II. — Finances
a On se tromperait beaucoup si l'on voulait juger de l'importance du ministère des finances sous Louis XIV par son importance actuelle : la perception des impôts et le paiement des dépenses publiques ne constituaient alors qu'un minime détail de celte charge; elle embrassait, sous l'autorité du Roi, les parties les plus essentielles de la législation; tout ce qui peut influer sur le revenu de l'Etat, la fixation des diverses sortes d'impôt et de leur taux, la direction des sources de richesse auxquelles ils s'alimentent, c'est-à-dire les encouragements et les règlements concernant l'agriculture, les arts mécaniques, le commerce, en un mot le bien-être général du pays, et par conséquent Farchitecture, les beaux-arts de toute espèce, même les lettres et les sciences, tout cela était dans la dépendance de cet auguste ministère ; il représentait une véritable gérance de souveraineté. Ce que Colbert a accompli dans cette
GOLBICRT. 81
charge est digne en tous points du grand siècle auquel il a eu l'honneur d'appartenir, et ce n'est pas sans raison que son nom est demeuré gravé dans la mémoire de la France' ».
Achevant le portrait de Colbert, l'éminent écrivain ajoute : « Moins puissant que Louis XIV par l'étendue et la force du génie politique, par la promptitude du coup d'œil et par la vivacité de la conception, Colbert s'en rapprochait cependant par la vigueur du caractère. Il lui en a fallu beaucoup pour pousser en avant et faire réussir tant de choses nouvelles qui ont été mises en France par lui. Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'il ait été accusé de despotisme par ses contemporains. Mais le despotisme, si l'on entend par là cette volonté énergique qui tombe partout d'aplomb et s'impose, sans tolérer la résistance, à tous ceux qui doivent le servir, est peut-être une des qualités les plus essentielles à un homme d'État qui veut produire quelque bien : sans cette qualité précieuse, qui seule peut assurer à Tadministrateur la liberté de ses mouvements, et, comme une hache, lui frayer sa route à travers les embarras et les difficultés sans nombre qui arrêtent ses pas, les plus beaux plans sont vainement conçus, et rien n'arrive à son terme. Les hauts vouloirs ne sont le partage que des puissantes âmes ».
Mais il faut sortir des généralités, même les plus élevées, et aborder les faits.
Il serait à peu près impossible de se rendre compte
1. Jean Reynaid, article Colbert clans l' Encyclopédie nouvelle.
de ce que Golbert a fait comme ministre des finances, si l'on ne connaissait, au moins dans ses grands traits, le système des impôts de l'ancienne monarchie.
Le fisc du XVII'' siècle a conservé les traditions du fisc romain et des temps féodaux, dont il dérive : la noblesse et le clergé sont affranchis de l'impôt; le roturier, le paysan, l'homme de pôte', paient seuls l'impôt, la taille ; ils sont taillables et corvéables. En détruisant la grande féodalité, la royauté avait pris pour elle les droits des anciens grands vassaux et les exerçait à son profit.
L'affermage était le mode de perception de tous les impôts : taille, gabelle, douanes, etc. Le procédé était commode pour l'Etat, qui se trouvait ainsi dégagé de presque tous les soins de la perception. Mais, en revanche, l'affermage se prêtait à toutes les fraudes, et il fallait un Sully ou un Golbert pour que la probité devînt la règle. Par exemple : on afferme un impôt 20 millions; il doit rapporter à l'Etat 15 millions, le fermier ne doit percevoir que 20 millions, dont 5 pour ses frais et bénéfices. Si le ministre est un Fouquet, l'Etat ne touchera que dO millions et le peuple paiera 25 millions : les 15 millions volés au Roi et au peuple seront partagés entre les voleurs de tout étage. L'Assemblée constituante a donc eu raison d'abolir l'affermage et de le remplacer par la régie, c'est-à-dire par la levée directe de l'impôt par l'Etat et ses agents.
L'administration financière dont Golbert prenait la direction, en 1661, était détestable : le système des im-