Ibidem, VII, clxxxi
En l'année 16G7', le Roi alla visiter les fortifications que M de Louvois avait fait faire ;\ diverses places du royaume. S. M. en revint très satisfaite, mais surtout du peu qu'elles avaient coûté par rapport à la grandeur et à l'étendue des ouvrages que M. de Louvois n'avait pas manqué d'exagérer. Au retour, il dit à M. Colbert : « Je viens de voir les plus belles fortifications du monde et les mieux entretenues ; mais ce qui m'a le plus étonné, c'est le peu de dépense qu'on y a faite : d'où vient qu'à Versailles nous faisons des dépenses effroyables, et nous ne voyons presque rien d'achevé? Il y a quelque chose à cela que je ne comprends point ».
M. Colbert fut vivement blessé de ce reproche, et quoiqu'il rendit au Roi de très bonnes raisons de la différence qui se trouvai! entre les ateliers d'armée, où les soldats ne reçoivent qu'une très petite paye, et les ateliers de Versailles où l'on paye de fortes journées aux paysans qui y travaillent ; que les ouvrages des fortifications se voient d'un coup d'oeil, et sont tous d'une même espèce ; que ceux de Versailles sont répandus en mille endroits et presque tous d'espèces différentes ; il crut que ce monarque avait été prévenu sur cet article, et qu'assurément on lui avait fait entendre qu'on payait trop cher tout ce qui se faisait à Versailles.
Pour ôter au Roi celte pensée très mal fondée, il ordonna qu'on donnât à l'avenir tous les ouvrages des bâtiments au rabais : et afin que la chose se fit avec éclat, il voulût qu'on mît des affiches au coin des rues pour recevoir les offres de tous les ouvriers. Ce fut pour moi un grand surcroît de travail que de dresser toutes ces affiches, qui furent en très grand nombre et d'un détail incroyable, car toutes les sortes d'ouvrages de chaque métier y étaient spécifiés.
1. 1667 est une erreur de l'éditeur des Mémoires de Perrault, le manuscrit original porte 166... (P. Clément, VII, xxxv;. — La date à peu près exacte est fixée par celle de l'associatiou de d'Ormoy à son père pour la surintendance des Bâtiments, association qui date de 1679.
Celle précaution n'aboutit à rien d'utile; au contraire, elle causa un très grand mal. Car les mauvais ouvriers chassèrent par leurs rabais les meilleurs et les plus en ét;il de rendre de bons services. Il y eut des menuisiers qui, n'ayant que de méchants bois dans leurs chanliors, firent de si mauvais ouvrage pour Versailles, que quand les croisées qu'ils avaient faites étaient fermées, on y voyait presque aussi clair que quand elles étaient ouvertes. Il y eut de bons ouvriers qui continuèrent à travailler comme ils avaient accoutumé : et quand on leur disait que si on les payait sur le pied des affiches et des marchés faits avec leurs confrères, ils seraient ruinés : « Nous ne nous soucions point des affiches, répliquaient-ils, nous ferons toujours de bons ouvrages et nous sommes sûrs que M. Colbert est trop juste pour ne pas les payer ce qu'ils valent », et c'est ce qui arriva. Ils furent payés à l'ordinaire , et l'on n'eut point d'égard aux marchés faits avec les autres ouvriers.
Ce changement me rendit le travail si onéreux, et M. Colbert devint si difficile et si chagrin, qu'il n'y avait plus moyen d'y suffire ni d'y résister. Dans ce même temps, il voulut que M. de Blainville, son fils, que l'on appelait alors M. d'Ormoy, travaillât sous lui dans les Bâtiments et fit presque tout mon emploi. Je pris le parti de le lui abandonner tout entier. Je mis tous les papiers des Bâtiments en bon ordre ; je les lui rendis avec un inventaire très exact et me retirai sans éclat el sans bruit.
Telle que la rapporte Perrault, témoin irrécusable, l'observation faite par le Roi à Colbert est assez grave, et il n'y avait nul besoin d'augmenter sa gravité. Monthyon', sans citer aucune source, raconte le fait ainsi