Lettres, instructions et mémoires, VII
grâces qu'il vous a faites vous louchent sensiblement. Vous savez bien que vous ne sauriez aller trop loin dans les témoignages de reconnaissance que vous lui devez.
J'espère que ce commencement de rétablissement de la grandeur de votre maison en votre personne sera suivi, et que les soins que j'en veux prendre jusqu'à la fin ne diminueront pas l'amitié que vous avez pour moi, comme vous devez vous attendre au réciproque d'une grande tendresse de ma part pour vous i.
Le jeune duc de Mortemart était fort distingue, si l'on en juge d'après le portrait qu'en fait le chevalier de Pailleroles, chargé de raccompagner en Italie, où Colbert l'envoyait voyager.
« Je me confirme tous les jours de plus en plus, écrit le chevalier à Colbert ^ dans l'opinion qu'on ne peut avoir de sentiments plus droits, ni d'inclinations plus sages et plus réglées qu'il les a. Il est de parfaitement bon naturel, fort doux, fort civil et fort honnête à tout le monde, sachant pourtant fort bien faire la différence des gens. Il a plus de discernement et de connaissance que les autres personnes de son âge, et on ne saurait être moins enfant ou plus homme qu'il l'est déjà. Il a de l'ambition et de la gloire, sans orgueil. Il est quelquefois un peu rêveur et mélancolique ; mais cela se dissipe facilement et ne tient point contre la bonne compagnie, dans laquelle il est fort gai et fort agréable, et divertit fort les autres en se divertissant fort aussi. Il aime le jeu et s'y plaît particulièrement,
\. Lettres, instructions et mémoires, Vil, 117. 2, Iljidem, VII, 369. — Juin 1680.
mais sans se piquer ni s'inquiéter, ne jouant point mal et ne faisant point mal ses parties. Il n'a pas la moindre disposition à aucune sorte de débauche, et on ne voit guère tant de sobriété et de continence en un homme de son âge. Il a beaucoup d'inclination, et du génie même, pour la musique, et il a pris goûta la peinture, à la sculpture et à l'architecture d'Italie. Il n'a pas mal profité de ses voyages, et il n'est pas mal instruit des intérêts des princes qu'il a vus ou dans les États desquels il est passé. Il serait difficile, au reste, qu'ayant été presque toujours élevé sur la mer ou dans un camp, et s'étant trouvé maître de lui-même depuis son enfance, il pût avoir appris ce que savent ceux qui ont fait régulièrement leurs études, et Userait presque plus difficile encore qu'il le pût fort bien apprendre en la place où il est, n'ayant pas même, pour le dire franchement et ne le pas louer en tout, beaucoup d'inclination à l'étude ni à la lecture. Mais il sait des choses de beaucoup meilleur usage, c'est-à-dire qu'il sait très bien vivre et qu'il sait très bien le monde, de quoi il a la principale obligation à ce très bon sens naturel que Dieu lui a donné.
« Je crois encore, Monseigneur, le pouvoir louer par avance d'une bonne qualité dont les jeunes hommes de la Cour et de son rang ne se piquent guère, et dont on serait mal reçu à le louer devant eux, c'est qu'il sera parfaitement bon mari ; car outre qu'il aime à faire son devoir en toutes choses et qu'il est fort persuadé et fort touché du mérite de madame la duchesse de Mortemart, cette qualité s'accorde fort avec son
ambition, et il sent bien qu'elle ne nuira pas à sa forlune.
« Il a pour Monsieur son père toute l'affection et tout le respect d'un bon iîls, estimant et honorant les bonnes qualités qui sont en lui, et il a pour vous, Monseigneur, tous les sentiments de reconnaissance et de soumission auxquels il est obligé partant déraisons.
« Il m'a paru en particulier entièrement sensible à ce que vous lui avez écrit sur le duché de Mortemart, que vous lui avez si avantageusement assuré ».
Golbert voulait que son gendre, si bien doué, devînt un jour un marin distingué, et il dirigea son instruction comme il avait fait celle de Seignelay. « Vous me remercierez un jour, lui écrit-il, de vous avoir obligé de faire ce que vous faites » , c'est-à-dire ce long voyage en Italie qui l'éloignait de sa femme et « lui donnait du chagrin ».
Seignelay était fort lié avec son beau-frère. En 1681, au moment où Louis XIV venait de nommer M. de Mortemart, malgré ses dix-huit ans, intendant général des galères, il lui adressa la lettre suivante ' :
C'est avec bien de la joie que je vous apprends, mon cher frère, que l'on ne peut être plus content que le Roi ne l'a été de votre première campagne et de la relation que vous lui en avez faite.., J'espère que, continuant comme vous avez commencé, et vous appliquant comme vous faites à tout ce qui concerne votre charge, vous mettrez les galères sur un pied qui vous donnera beaucoup de satisfaction, et
1. 27 juillet 1681. —Lettres, instructions et ine'moires, III, xv.
qui sera très avantageux au service de S. M. Vous jugez aisément avec quel plaisir je profiterai des occasions de faire valoir votre zèle, et quelle joie j'aurai d'apprendre que le bon ordre que je souhaite depuis si longtemps de voir établi dans les galères soit un ouvrage de votre application. Je ne doute pas que vous ne soyez aussi sensible que vous le devez être au premier succès de vos soins, et il ne me reste qu'à souhaiter que vous le soyez autant que vous le devez à la tendre amitié que j'ai pour vous.
Le duc de Mortemart donnait les plus belles espérances à notre marine : en 1686, il sut, par sa ferme attitude, forcer les pirates de Tripoli à se soumettre et à rendre tous les esclaves chrétiens qu'ils avaient dans leur ville. Mais une mort prématurée l'enleva en 1688 : il n'avait que vingt-cinq ans. « M. de Mortemart, dit Saint-Simon', était l'homme de son temps de la plus grande espérance, et, pour son âge, de la plus grande réputation » . Dangeau écrit dans son journal , le 3 avril 1688 : « M. de Mortemart mourut à Paris, à deux heures du matin ; il était général des galères en survivance du duc de Vivonne, son père. Le million que le Roi lui avait donné, quand il se maria, est substitué, mais non pas à perpétuité, comme on avait dit. Madame de Mortemart, sa veuve, aura 40,000 livres de rente, savoir : 100,000 écus que le Roi lui avait donnés quand elle se maria, 100,000 écus qu'elle a eus de sa famille, et 10,000 livres de douaire ».
En septembre 1689, le Roi lui donna l'abbaye de