On dînait alors vers midi
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une barrière sous les arcades de l'escalier de la Reine ; tu dis que tu en avais donné l'ordre, quoique ce soit une sottise, puisqu'il faut le faire faire. Mallet n'en avait point entendu parler. Il n'y a point de jour où cela n'arrive et où le Roi ne le voie.
Je te dis que tu es un homme perdu si cela ne change du blanc au noir, et je te dis encore que je te vois une si prodigieuse inapplication et l'esprit si éloigné de penser et de faire ce que tu dois, que c'est un miracle si tu en reviens. Mais il faut que tu t'attendes que si le Roi m'oblige de me défaire de cette charge, au lieu de 11,000 livres que je le donne, je ne pourrai plus te donner que 1,000 livres, et ainsi je congédierai tes chevaux, ton carrosse et tes valets, et tu l'apercevras alors de la différence qu'il y a entre un homme ([ui fait son devoir et un qui ne le fait point. Mais il sera trop tard...
Quelques jours après, le 11 avril 1682, Colbert écrivait à d'Ormoy :
...Quand je pense qu'il y a deux mois entiers que le Roi le demande une petite balustrade pour sa chambre, et que lu dis tous les jours à S. M. qu'elle sera faite et posée dans six et deux jours, que tu me dis la même chose, et que j'appris hier qu'elle n'était pas chez le sculpteur, ni peutêtre même commencée, je ne vois que trop d'effets de l'horiible paresse que tu as de ne vouloir jamais faire de mémoires dans ta chambre, ni jamais penser à ce que tu as à faire. Cela joint à l'envie que tu as de vouloir toujours répondre au Roi sans savoir jamais ce que tu dis, en sorte qu'il faut que tu mentes continuellement, ne me fait que trop connaître la vérité de mon pronostic que tu ne feras jamais rien.
Il nous paraît bien probable que M. d'Ormoy fut la principale cause du mécontentement de Louis XIV
contre Colbert, mécontentement qui éclata à propos des travaux de Versailles et de leur cherté. Colbert mort (1683), d'Ormoy fut remplacé par Louvois. Louis XIV lui donna 500,000 livres en remboursement de sa charge de surintendant des bâtiments. Vingt ans auparavant Colbert l'avait achetée 250,000 livres.
Nous n'avons pas à suivre avec détail M. d'Ormoy dans le reste de son existence ; il nous suffira de dire que, sous le nouveau nom de marquis de Blainville, il prit Tcpée et trompa le jugement de son père, qui l'avait déclaré incapable de rien faire de bon. M. de Blainville devint un officier fort distingué. A la bataille de Steinkerque, il commandait le régiment de Champagne, avec lequel il écrasa les gardes anglaises. En 1702, il fit une admirable défense à Kaiserswerth, où, un jour d'assaut, il repoussa l'ennemi en lui tuant 4,000 hommes. Le grade de lieutenant général fut la récompense des services de ce brave officier. En 1703, il alla commander l'infanterie de Villars et fit la campagne de 1703 en Bavière, et, à la seconde bataifie de Hochstett (1704), il eut les deux jambes emportées par un boulet de canon, et alla mourir à Ulm le même jour, Saint-Simon a dit du marquis de Blainville qu'il avait toutes les parties du capitaine.
M. de Blainville ne laissa qu'une fille de sa femme Gabrielle de Rochechouart Tounay -Charente. Colbert, en le mariant, lui avait donné 400,000 livres.
Les autres fils de Colbert sont : Jacques-Nicolas Colbert^ archevêque de Rouen, docteur de Sorbonne, abbé du Bec, etc., mort en 1707. Il fut membre de i'Acadé-
mie française et de rAcadémie des inscriptions etbcllesleltres; — Antoine-Martin Colùo^t, bailli et grand-croix de Malte, général des galères de l'ordre, commandeur de Boncourt, colonel du régiment de Champagne et brigadier des armées du Roi; blessé mortellement à Valcourt en 1689; — Louis Colbert, d'abord abbé de Bonport, intendant et garde du Cabinet des livres, manuscrits et médailles de la bibliothèque du Roi, puis comte de Linières, capitaine-Iieulenant des gendarmes bourguignons, marié à Marie-Louise du Bouchet, fille du marquis de Souches; — Charles- Edouard Colbert^ comte de Sceaux, colonel du régiment de Champagne, blessé mortellement à Fleur us en 1690.
Les filles de Colbert firent toutes, grâce à l'intervention du Roi, de brillants mariages et entrèrent dans les plus grandes familles de France.
Jeamie-Marie-Thé7'èse Colbert épousa en 1667 Charles- Honoré d'Albert, duc de Luynes, de Chevreuse et de Chaulnes, appelé le duc de Chevreuse '. Quand Louis XIV eut décidé ce mariage, il l'annonça au duc de Chaulnes* par la lettre suivante :
Sainl-Germain, 1" janvier 1667.
Mon cousin, j'ai conclu le mariage du sieur de Chevreuse avec la fille aînée du sieur Colbert, et comme j'attaclie par ce moyen le chef et le seul héritier mâle de votre maison à celle d'un homme qui me sert dans mes plus importantes
1. La future avait reçu une dot de 384,000 livres (1,900,000 fr.) comptaut et 15,000 livres (75,000 fr.) eu pierreries.
2. Ambassadeur à ilorae. Le duc de Chaulues était tils de l'un des frères du couuétable de Luyues.
alîaires avec le zèle et le succès que lait ledit sieur Golbei l, j'ai bien voulu vous donner avis moi-même de cette alliance, m'assurant que vous prendrez part à la satisfaction que les deux familles en témoignent'.
En même temps, Colbert écrivait au duc de Ghaulnes :
Saint-Germain, 1" janvier 1667.
Le Roi, qui est bien plus le père de mes enfants que moimême, a bien voulu penser au mariage de ma fille aînée avec M. de Chevreuse. Et, comme depuis assez longtemps madame la duchesse de Chevreuse- et M. le duc de Luynes* m'ont témoigné le désirer, il ne reste plus. Monsieur, que votre agrément pour accomplir ce mariage.
Nous l'attendons par le retour de ce courrier, que M. le duc de Luyne vous dépêche exprès, et je profite de cette occasion, non-seulement pour vous en donner part, mais même pour vous assurer que, outre l'avantage de ma fille, j'ai extrêmement considéré l'honneur de votre alliance et les liens d'une amitié plus étroite qu'elle pouvait produire entre nous. En quoi je vous offre. Monsieur, toute la disposition que vous pouvez désirer, et vous assure que je m'attache, par ce moyen, aux intérêts de votre maison, pour laquelle vous me trouverez toujours dans des sentiments très sincères et très passionnés*.
1. Lettres, instructions et mémoires, VII, 349. M. P. Clémeat a publié en note la réponse que fit M. de Chaulnes à Louis XIV; il exprime au Roi sa satisfaction de l'honneur que S. M. a fait à M. de Chevreuse d'avoir couclu son mariage avec mademoiselle Colbert.
2. Marie de Rohan, mariée en 1617 à Charles d'Albert, duc de Luynes et connétable de France, et en secondes noces, en 1621, au duc de Chevreuse, mort.en 1637. Elle était la grand'mère du duc de Chevreuse.
3. Louis-Charles d'Albert, duc de Luynes, fils unique du connétable, mort en 1690.