‹ Etude biographique sur ColbertChapitre 83 sur 183 · Daus lu livre de Grotius, Mare libenim (la mer libre · texte numérisé non relu

Daus lu livre de Grotius, Mare libenim (la mer libre

Le grand mouvement industriel et commercial créé par Colbert, ainsi que la prospérité financière dos premières années, s'arrêta dès 1674, rarniéc où Guillaume d'Orange souleva la coalition contre Louis XIV; cette prospérité commerciale et financière ne se releva jamais à la hauteur qu'elle avait avant la guerre de Hollande. Tels étaient les résultats de l'intervention de Louvois dans la politique.

En môme temps que Colbert créait en France une industrie qu'il protégeait énergiquement, abusant de sa force, il voulut empêcher le pape Alexandre VII et son successeur Clément IX de créer et de protéger une industrie nationale dans leurs États. Ces deux souverains pontifes avaient interdit l'entrée des marchandises françaises dans leurs domaines ; mais, dès 1669, une lutte s'engagea, et la papauté, sans armée et sans flotte, fut contrainte de se soumettre aux volontés de Colbert'.

Malgré les complications que le tarif de 1667 avait amenées et la guerre qui s'ensuivit, Colbert poursuivait sans relâche le développement de l'industrie française. Il faisait recruter, par ses ambassadeurs et ses consuls, les plus habiles ouvriers des pays étrangers; il empêchait, par la violence même, nos ouvriers de sortir de France pour aller exercer leur métier à l'étranger". *

auquel l'anglais Seldeu répondit par le Mare clausum (la mer fermée), ouvrage dans lequel il expose les prétentions de l'Angleterre à la domination des mers.

1. Lettres, instructions et mémoires, II, i'^'^ partie^ cxxxvii.

2. Le sénat vénitien allait jusqu'à faire assassiner les ouvriers vénitiens en pareil cas.

Colbert trouvait partout, surtout dans les classes populaii'cs, ignorantes, paresseuses et misérables, une résistance quelquefois insurmontable : il comprenait bien, lui, si laborieux et appartenant à une famille commerçante, que le travail seul pouvait les délivrer de la misère ; mais elles refusaient de suivre son impulsion. Partout on préférait l'ancienne façon de travailler aux procédés nouveaux. Colbert écrivait, en 1667, au maire et aux échevins d'Auxerre, où il voulait établir la fabrication de la dentelle, malgré le mauvais vouloir des gens du pays qui ne voulaient pas travailler : « Que l'abondance procède toujours du travail et la misère de l'oisiveté » ; et, quelques années après, en 1673, il écrivait à son frère l'évêque d'Auxerre :

Les maire et échevins (d'Auxerre) ne savent ce qu'ils t'ont... les villes dont les magistrats ont de l'esprit et savent de quelle conséquence il est d'y attirer de l'argent par toutes sortes de moyens cultivent les manufactures avec un soin incroyable. Mais comme la ville d'Auxerre veut retourner dans la fainéantise et l'anéantissement dans lesquels elle a été, et qu'elle ne veut pas profiter des moyens que je lui ai donnés pour sortir de ce méchant état, les autres affaires dont je suis chargé et ma santé qui n'est pas telle que je puisse autant travailler que j'ai fait autrefois, m'obligent à l'abandonner à sa mauvaise conduite.

Colbert veut rendre les paysans plus riches, et il a raison; mais en même temps il dit, et il a tort, que :

« La misère des peuples ne consiste pas aux impositions qu'ils payent au Roi, mais seulement dans

l'iO COLlîERT.

la différence qu'il y a du travail d'une province à l'autre, parce qu'ils sont à l'aise dès qu'ils veulent travailler' ».

Sur d'autres points, Colbert réussit à implanter la fabrication des points de France : en(fG9^, les dentellières du Havre el des environs étaient au nombre de 2i2,000.

Souvent Colbert se montre ennemi des privilèges. Il ne veut accorder de privilège qu'à une industrie absolument nouvelle et qu'il y a intérêt à introduire dans le royaume, « parce que, disait-il^ les privilèges des manufactures publiques établies dans le royaume contraignent toujours le commun et la liberté publique '». Il ne craint pas la concurrence la plus entière ù l'inlôrieur du royaume^ entre les provinces; il la veut, il la maintient malgré les réclamations des provinces, chacune voulant se défendre, se protéger contre les provinces voisines. Colbert ne veut protéger que la France, à ses frontières, contre les produits étrangers : s'il avait écouté ses contemporains, on aurait protégé les provinces et même les villes.

Colbert a l'honneur d'avoir compris le premier quelles relations il y a entre le développement simultané de l'agriculture, de l'industrie, du commerce et de la prospérité financière. Une agriculture florissante et le travail industriel à la maison dans les campagnes rendent le paysan riche, aisé tout au moins ; il peut acheter les produits des manufactures et payer l'impôt.

i. Lettre à l'iulendaut de Poitiers, le 28 novembre 1080.

2. Lettres, instructions et mémoires, II, l^e partie, cxLiv (1682).

COï.BERT. l/»(

L'industrie trouve d'abord sur le sol naliunal un marché pour ses produits, qui n'ont de limite que les besoins des consommateurs et leurs ressources, et elle vend l'excédent de sa production aux peuples étrangers : en même temps, elle achète et consomme les produits agricoles. Le commerce résulte de ces divers échanges, et est plus ou moins considérable s'il est facilité par de bonnes voies de communication, par la paix, la sécurité et la liberté de ses allures.

Ce sont là des vérités banales aujourd'hui ; mais à l'époque de Colbert elles étaient ou nouvelles ou bien peu connues, et il a eu le mérite réel, malgré certaines fautes, d'avoir compris et admis ces idées, et de les avoir appliquées autant qu'il l'a pu. Un intendant avait exprimé la crainte que l'agriculture ne souffrît de l'établissement d'une manufacture de bas: « Au contraire, lui répond Colbert, n'y ayant rien qui serve tant à augmenter les peuples que les différents moyens de gagner leur vie » .

« Il disait une autre fois' que rien n'était plus favorable à une ville que le grand nombre des établissements industriels, tout le monde n'ayant pas les mêmes intérêts, et d'ailleurs le tricot convenant à de pauvres gens, les serges, les toiles et les points de France à d'autres ; outre que, par suite de la concurrence, les maîtres ne feraient plus la loi aux ouvriers. En même temps, il s'étudiait également à répandre la culture du lin, afin d'augmenter le nombre des manufactures de

l. Lctlro du 17 uctobrc 1674.

toiles, favorisant du même coup l'agriculture et l'industrie'. »

Il voulait bien encourager, soutenir même à l'origine, une manufacture naissante, afin de l'aider à se fonder ; mais il n'entendait pas la subventionner à perpétuité pour la dispenser de toute amélioration et lui permettre de vivre sans initiative et sans efforts. Il veut faire les affaires du royaume et non pas celles de quelques manufacturiers. Une fabrique de draps établie à Garcassonne se plaignait de ne plus vendre ses produits dans le Levant ; Colbert écrivit à l'intendant de Montpellier' :

Il est impossible d'éviter que ces sortes d'établissements ne reçoivent différents changements de temps en temps ; et si ceux qui les soutiennent n'ont pas l'industrie, lorsqu'une consommation leur manque, d'en trouver d'autres, il n'y a point d'autorité et d'assistance qui puisse suppléer à ce défaut. La suspension du commerce du Levant ne peut pas durer longtemps, et il suffit pour le surplus que le royaume consomme une gi^ande quantité de ces étoffes, en sorte que, pourvu qu'on les fasse bonnes, ils en trouveront facilement le débit. Mais il n'y a point d'autres expédients en ces sortes de matières, et vous devez observer que les marchands ne s'appliquent jamais à surmonter par leur propre industrie les difficultés qu'ils rencontrent dans leur commerce, tant qu'ils espèrent de trouver des moyens plus faciles par l'autorité du Roi ; c'est pour cela qu'ils ont recours à vous, pour tirer quelque avantage de toute manière, en faisant craindre le dépérissement entier de leur manufacture.

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