IV
L'autopsie dont on vient de lire le protocole est intéressante à plus d’un titre:
L.— Signalons d’abord, pour n'y plus revenir, les kystes hydatiques du foie et du cœur, complètement latents pendant la vie et dont elle est venue nous donner la surprise. A part les démangeaisons si vives que nous avons signalées et que nous interprétions comme du prurigo leucémique (1), rien ne permettait de soupçonner le kyste du foie et rien non plus, dans l'examen du cœur, ne nous eût fait penser à un kyste appendu à l’organe (2). Mais ce ne sont, en somme, que des trouvail-
(1) Le prurigo leucémique est signalé par divers auteurs, Wunderlich, Eichhorst, Ebstein, etc,
(2) Ajoutez que les kystes hydatiques du cœur sont de véritables rarctés : Demantké (Bulletin de la Société anatomique de Paris, 1895, page 122) n’en a trouvé que 6 observations depuis 1870, dans le Bulletin de cette Société.
cet 5 QUE les d’autopsie, dont l'intérêt n’est que de curiosité ; nous n'y insistons pas.
IT. — La nécropsie montre l’altération dela moelle osseuse, dont la clinique n'avait pas fourni la notion.
Cet «aspect gélatineux, demi-transparent et rougeâtre», qui rappelle celui de la moelle embryonnaire, correspond bien aux descriptions des auteurs. Guttmann (1), dans un cas de leucémie myélogène, note de même «la coloration rouge sombre» de la moelle fémorale. Eichhorst (2) constate aussi «sa teinte gris-rougeâlre» dans le sternum et au fémur. Claus (3) a vu également «la couleur gris-rougeâtres de la moelle de l’humérus, mais avec ce faitnouveau de la présence de nodules blanchâtres disséminés dans son épaisseur et qu’on retrouvait dans d’autres organes.
Notre cas rentre donc déjà, par cet examen à l'œil nu, dans les formes complètes où les trois organes hématopoiétiques sont lésés. L'étude histologique démontrera même que la moelle des os, supposée indemne de par la clinique, était peut-être la plus atteinte.
[II.— Les constatations faites sur le système ganglionnaire sont de plusieurs ordres :
1° Au point de vue topographique, on a vérifié d’abord l’existence des groupes cervicaux hypertrophiés et de l’adénopathie médiastine que la clinique avait fait connaître, et on a constaté de plus la tuméfaction des ganglions mésentériques, qui était d’ailleurs trop peu avancée pour être appréciable pendant la vie.
2° Au point de vue des lésions macroscopiques des ganglions examinés, on a vu, sur la coupe des ganglions cervi-
(1) Berliner Klinische Wochenschrifft, 1891, page 1109. (2) Virchow's Archiv., etc., 1892, N° 139, page 365. (3) W. Claus. Thèse de Marbourg, 1888.
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caux les plus anciennement malades, une sclérose manifeste (épaississement de la capsule, présence de larges cloisons fibreuses parcourant le parenchyme) faisant défaut dans Îles ganglions mésentériques, qui paraissaient récemment atteints.
Cette sclérose, apparente à l'œil nu, a été notée par la plupart des auteurs et il est remarquable qu'elle s’observe surtout dans les formes à leucocythémie faible, qui sont d’ailleurs le plus souvent chroniques.
C’est ainsi que Sabrazès (1) signale «des amas cohérents de ganglions blanchâtres, d'une durelé élastique, dont la coupe blanche, lisse, uniforme, ne laisse pas suinter de suc et ne présente ni point jaunâtre, ni piqueté hémorrhagique.» [ls avaient élé fournis par l’autopsie d’une jeune fille de 16 ‘ans. ayant présenté une lymphadénie lymphatique de T ans de durée, lentement accrue par poussées fébriles et dont les chiffres globulaires étaient: 5.060.000 globules rouges, contre 29.005 globules blancs. Notons, pour le moment, cette sclérose des ganglions les premiers atteints: nous verrons plus tard le fait confirmé, et peut-être même expliqué par l’examen histologique:
3° La rate, qui ne présente qu'une hyperlrophie moyenne (720 gr. au lieu de 1.300, 1.500 et 2.000 dans les cas extrèmes), se montre à sa place normale, dans l'hypochondre droit qu’elle déborde à peine. Une percussion attentive, trompée par la présence du kyste hydatique du foie, l'avait située à l’épigastre. C’est là une erreur qui, pour le dire en passant, doit nous rendre réservés sur ce procédé de délimitation des organes.
Les lésions macroscopiques consistent en une sclérose, que traduit la fermeté de sa consistance et l’épaississement de sa
(1) Sabrazès. Soc. d'anat, et de phys. de Bordeaux, S février 1892.
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capsule, mais surtout dans les tumeurs lymphadéniques qui ont envahi son parenchyme.
La présence de ces tumeurs est fréquemment notée dans les autopsies. Sans abuser des citations, nous devons citer quelques faits :
«La rate, dit Buscarlet (1), est bosselée : elle est parsemée de noyaux volumineux, ressemblant à s'y méprendre à des noyaux de cancer secondaire, mais en différant en ce que chacun des noyaux est dur et ne donne pas de suc au râclage».
Dans le cas de Féréol (2), «le parenchyme de la rate était très altéré, d’une dureté générale très grande, avec des bosselures et des inégalités mamelonnées: à la coupe, on voyait, au milleu d’un tissu rouge très ferme et rappelant la consistance du foie, une foule considérable de dépôts d’un blanc jaunâtre, ayant tout à fait l'aspect et la consistance des ganglions cervicaux; les noyaux variant de la grosseur d’un grain de chénevis à celle d’un gros pois et même un peu plus».
Ollivier et Ranvier (3) ont vu «sur la coupe de la rate des productions d’un blanc jaunâtre, du volume d’une lentille ou d’un pois, et dont quelques-unes atteignent les dimensions d’un œuf de pigeon. Elles semblent être produites par l’hypertrophie ou la fusion des glomérules de Malpighi.» Claus (4), Delafield (5), Ebstein (6), décrivent des lésions analogues.
4° Le foie montre plusieurs altérations macroscopiques inté-
ressantes :
a. D'abord l'hypertrophie que la clinique avait diagnostiquée
(4) Bulletin de la société anatomique de Paris, 1890, page 196.
(2) Gazette des hôpitaux, 1867, page 512.
(3) Archives de physiologie, tome II, 1869.
(4) Claus. Loc. cit.
(5) Delafield in Medical Record, 1887, p. 425.
(6) Ebstein. Observation II de son mémoire in Berliner Klinische Wochenschrifit,
1887, Nos 31 et 45.
D | Ve et qui, à vrai dire, n’est pas extrême: 2.080 gr. au lieu de 8.700 gr. (cas n° { de Guillermet) (1), 4.000, etc.
b. Puis sur la coupe, les nombreuses dilatations vasculaires et la richesse sanguine du parenchyme, qui sont signalées dans plusieurs cas. (Même observation de Guillermet).
c. L'état muscade, résultant des marbrures blanchâtres qui partent des carrefours acineux et circonserivent le centre rouge des lobules.
Le même aspect est noté dans le fait de Tapret et Macaigne (2): «Sur la coupe du foie, les veines sus-hépatiques sont un peu dilatées et il en résulte un aspect général de muscade pâle. Les grands espaces portes semblent un peu accentués.»
d. Les thrombus des grosses veines sus-hépatiques, qui constituent une lésion de haute importance, dont nous ferons ressortir plus loin toute la portée.
5° La tumeur du médiastin, qui n'avait pas échappé à la clinique et que l’autopsie est venue confirmer, est un fait qui est fréquemment observé chez les lymphadéniques. Carmine (3) mentionne «une masse lobulée du volume d’une tête de fœtus, adhérente à la face postérieure de la poignée du sternum.»
Dans le cas de Tapret et Macaigne, il existait «une masse grosse comme le poing, occupant le médiastin antérieur, s’étalant en nappe et s’amincissant de plus en plus à la surface du péricarde. Cette masse englobait en avant tous les éléments du hile.»
Grünewald (4), à l’autopsie d’un lymphadénique mort d’asphyxie malgré la trachéotomie, a vu, «derrière le sternum,
(1) Guillermet. De l’adénie, thèse de Lyon, 1890, page 84. (?) Soc. anat. de Paris. Séance du 8 mars 1895. (3) Su. di un raro caso di pseudo-leucemia acuta, par Grossi Carmine (La Riforma Médica, 8 et 10 juillet 1893).
(4) Soc. méd berlinoise, 15 juillet 1885,
Do — une tumeur grosse comme une tête d'enfant, qui présentait un prolongement lobulaire descendant vers le poumon. Cette tumeur avait englobé le récurrent.»
Cette tendance de la tumeur médiastine à envahir le poumon est notée également dans une observalion de Chaplin (1) : «Chez une femme de 32 ans qui avait présenté une matité absolue s'étendant du sommet du poumon jusqu'à la quatrième côte et empiétant sur le sternum, on vit /e poumon infiltré par une masse lymphomateuse qui avait pour origine les ganglions péribronchiques.»
Cette invasion est manifeste dans notre cas où la tumeur des médiastins «s'enfonce dans les deux poumons et paraît être le point de départ d’une série de symptômes échelonnés dans les lobes inférieurs, depuis le hile jusqu’à la base.» On remarquera en passant cette marche descendante de la lésion pulmonaire qui reproduit la tendance de l’hypertrophie ganglionnaire prise dans son ensemble.
6° Les nodules Iymphomateux qui occupent les poumons sont signalés dans maintes observations.
«Le poumon, dit Sabrazès (2), est eriblé de nodules isolés, du volume d’un grain de millet à une noisette, blancs, durs, élastiques en tout points, semblables au tissu des ganglions. Ces nodules ressemblent plutôt à certaines formes de carcinose miliaire qu’à des tubercules. »
Buscarlet (3) parle de grosses masses nodulaires, grisâtres, dures, lendacées, saillantes, sans suc à la coupe, rappelant l'aspect de noyaux cancéreux», dont les poumons sont comme farcis. Il appartiendra au microscope de nous indiquer la signification de ces productions.
(3) Soc. de pathologie de Londres, 16 mai 1893. (1) Loc. cit.
(2) Loc. cit.