1 Juges, xvii, 7-12.

2 Esaïe, xxiv, 2; xxvm, 7; Osée, îv, 9; Jérémie, n, 8; v, 31; xxm, 3; Sophon., î, 4.

" Sur m#>î <Iue nos versions traduisent par bocage, et sur nto- qu'elles rendent par hauts lieux, consultez GéséniUs, Thésaurus liny. hebr., p. 162 et 163 et 188; Winer, Bibl. Realwœrterb., t. i, p. 534 et 600.

* 2 Rois, xxm, 7.

5 2 Rois, xxm, 8 et 9.

bocages n'avait pas d'autres prêtres que ceux qui appartenaient à la tribu de Lévi.

Ce culte avait ses prophètes, tout comme le jéhovisme avait les siens. Les écrivains sacrés qui sont placés au point de vue jéhoviste les appellent des prophètes de mensonges, de faux prophètes1. Il est probable qu'un grand nombre d'entre eux ne méritaient que trop ces qualifications flétrissantes. On en voit qui pactisent avec les prophètes du culte de Baal a; d'autres semblent n'avoir été que les vils approbateurs des caprices des rois 3, et les détestables flatteurs des passions et des préjugés populaires4. On ne saurait douter cependant qu'il n'y ait eu parmi eux d'honorables exceptions. Certainement, ceux qui furent les conseillers des Jéhu dans le royaume du nord, des Asa dans celui du midi, n'étaient ni des impies ni des païens. Ils défendaient sans doute une mauvaise cause, en prenant le parti du monothéisme idolâtrique ; ils se trompaient sur les véritables intérêts du peuple élu ; ils ne comprenaient pas la valeur des principes et des institutions mosaïques ; mais sous ces erreurs involontaires pouvaient se trouver

1 Mich., m, 11; Esaie, xix, 10; Jèrémie, xiv, 13 et suiv.; xvin, 18 et suiv.; xxm, xxvi, 7-9; xxvn, 19 et suiv.; xxviii, xxix, 11, 14 et suiv.; Ezéchiel, xm, xxn, 25 et suiv., etc.

2 2 Rois, xvin, 19.

3 1 Rois, xxn, 11 et 12.

* Jérémie, vu, 10; xvn, 6-15; xvin, 18; xix-xx, 6; xxm 17, 25, 31; xxvi, 9; xxxviu, 2-4.

des intentions droites et des sentiments religieux.

Le parti opposé à ce que j'appelle l'Église nationale, ou, si l'on aime mieux, l'Église de la majorité des Hébreux, se rattache au mosaïsme et forme, dans la maison de Jacob, une sorte d'hébraïsme réformé. On en a la preuve dans les discours et les écrits des prophètes de l'Éternel qui en furent les représentants et les chefs. On sait que ces fidèles serviteurs de Dieu n'attaquèrent pas avec moins de vivacité l'idolâtrie monothéiste que les cultes polythéistes. Le second commandement du Décalogue fut le thème le plus ordinaire de leurs exhortations. Ils rappellent sans cesse l'alliance traitée à Horeb par l'Éternel avec la famille de Jacob ; ils insistent constamment sur ce point essentiel qu'il n'y a point d'autre salut pour Israël que dans l'observation des clauses de cette alliance. Cette alliance, qui est le fondement du mosaïsme, est, si l'on peut ainsi dire, la charte dont ils ne cessent de réclamer l'exécution, et contre la violation de laquelle ils protestent sans jamais se lasser. Ils en appellent à elle contre le monothéisme idolâtrique de la nation, avec la même persévérance que les écrivains protestants aux textes de l'Évangile contre le catholicisme.

Le tableau que je viens de tracer me semble renverser entièrement l'opinion vulgaire qui ne veut voir dans la lutte du prophétisme et des sectateurs des hauts lieux et des bocages que les oppositions qui, dans toutes les religions, divisent les hommes pieux

et les indifférents et les impies. L'indifférence et l'impiété ne sont pas permanentes dans une religion ; elles ne se montrent qu'en certains moments, d'ordinaire à l'époque de sa décadence. Dans Israël, au contraire, le culte des hauts lieux et des bocages dure sans interruption pendant environ dix siècles ; il se montre à l'origine même du mosaïsme ; il le repousse comme une réforme ou inutile ou erronée ; et tandis que les religions succombent à la fin devant l'impiété et l'indifférence, ici c'est le culte idolâtrique qui cède enfin au mosaïsme. Ajoutez que les indifférents et les impies n'ont été, dans aucun pays, animés d'un esprit persécuteur, par le fait même qu'ils étaient indifférents et impies ; en Israël, au contraire, le monothéisme idolâtrique ne cesse de persécuter les prophètes et ceux qui partagent leurs croyances. Ce trait seul suffirait pour nous faire reconnaître une religion dominante ou une religion d'État.

Tout nous ramène à la thèse que j'ai essayé de prouver, que depuis Moïse jusqu'aux derniers temps de la monarchie, il y eut en Israël deux partis religieux, ou, pour mieux dire, deux Églises : celle de la majorité, qui n'était que l'antique monothéisme patriarcal défiguré par des pratiques idolâtriques , et celle de la minorité, qui était le résultat de la réforme mosaïque. Il me reste à montrer comment celle-ci finit par vaincre sa rivale.

Les enfants d'Israël qui se groupaient autour des prophètes et qui formaient ce qu'on peut appeler l'Eglise mosaïque, ne furent pendant longtemps qu'une faible minorité dans la maison de Jacob. Après avoir été, pour ainsi dire, à l'état latent pendant la longue période des juges, l'action de ce parti devint plus sensible depuis Samuel, sans réussir cependant à prendre la direction des esprits, soit dans les affaires politiques, soit dans les affaires religieuses. Du temps d'Elie, l'Éternel ne s'était réservé que sept mille hommes dans le royaume du Nord * , et, s'il faut en juger par Abdias2, ils n'étaient pas en état de faire oublier par leur courage leur faiblesse numérique. Ce qui est certain, c'est qu'ils y furent constamment persécutés, ou du moins réduits au silence ; mais le jéhovisme, quoique écrasé par le despotisme militaire, n'y fut jamais entièrement éteint. Quand , à la fin du vme siècle avant l'ère chrétienne, à peu près vers l'époque de la déportation des dix tribus, Ezéchias invita les jéhovistes du Nord à assister à Jérusalem à

1 1 Rois, xix, 18.

2 1 Rois, xvni, 3 et suiv.

la célébration de la Pâque , il en vint de presque toutes les tribus qui avaient composé le royaume d'Israël \

L'état religieux du royaume de Juda ne différait que par quelques nuances de celui du royaume du Nord. Mais ces légères différences étaient à l'avantage du jéhovisme. Dans l'un et dans l'autre, l'élohisme dominait ; mais tandis que dans le Nord les cultes polythéistes trouvaient de faciles adhérents , même sur le trône, ils ne semblent pas avoir eu des succès aussi considérables dans le Midi. Il y eut sans doute à Jérusalem des rois qui élevèrent des autels aux divinités étrangères1, mais cette impiété s'y produisit moins souvent qu'à Samarie. D'un autre côté, le culte lévitique était un centre de jéhovisme, de jéhovisme mal entendu et fort imparfait, il est vrai, mais suffisant toutefois pour être une sorte de lien commun entre ce que j'ai appelé l'Église nationale, Église qui n'avait de mosaïque que la forme de son culte, et à laquelle présidait la caste sacerdotale , et l'Église franchement jéhoviste, à la tête de laquelle se trouvaient les prophètes. Il ne faudrait pas s'exagérer sans doute la force de ce lien. Le nom de Jéhovah n'était certainement pas plus une cause de paix et de fraternité entre les deux partis que celui de Jésus-

1 2 Chron., xxx, 1-6, 10, 11 et 18.

2 2Chroniq., xxi, 6-12, 13 ; xxn, 3 ; xxv, 14; xxvm, 2-4, 23-25; 1 Rois, xiv,24; 2 Rois, xvi, 3, 4; xxi, 3.

Christ ne l'a été plus tard entre les catholiques et les protestants. Le temple, habitation de Jéhovah , était tantôt profané par les autels de divinités étrangères i , tantôt abandonné pour les bocages et les hauts lieux2, et quand il était rendu à sa destination, il n'était guère que le théâtre d'un culte formaliste et sans vie. C'était cependant un fait considérable, que le Dieu des prophètes ne fût pas un Dieu absolument étranger à la masse de la population.

Le culte lévitique ne paraît pas avoir eu une grande importance dans le royaume de Juda, soit que le peuple lui préférât les cultes idolâtriques des hauts lieux et des bocages, soit qu'un sacerdoce peu éclairé favorisât lui-même les actes d'idolâtrie. On a déjà vu que jamais le sacerdoce ne réclama la centralisation du culte. C'est une preuve indirecte qu'il approuvait, ou du moins qu'il ne condamnait pas les cultes des hauts lieux et des bocages. 11 y a plus encore : en certains temps, les ornements qui servaient à ces cultes furent confectionnés dans l'intérieur même du temple 3. On ne saurait s'étonner que , dans un tel état de choses, l'idolâtrie monothéiste comptât de nombreux adhérents \ Sauf pendant les quelques an-

1 2 Chron., xxxiii, 4; 2 Rois, xvi, 10-18; xxi, 4 et suiv ; xxiii, 12; Jérémie, vu, 30.

2 2 Rois, xxiii, 7; .' Chron., xxvm, 24; xxxiv, 18: xxi, 6 : xxn, 3.

s 2 Rois, xxiii, 7.

k 1 Rois, xiv, 22 et 23.

nées de la jeunesse de Joas', tous les rois de Juda, jusqu'à Ezéchias, maintinrent le culte idolâtrique sur les hauts lieux ou dans les bocages. Ceux d'entre eux qui sont loués pour leur piété, Asa, Josaphat, Joas, Amasias , ne se distinguèrent des autres qu'en ce qu'ils proscrivirent les divinités étrangères2, et encore ce dernier finit par leur élever des autels 3. La partie riche de la nation et les principaux de Juda semblent avoir constamment pris fait et cause pour l'idolâtrie monothéiste. C'est à leur sollicitation que Joas abandonna la maison de l'Éternel et suivit les idoles des bocages4. Ce fait n'a rien qui puisse nous surprendre, quand on voit les prophètes les poursuivre constamment de leurs accusations 5.

Quelle était la force du parti jéhoviste à cette époque, sous les successeurs de Roboam ? Il est difficile de le préciser. Il est probable qu'elle alla en croissant, surtout depuis la ruine du royaume du Nord , qui dut être un terrible exemple pour le royaume du Midi. Mais on peut être assuré que ce parti ne formait qu'une faible minorité ; on peut en juger, soit par la contrainte qui pesait sur les pro-

1 2 Rois, xii, 3 et 4; 2 Chron., xxiv, 18.

2 1 Rois, xv, 11-14; xxn, 5, 43, 44: 2 Rois, xn, 3 et 4; 2 Chron., xx, 32; xxiv, 18; xxv, 2.

8 2 Chron., xxv, 14.

4 2 Chron., xxiv, 17 et 18.

6 Esaie, x, 1, 2; lix, 3; Jérémie, xiv, 3; xxn, 13-17; xxxvni, 4, 25; Osée', xii, 9; Mich., m, 9-12; vu, 3, etc.

phètes, soit encore mieux par les persécutions donj. ils étaient les objets \

Les choses changèrent de face vers le milieu du vme siècle avant l'ère chrétienne. Le jéhovisme prit alors dans la famille de Jacob une consistance qu'il n'avait jamais eue auparavant. Ce fut sous le règne d'Ezéchias que s'accomplit ce changement. Les traditions hébraïques n'ont pas de termes assez énergiques pour rendre hommage à ce grand prince. « Aucun roi, disent -elles, ne l'a jamais égalé, ni parmi ceux qui lui succédèrent, ni parmi ceux qui avaient régné avant lui2. Les docteurs de la Synagogue ont remarqué qu'il n'est pas même fait d'exception pour David. Ce fait s'explique, selon Lévi ben Gerson, par cette circonstance que David pécha et qu'Ezéchias ne pécha point 3. Il est à la fois plus simple et plus naturel d'y voir l'effet de la reconnaissance des prophètes pour le prince qui, en se rangeant sans arrière-pensée de leur côté, assura la victoire au parti jéhoviste. David avait, en établissant le culte lévitique, réalisé une partie du mosaïsme. « Ezéchias, dit l'écrivain sacré, observa les commandements que l'Éternel avait donnés à Moïse \» non sans doute qu'il réformât l'État tout entier sur le modèle delaconsti-

i 2Chron., xxiv, 20-22.

* 2 Rois, xvin, 5.

i Bible de Çahen, t. vin, p. 171.

* 2 Rois, xvin, 6.

tution mosaïque, — . cette réforme radicale était impossible, — mais il paraît qu'il entra bien plus avant que le grand fondateur de la dynastie des rois de Juda, dans l'esprit des institutions mosaïques. Nonseulement il abolit les cultes étrangers et l'idolâtrie élohiste', mais encore, ce que n'avait pas fait David, il centralisa décidément le culte à Jérusalem, dont l'autel seul resta debout2.

A quelle influence faut-il faire honneur de la réforme accomplie par Ezéchias? On doit probablement la rapporter en partie à ses sentiments religieux; maison peut croire qu'Esaïe ne fut pas étranger à cet événement. On trouve dans les livres saints des preuves évidentes des bons rapports, de l'entente cordiale, peut-on même dire, du prophète et du roi. Ezéchias est-il menacé de quelque danger, c'est à Esaïe qu'il demande conseil 3. Est-il atteint de la peste et en danger de mort4, le prophète se rend spontanément auprès de lui3, soit pour l'engager à mettre ordre aux affaires de l'État, de manière qu'après lui les mesures qu'il avait prises ne périssent point0, soit, s'il reste quelque espoir, pour rappeler à la vie ce

1 2 Rois, xviii, 4.

2 2 Rois, xviii, 22.

3 2 Rois, xix, 2 et suiv.

* 2 Rois, xx, 1 ; Bible de Cahen, t. vin, p 180, note, s 2 Rois, xx, 1 ; 2 Chroniq., xxxn, 24. « 2 Rois, xx, 1 ; 2 Esaie, xxxvin, 1.

puissant soutien de la cause de l'Éternel1 . A-t-il commis une imprudence telle qu'elle peut attirer sur Juda les armes du puissant roi de Babylone, Esaïe vient le trouver pour lui faire comprendre la portée immense de sa faute 2.

Ces bons rapports entre le roi et le prophète s'expliqueraient facilement si, comme le raconte la tradition talmudique, Esaïe appartenait à la famille royale et était un arrière-grand-oncle d'Ezéchias3. Cette tradition est pleine d'invraisemblance ; peutêtre n'a-t-elle d'autre origine que la ressemblance du nom d'Amots, père d'Esaïe, et de celui d'Amatsia, bisaïeul d'Ezéchias. Il est plus probable qu'elle naquit d'un souvenir confus de l'amitié qui avait lié le roi et le prophète, souvenir qui dut se conserver longtemps parmi les prophètes, et après eux parmi les docteurs de la loi. Quoi qu'il en soit, cette bonne entente d'Ezéchias et d'Esaïe est un fait incontestable, et quelle qu'en ait été la cause, elle peut rendre compte de la révolution opérée par le roi dans les choses religieuses.

Ce changement ne s'accomplit pas sans de vives oppositions. Il fut suivi d'une longue agitation. On peut se faire une idée de ce que cet événement avait d'extraordinaire et de la profondeur de l'émotion

1 2 Rois, xx, 4-7.

2 2 Rois, xx, 14-19.

* Winer, Biblisches Realwœrterb., article Jesaias.

SUR LA B1BLIÎ 289

qu'il excita par ce fait que le bruit en arriva jusqu'à Ninive, et que Salmanasar se décida aussitôt à profiter des troubles intérieurs du royaume de Juda pour s'en emparer sans coup férir. Le roi d'Assyrie comptait que le mécontentement de la grande majorité du peuple lui ouvrirait les portes de Jérusalem et lui livrerait un roi qui s'était rendu odieux en abandonnant la religion établie pour favoriser des opinions jusqu'alors proscrites. Ce plan du monarque chaldéen nous est dévoilé dans la curieuse scène racontée dans le premier livre des Rois (xvm, 17-37J et dans le deuxième livre des Chroniques (xxxn, 9-16) . L'armée assyrienne arrive devant Jérusalem ; les capitaines qui la commandent s'approchent de la ville, non pour faire entendre une simple sommation, mais pour adresser en hébreu un long discours à la foule accourue de tous les côtés sur les remparts, et ce discours a pour but manifeste de pousser le peuple à la révolte contre son roi. Tant que les capitaines assyriens ne parlent que de choses politiques, les officiers d'Ezéchias les laissent poursuivre sans les interrompre ; mais dès qu'ils annoncent que le grand roi vient au nom du Seigneur, les officiers hébreux les arrêtent. « Nous vous supplions, leur disent-ils, de parler à vos serviteurs en langue syriaque que nous entendons parfaitement, et de ne pas parler en langue judaïque devant le peuple qui écoute de dessus les murailles. — Notre maître, leur répond un des capi-

taines assyriens, ne m'a pas envoyé vers ton maître ou vers toi, il m'a envoyé vers les hommes qui se tiennent sur les murailles. » Alors Rabscaké s'écria à haute voix en langue judaïque : « Qu'Ezéchias ne vous abuse point, car il ne pourra point vous délivrer de nos mains. Ezéchias vous pousse à vous exposer à la mort, en vous disant : L'Éternel notre Dieu nous délivrera de la main du roi des Assyriens. Cet Ezéchias n'a-t-il pas ôté les hauts lieux et les autels de l'Éternel? N'a-t-il pas fait ce commandement à Juda et à Israël : Vous vous prosternerez devant un seul autel et vous y ferez fumer vos sacrifices ! » Ce perfide discours jeta dans la consternation les conseillers du roi et le roi lui-même. Heureusement un événement imprévu trompa l'attente du roi d'Assyrie et sauva Ezéchias.

Le parti qui arriva au pouvoir avec Ezéchias ne sut pas user de sa victoire avec modération. Il avait été persécuté ; il eut le tort, dans le premier moment de sa puissance, de devenir à son tour persécuteur. Le second livre des Chroniques nous raconte le fait à sa manière ; mais il ne faut pas une grande connaissance des mouvements religieux et politiques pour pouvoir lui rendre sa forme historique et véritable.

Après avoir rétabli le culte lévitique dans toute sa pureté, Ezéchias, en partie inspiré par son zèle, en partie peut-être pour provoquer une manifestation jéhoviste en faveur des réformes qu'il venait d'opérer, fit publier dans toute la famille d'Israël la célébration

de la Pâque '. Un certain nombre d'hommes pieux des tribus d'Acer, de Manassé, de Zabulon, d'Issachar et d'Éphraïm 2, se rendirent à cet appel et vinrent à Jérusalem prendre part à cette cérémonie depuis des siècles tombée en désuétude 3. Une réaction presque inévitable fut le résultat de ce concours extraordinaire d'hommes peu habitués jusqu'à ce moment à voir triompher leurs croyances religieuses. Ceux qui étaient venus du nord, soit parce qu'ils avaient le plus longtemps gémi sous l'oppression, soit parce qu'ils s'étaient exaltés mutuellement dans leur pèlerinage, se laissèrent emporter par l'ardeur de leur zèle. Ils se répandirent dans les tribus de Juda et de Benjamin, brisant les statues et les autres images d'Elohim, coupant les bocages, démolissant les hauts lieux. Cette œuvre de pieuse destruction achevée dans le midi, ils la continuèrent, en rentrant dans leur pays, dans les tribus d'Éphraïm et de Manassé, et quand il ne resta plus de traces aussi bien des cultes idolâtriques que des cultes polythéistes, « les enfants

1 2 Chron., xxx, 1-10. Cette célébration de la Pâque n'eut pas lieu à l'époque légale; elle fut décrétée dans un conseil royal (2 Chron., 2 et 3) qui décida de convoquer les pieux Israélites de toules les parties de la Palestine. N'y a-t-Jl pas là un indice qu'il s'agit ici dîme mesure politique destinée à donner une force nouvelle aux réformes opérées par Ezéchias dans l'intérêt dujéhovisme?

2 2 Chron., xxx, 11 et 18.

s 2 Chron., xxx, 26.

d'Israël *, dit le texte sacré, retournèrent dans leurs villes, chacun en sa maison. » N'est-ce pas là une scène analogue à ces expéditions des fervents puritains, faisant main basse à la fois sur les églises romaines et sur les églises épiscopales et ôtant, pour me servir de leurs expressions, l'idolâtrie du milieu des saints?

La réforme tentée par Ezéchias n'eut pas le temps de pousser de profondes racines. Elle se maintint tant que le prince vécut. Lui mort, on en revint purement et simplement à l'ancien ordre de choses. Ezéchias laissa en mourant le pouvoir à un enfant de douze ans. Les grands de l'État que nous avons toujours vus à la tête du parti élohiste, n'eurent pas de peine à s'emparer cle son esprit, et sous leur influence, le culte idolâtrique des bocages et des hauts lieux fut rétabli 2. Le jeune roi se laissa même entraîner vers les dieux étrangers 3 et le parti jéhoviste, victime d'une réaction violente, paya chèrement les quelques années de domination que lui avait données Ezéchias \

* 2 Chron ., xxxi, 1.

2 2 Rois, xxi, 3; 2 Chron., xxxni, 2-7.

3 2 Rois, xxi, 4-9; xxm, 12.

* 2 Rois, xxi, 16. D'après une tradition juive postérieure, Esaïe aurait été la victime de ce retour aux anciennes coutumes. Manassé l'aurait fait scier en deux. Josèphe ne dit pas un mot de ce supplice, mais il est probable que Hèbr., xi, 37, y fait allusion.

S'il faut s'en rapporter à l'auteur du deuxième livre des Chroniques, l'adversité aurait changé le cœur de Manassé. Vaincu et emmené captif à Babylone, il aurait gémi de ses égarements, et, rendu à la liberté, il aurait repris l'œuvre commencée par son père^ de faire triompher en Israël les véritables principes religieux du mosaïsme1, sans y réussir cependant entièrement et sans pouvoir ramener le peuple de ses habitudes idplâtriques 2. Le second livre des rois ne parle pas de ce changement ; il laisse mourir Manassé dans les sentiments d'idolâtrie dont il donna de si déplorables témoignages en persécutant les prophètes et leurs partisans 3 ; et l'on serait assez disposé à préférer son témoignage à celui du deuxième livre des Chroniques, quand on considère que son fils A mon ne fut, pendant son règne éphémère, qu'un idolâtre obstiné \ Cependant la tradition de la conversion de Manassé est tellement constante5 qu'il paraît difficile de la révoquer entièrement en doute. D'autre part, il a dû y avoir, depuis la mort d'Ezéchias jusqu'au règne de Josias, quelque victoire des Chaldéens sur les Hébreux, victoire à la suite de la-

1 2 Ch ron., xxxm, 11-16.

2 2 Chron., xxxm, 27.

3 2 Rois, xxi, 16.

k 2 Rois, xxi, 19-22; 2 Chron., xxxm, 22 et 23.

5 Dahler, De flde chronic. histor., p. 139. — Prière de Manassé, placée dans les Septante à la fin du deuxième livre des Chroniques.

quelle le royaume de Juda se trouva sous une sorte de dépendance vis-à-vis du grand roi. On ne comprendrait sans cela ni la conduite de Josias qui s'efforce d'arrêter l'expédition des Égyptiens contre l'empire babylonien1, ni les divers événements qui suivirent de près sa mort2. Il faut, ce semble, admettre nécessairement que Manassé fut battu par les Chaldéens et qu'il ne fut rétabli ou maintenu sur son trône qu'après s'être reconnu vassal du grand roi.

Si l'on se demande maintenant sous quelle influence s'opéra le changement religieux de ce roi, on pourra l'attribuer, avec l'auteur du livre des Chroniques, à son changement de fortune, et peut-être aussi aux souvenirs de l'éducation jéhoviste qu'il avait dû recevoir dans ses premières années auprès de son père Ezéchias. Mais il serait possible que son changement religieux et son rétablissement sur le trône fussent dans des rapports plus étroits qu'on ne le croirait au premier abord. On sait que, tandis que les principaux de la nation , que l'on rencontre constamment à la tête du parti élohiste, conseillaient sans cesse de prendre l'Egypte pour appui contre le grand roi 3, les prophètes et le parti religieux à la tête duquel ils marchaient, adversaires décidés de toute alliance avec

» 2 Rois, xxm, 29 et 30; 2 Chron., xxxv, 20-24.

1 2 Rois, xxm, 33 ; xxiv, 1 et 2 ; 2 Chron., xxxvi, 2-4, 6, 10, 13.

» 2 Rois xvin, 21 ; Urémie, xxm, 6-15.

SLR LA 1HBLE 295

l'Egypte, penchaient pour l'alliance babylonienne1. Est-ce en se tournant vers eux et en donnant ainsi des garanties à Babylone, que Manassé fut rendu à la liberté et replacé sur le trône ? Cette supposition ne manque pas d'une certaine vraisemblance. Mais ce qui ne saurait être douteux , c'est que , vassal du grand roi, il dut rompre avec ses anciens conseillers et s'appuyer principalement sur le parti de l'alliance babylonienne, qui se trouvait être le parti jéhoviste.

Dans cette seconde* phase du règne de Manassé, le mosaïsme dut prendre une plus grande consistance dans le royaume de Juda, et les israélites qui le professaient, croître en nombre et en influence. Amon, son successeur, s'entoura, il est vrai , d'hommes du parti contraire et rétablit l'idolâtrie en Israël 2. Mais sa fin tragique 3 fut un coup funeste pour les ennemis du mosaïsme. Le pouvoir qui leur échappa tomba de nouveau dans les mains des jéhovistes. C'était encore un enfant qui montait sur le trône \ Élevé dans les principes mosaïques , il travailla , sous l'inspiration des israélites dévoués à la gloire de l'Éternel, à les faire dominer dans la nation. Un règne de près de

1 Esaie, xxx, 7 ; Jérémie, xxvu, 11, 17 ; xxxvn, 7, 8 ; xlii, 3 et suiv.; xlvi, 1-26.

2 2 Rois, xxi, 20-22; 2 Chron., xxxm, 22 et 23. 5 2 Rois, xxi, 23 ; 2 Chron., xxxm, 24.

u 2 Rois., xxu, 1 ; 2 Chron., xxxn, 1.

296 ÉTUDES ClilTIQUES

trente ans lui permit de les rendre à jamais inébranlables. L'ancienne idolâtrie monothéiste ne disparut pas sans doute entièrement. Jéhoacha , pendant son règne éphémère de trois mois ', et Jéhojakim, que le roi d'Egypte lui donna pour successeur2, rétablirent le culte des idoles 3. Une réaction violente marqua même le règne de ce dernier qui , créature des Pharaons, remplit Jérusalem du sang des jéhovistes \ ses adversaires religieux et politiques à la fois. Jojachim , un enfant de huit ans 5, qui ne resta que trois mois sur le trône, et Sédécias, qui lui succéda, marchèrent dans la même voie 6. Celui-ci , égaré par des conseillers inintelligents7, rêva pour son pays une indépendance désormais impossible, et s'appuya nécessairement sur le parti égyptien, qui finit par l'entraîner à la révolte contre les Chaldéens 8. Mais depuis Josias les choses avaient évidemment changé de face, sous le rapport religieux, dans le royaume de Juda. On sent, non pas tant au langage des prophètes, qui n'ont manqué de hardiesse et de dévouement en aucun temps , qu'à la conduite plus décidée des

1 2 Rois, xxin, 31 ; 2 Chron., xxxvi, 2.

2 2 Rois, xxiii, 34 ; 2 Chron., xxxvi, 4.

3 2 Rois, xxiii, 32 et 37; 2 Chron., xxxvi, 5. * 2 Rois, xxiv, 4.

5 Le 2e livre des Rois lui donne dix-huit ans, xxiv, 8. 5 2 Rois, xxiv, 9, 19; 2 Chron., xxxvi, 12.

7 Jérémie, xxvin, 2-4; xxxvm, 22.

8 2 Rois, xxiv, 20; 2 Chron-, xxxvi, 13

hommes de leur parti, qui ne semblent pas s'être distingués auparavant par leur témérité, que la majorité s'est déplacée ou est bien près de l'être. Sous le règne de l'impie Achab, Abdias, obligé de dissimuler ses sentiments, se cachait avec soin pour sauver les hommes de Dieu ' ; maintenant, les partisans des prophètes prennent ouvertement leur défense et parlent publiquement en leur faveur 2.

On peut juger à un autre signe qu'à la fin du vne siècle avant l'ère chrétienne, le jéhovisme, malgré les orages qui le frappaient encore de temps à autre, était décidément vainqueur en Israël , et tendait rapidement à devenir le culte de la majorité de la nation. C'est qu'il incline déjà visiblement au formalisme. Ce n'est pas de ce côté que penchent les religions qui combattent encore pour leur existence. Il est vrai que c'était là un écueil sur lequel le culte compliqué dumosaïsme devait l'entraîner facilement, et déjà Michée et Esaïe avaient eu besoin de rappeler que le sang des boucs n'efface pas les crimes 3. Mais le formalisme est bien autrement prononcé sous le règne de Josias ; il a gagné tellement que les prophètes qui le combattent s'en sont laissés infecter eux-mêmes. Esaïe enseignait au pécheur qu'il doit chercher le pardon de ses fautes, non dans des céré-

1 1 Rois, xvm, 3-16.

2 Jérémie, xxvi, 10-24.

3 Esaie, i, 11; Michée, vi, 6-8; Amos, v, 21-23.

monies expiatoires, mais dans le renoncement au mal1, et Osée assurait que le sacrifice est moins agréable à l'Éternel que la justice et la charité2. Jérémie s'exprime un peu différemment; il tient le sacrifice pour efficace, pourvu qu'il soit fait avec des mains pures 3. Esaïe faisait assez peu de cas des pratiques cérémonielles : « Pour ce qui est des nouvelles » lunes, fait-il dire à l'Éternel, et des sabbats et de » la publication de vos réunions, je n'en puis plus » porter l'ennui, ni de vos assemblées solennelles ; » mon âme hait vos nouvelles lunes et vos fêtes so- » lennelles ; elles me sont fastidieuses ; je suis las de » les souffrir \ » Jérémie , malgré ses tendances spiritualistes bien prononcées, ne laisse pas que d'attacher une grande importance à certaines prescriptions cérémonielles. Il tient pour un devoir essentiel de sanctifier le jour du sabbat en s' abstenant de tout travail 5. L'Éternel lui a signifié de rappeler ce commandement au peuple d'Israël. Son observation est une condition indispensable du salut même de la nation6.

Ezéchiel va encore plus loin dans ce sens que Jé-

1 Esaïe, i, 11 et 16-20.

2 Osée, vi, 6.

* Jérémie, vu, 2-6, 10-15, 21-24.

4 Esaïe, i, 13 et 14.

s Jé.'émie, xvn, 19-27.

• Ibid., xvii, 19,24-27.

rémie. Non-seulement il s'élève, comme celui-ci, contre le mépris des choses saintes et la profanation des sabbats ', mais encore il propose des règlements minutieux sur les pratiques du culte et sur les observations légales 2.

Ce formalisme , favorisé par le zèle plus ardent qu'éclairé de Josias et par les tendances sacerdotales des hommes qui avaient fait son éducation , et qui restèrent ses conseillers, est une preuve certaine de la révolution religieuse qui s'était accomplie dans la maison de Jacob. Désormais, le triomphe du mosaïsme est assuré ; les quelques échecs qu'il pourra subir encore resteront impuissants et ne seront que les derniers et vains efforts d'une religion qui se meurt.

Mais, par un étrange concours de circonstances, le mosaïsme ne s'empare des consciences qu'au moment où il devient impossible comme organisation sociale. Les enfants d'Israël, dépouillés de leur nationalité, soumis désormais à des puissances étrangères, ne pourront plus se gouverner librement. Leur destinée eût -elle d'ailleurs été livrée à leurs propres mains, ils n'auraient pu renoncer à des habitudes séculaires. Mais si le mosaïsme ne devint pas la loi de l'État, il devint, ce qui valait mieux, la loi des esprits

1 Ezéchiel, xxn, 8.

2 Ibid., xliv, 5 et suiv.; xlv, 13 et suiv.; xlvi, l-lô.

et des consciences. Il gagna plus qu'il ne perdit à cette transformation. Jéhovah ne sera plus le roi de la terre de Canaan ; mais il sera le chef spirituel des Juifs. La théocratie politique se changera en une théocratie morale. Il s'écoulera cependant des siècles avant que la véritable expression de cette transformation soit trouvée et nettement prononcée.

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