I. Colbert ministre. — Procès de Fouquet
Mazarin mourut le 9 mars 166i, et aussitôt Louis XIV signifia qu'il n'y aurait plus de premier ministre, et qu'il gouvernerait par lui-même. Fouquet resta surintendant des finances, espérant même devenir premier ministre quand le jeune roi serait fatigué de son nouveau rôle. Mais Louis XIV connaissait en partie le désordre et les malversations de fadministrafion que dirigeait Fouquet ; voulant se rendre un compte exact de l'état des choses, du système général des finances et de l'emploi des revenus de l'État, il s'adressa à Colbert, qui le mit au courant de ce qui se passait.
Nous avons dit que déjà Colbert avait averti Mazarin des déprédations commises par Fouquet et ses complices ; Colbert signala les mêmes faits au Roi. Éclairé par Colbert et convaincu de tous les mensonges que lui débitait Fouquet, Louis XIV prit la résolution de se débarrasser du surintendant. Le 5 septembre 1661, Fouquet était arrêté à Nantes; la charge de surintendant fut abolie, et un conseil royal des finances, pré-
fif) COLBERT.
sidé par le Roi, fut établi. Col bcrt^, nommé intendant des finances, fit partie de ce conseil, et quand les trois intendants des finances furent réduits à deux, en 46G2, il fut maintenu dans ses fonctions. La même année, Louis XIV ajouta à ses attributions la marine et les galères, les manufactures, le commerce et les consulats. Le duc de Lionne avait une partie de la direction de ces divers services; en lliGO, Colbert en eut la direction complète et entière. En 1664, Colbert fut nommé surintendant des bâtiments; en 1663, surintendant du commerce, contrôleur général des finances et grand trésorier de l'ordre du Saint-Esprit. En 1669, il devint secrétaire d'État de la marine avec la survivance de sa charge pour son fils le marquis de Seignelay, qui, dès 1672, dirigea les services de la marine.
La première condition qui s'imposait au Roi et à son conseiller, pour rétablir l'ordre et Thonnèteté dans l'administration des finances, était de punir Fouquet et ses complices. On les traduisit devant une Chambre de justice chargée de les juger.
Il a toujours été admis par beaucoup de gens que voler ou frauder FÉtat, la douane ou l'octroi, n'est pas un vol, et ce préjugé, qui est un triste reste des temps anciens, n'est pas encore complètement détruit. L'époque de Mazarin et de Fouquet est celle oi^i celte opinion criminelle était partagée, sans exception, par tous ceux qui la pouvaient mettre en pratique. Jamais, dans notre histoire, on n'a vu le vol des deniers de l'État exercé en grand avec autant d'audace, pendant vingt ans, par un ensemble de malfaiteurs comprenant
presque tous les officiers chargés do radministration des finances, minisire en lète, foulant le peuple, l'accal)lant (l'impùls de toutes sortes, et en prenant pour eux plus de la moitié. Page honteuse de notre histoire, qu'il faut écrire cependant pour faire apprécier justement toute la grandeur du service rendu à la France par Golbert et Louis XIV, qui ont mis fin, non sans peine, à un tel régime.
Ce n'est que de nos jours, grâce aux documents publiés par M. P. Clément, dès 1846', que l'opinion, égarée surtout par madame de Sévigné, a cessé de voir dans Fouquet une innocente victime de la jalousie de Louis XIV et de l'ambition de Golbeit, et qu'elle a été forcée d'admettre que Fouquet était un grand coupable qui avait été justement, et pas assez sévèrement puni; qu'il y avait dans ce protecteur aimable et intelligent des lettres et des arts un autre personnage, « un grand voleur », ainsi que l'appelle madame de Motteville, d'ordinaire si mesurée et si modérée dans ses appréciations et les termes qu'elle emploie.
Est-ce que les complices et protégés de Fouquet, est-ce que tous ces financiers d'alors, les Bullion, les Tubeuf, les Guénégaud, les Rambouillet, les de Nouveau, les Fieubet, le chancelier Séguier lui-même, qui gagnait « sur les boues de Paris», l'ancien surintendant Servien, ne sont pas aussi de sincères amis des arts? Comme Mazarin et Fouquet, ils employaient nos meilleurs artistes à décorer leurs somptueux hôtels.