Lettres, instructions et mémoires, VII, fiS
autres la Bible de Charles le Chauve, en échange d'un portrait de Louis XIV. Ses agents visitèrent les couvents du Midi, les bibliothèques de Louviers, de Rouen, etc., et en tirèrent de nombreux manuscrits. Quelquefois, comme à Limoges, ils trouvaient de la résistance ou des demandes de prix trop élevés ; alors Colbert, qui ne faisait aucune folie, même pour sa bibliothèque, passait outre. A Tours, il avait eu de belles espérances ; mais le chapitre de Saint-Gatien refusa de céder ses manuscrits. Colbert écrivit h l'intendant :
Sur le sujet des manuscrits de Sainl-Galien, je vous prie de ne vous point servir ni d'aucune aulorilé ni d'aucune persuasion pour cela, parce que je crois que vous êtes bien persuadé que je ne désire me servir ni de l'une ni de l'autre pour les choses qui me regardent. S'ils avaient cru que leurs manuscrits eussent été dans ma bibliothèque aussi bien que chez eux, ils m'auraient fait plaisir de mêles donner; mais, puisque cela n'est pas, je vous prie de ne leur en rien témoigner du tout.
Dans les pays étrangers. Orient, Flandre, Italie, Angleterre , les consuls étaient chargés d'acheter des manuscrits et des livres précieux, ou des chartes et autres documents, toujours avec recommandation de modérer la dépense. En Angleterre, Colbert faisait acheter des livres à une vente, et chargeait M. de Barillon, notre ambassadeur, do faire ses acquisitions : il lui écrivait le 16 mai 1682 :
Je crois que vous voudrez bien vous employer à une curiosité de littérature qui regarde ma satisfaction et qui u'a rien de commun avec les affaires du Roi.
L'on a envoyé ici des catalogues de la bibliothèque du feu sieur Smith, qui se doit vendre à Londres le 15 décembre ; et, comme j'ai fait vérifier les livres de cette bibliothèque sur la mienne, j'ai trouvé qu'il y en avait un nombre assez considérable qui manquaient à ma bibliothèque, et, quoique le plus grand nombre ne soient pas des livres rares et curieux, je suis bien aise de les avoir. C'est pourquoi vous me ferez un singulier plaisir d'ordonner à quelqu'un de vos gens, ou à quelque Anglais, ainsi que vous l'estimerez plus à propos pour éviter que ceux qui les vendent ne fassent trop de cas de votre entremise, de voir tous ces livres et d'en faire le marché au meilleur prix qu'il sera possible. Et je vous prie de faire observer à ceux que vous emploierez dans cet achat qu'il serait à propos de faire tirer ces livres auparavant que la vente du catalogue fût ouverte , parce qu'il serait peut-être difficile que, dans cette vente, ces livres ne se trouvassent joints avec d'autres qui ne seraient pas nécessaires.
Comme vous serez peut-être bien aise d'être informé de tout ce que ces livres peuvent valoir, je vous dirai que, par le calcul que j'ai fait faire sur le pied que les livres pourraient coûter ici , le tout pourrait monter ici environ à 1,100 livres; mais, parce que nous estimons que les livres sont plus chers en Angleterre , on croit qu'ils pourront monter jusqu'à 1,500 livres. Vous pouvez même donner ordre de passer ce prix de quelque chose, si vous l'estimez nécessaire. Et pour ce qui est du paiement, je vous prie de prendre le prix sur le correspondant du sieur Forment, et j'aurai soin de le faire rembourser ici.
M. de Barillon acheta les livres et tarda à les envoyer à Paris : Golbert lui fît savoir qu'il les attendait avec impatience, surtout le Traité de la Trinité àe Michel Servet, livre rare, pour lequel Calvin fit brûler vif son auteur, à Genève, en loo3.
COLDERT. 297
Godefroy, Baluze, Garcavi, dirigent et surveillent les achats de livres, les copies faites dans les dépôts d'archives'.
Golbert écrit à Godefroy, historiographe à Lille, pour le remercier des copies qu'il a fait faire à Lille, et il termine sa lettre en lui disant : « Je suis bien aise de vous ajouter ce mot pour vous dire que vous me ferez un singulier plaisir de vous appliquer à rechercher, partout où vous pourrez avoir correspondance, des manuscrits anciens, comme carUilaires d'abbayes, chroniques et autres pièces, pour l'ornement de ma bibliothèque. Je ferai volontiers la dépense qu'il sera nécessaire de faire pour cela* ».
Baluze, un des plus célèbres érudits de ce temps, était le bibliothécaire de Golbert et rédigeait de savants mémoires sur certaines questions : Droits de la Reine sur les Pays-Bas, Assemblées du clergé, qui intéressaient spécialement le ministre. Gomme Richelieu, Golbert s'entourait de savants et leur faisait étudier une question difficile, afin d'avoir une opinion solide sur la question.
Golbert entendait que sa bibliothèque fût dans un ordre parfait. En 1672, plusieurs volumes avaient disparu : mécontent^ il écrivit à Baluze une lettre sévère :
Je trouve quelques-uns des livres contenus en vos mémoires dans le cabinet de mon fils ; mais j'y en trouve si peu,
1. Chambre des comptes de Lille, archives de Guyenne et de Languedoc.
2, Lettres, instructions et mémoires, VII, 80.
qu'en vérité je suis surpris qu'un si grand nombre de livres soient sortis de ma bibliothèque et qu'ils aient été donnés à toutes sortes de personnes, la plupart sans ordre, sans date et sans savoir même à qui. Vous jugerez vous-même assez facilement qu'il faut qu'une bibliothèque périsse avec le temps, si elle n'est mieux et plus soigneusement conservée.
J'estime nécessaire que vous veniez demain ici de grand matin pour vérifier tous les livres qui sont dans le cabinet de mon fils et dans le mien, les retirer tous et les reporter dans ma bibliothèque, et qu'à l'avenir vous n'en donniez aucun sans mon ordre exprès, par écrit, avec un reçu. Il faudra en même temps que vous demandiez ceux que vous dites avoir été donnés à Mademoiselle Royon , M. l'abbé de Bourzéis, M. de Maulevrier, M. Carcavi et autres, et que vous me donniez un mémoire de ceux que mon frère l'ambassadeur en Angleterre a pris. Surtout je vous prie de faire cette recherche dans huit jours, et que je sache ceux qui manqueront.
J'envoie un valet à cheval pour vous faire trouver une chaise et vous amener demain ici ; il est nécessaire que vous arriviez, s'il est possible, demain à sept heures du matin.
Golbert exigea encore que, tous les trois mois, Baluze lui remît un mémoire de tous les livres qui seraient sortis de sa bibliothèque '. Il voulait aussi qu'elle fût tenue au courant, que Baluze achetât les livres nouveaux et qu'elle fût complète sur certaines questions : le jansénisme, la régale'. M. P. Clément a publié'' bon nombre de lettres de Baluze à Colbert qui nous font connaître en détail les soins que le ministre
\. Lettres, instructions et me'moires, Vil, 63-66.