‹ Etude biographique sur ColbertChapitre 84 sur 183 · Lettre du 2 octobre · texte numérisé non relu

Lettre du 2 octobre

11 est impossible de mieux dire, et, étant admis le principedela protection, de lemieuxmettre en pratique.

Tout cependant n'est pas à louer dans l'œuvre de ce grand ministre : les règlements qu'il imposa à l'industrie, par exemple. Craignant, non sans raison, les fraudes que pouvaient commettre les fabricants, les tromperies de toute sorte (dont nous sommes aujourd'hui les victimes et qui justifient en partie les mesures extrêmes de Colbert), il voulut forcer les manufacturiers à ne produire que des marchandises bonnes et bien faites. Il organisa toute l'industrie et tout le commerce en corporations et maîtrises, et leur donna des règlements dont elles ne devaient jamais se départir, sous quelque prétexte que ce fût.

Les États généraux de 1614 avaient demandé que « l'exercice des métiers » fût laissé libre, au lieu d'être un privilège accordé par la royauté : leur requête n'avait eu aucun résultat. Colbert, pas plus que ses prédécesseurs, ne fit droit à cette demande; au contraire, il organisa, comme nous venons de le dire, en corporations et en maîtrises toutes les industries qui étaient encore libres, et tira de bonnes sommes de toutes ces maîtrises qu'il vendait à beaux deniers comptants.

Qu'il y ait eu dans ces anciennes corporations et maîtrises certaines parties qu'on aurait eu raison de conserver, c'est possible; mais l'Assemblée constituante n'en a pas moins bien fait de les abolir, de rendre à chacun le droit de travailler, et de proclamer la liberté du travail et le droit de gagner sa vie ou de faire fortune en travaillant.

COLBEllT.

Les corporations et les maîtrises mettaient entièrement l'industrie entre les mains d'un certain nombre de familles bourgeoises; une sorte de féodalité industrielle était établie; le travail, l'industrie et le commerce étaient devenus un privilège pour les propriétaires des maîtrises, qui les transmettaient à leurs enfants ou les vendaient à un successeur.

Mais le fabricant privilégié n'était pas libre de fabriquer à sa guise, selon les besoins ou le goût de ses acheteurs français ou étrangers. Des règlements très détaillés lui imposaient l'obligation de fabriquer d'après des longueurs, des largeurs, des qualités, des couleurs, des teintures déterminées et immuables. L'ensemble de ces règlements est considérable; chaque fabrication a le sien, et chacun a de nombreux articles : chaque violation de l'un d'eux est punie avec rigueur, par des amendes, par la confiscation, par le carcan.

Une opposition générale éclata quand ces règlements furent imposés aux fabricants ; il fallut que Colbert luttât contre ces résistances, et ce ne fut qu'à force de sévérité qu'il parvint à imposer sa volonté.

L'œuvre industrielle de Golbert ne lui survécut pas : quelques années après sa mort, l'industrie était considérablement réduite. Parmi les causes de cette décadence si rapide, il faut mettre en première ligne la révocation de l'édit de Nantes et la sortie de France de tantde milliers de familles protestantes. Exclue de toutes sortes de professions, la bourgeoisie protestante s'était livrée à l'industrie, et Golbert avait trouvé en elle l'auxiliaire le plus utile. Les protestants émigrèrent avec leur ar-

COLBERT. I'i5

gent et se retirèrent à Londres, en Hollande, à Berlin, où ils fondèrent de nouvelles manufactuacs. Quelques détails suffiront pour faire connaître ce qui se passa alors et les déplorables résultats de la politique de Louis XIV et de Louvois.

Les manufactures de papier de l'Angoumois furent réduites de 60 à 16 moulins travaillant. Des 400 tanneries qui enrichissaient naguère la Touraine, il n'en restait plus que 54 en 1698 ; ses 8,000 métiers d'étoffes de soie étaient réduits à 1,200; ses 40,000 ouvriers, employés autrefois à dévider la soie, l'apprêter et la fabriquer, à 4,000; de ses 3,000 métiers à rubans, il n'en restait pas 60'. Partout, à la fin du siècle, l'industrie était dans le même état.

Le commerce et l'industrie ont de tels liens qu'ils sont sans cesse mêlés l'un à l'autre: il faut cependant, pour exposer nettement les faits, les séparer, quitte à se répéter au besoin, bien que les redites ne soient pas très littéraires ; mais, avant tout, ces matières exigent ordre et clarté.

Nous avons déjà vu, aux colonies, que Colbert avait établi plusieurs grandes compagnies pour exploiter fe commerce des Indes orientales et de l'Amérique ; il en créa aussi pour le Levant, le Nord et le Sénégal*. Il expose le but de ces compagnies dans le mémoire présenté à Louis XIV en 1670.

1. Ces chiffres sont donnés par M. .^liromcsuil, intendant de la généralité de Tours.

2. Cette compagnie avait surtout pour but de fournir des esclaves nègres aux colonies.

Pour empêcher que les Hollandais ne profitent du commerce des îles de l'Amérique, duquel ils s'étaient emparés et en avaient exclu les Français, ce qui leur valait au moins un million d'or tous les ans, V. M. a formé et établi la compagnie des Indes occidentales, dans laquelle elle a misjusqu'à présent près de 4 millions de livres ; mais aussi a-t-elle eu cette satisfaction qu'elle a ôté aux Hollandais ce million d'or qui servait à nourrir et à entretenir plus de 4,000 de leurs sujets qui naviguaient continuellement dans les îles avec plus de 200 vaisseaux.

Pour empêcher que les mêmes Hollandais ne tirent plus de 10 millions du royaume par le moyen de toutes les marchandises qu'ils apportent des Indes orientales et du Levant, V, M. a formé des compagnies pour les mêmes pays, dans lesquelles elle a déjà mis plus de 5 millions de livres de fonds. Et pour diminuer les fonds considérables d'argent comptant qu'il faut envoyer dans les Indes pour le commerce, elle a établi dans le Dauphiné, Lyonnais, Languedoc, Picardie et Normandie, la manufacture de draperies grossières qui a un très grand débit en ce pays-là ; et en même temps, elle a fait les règlements et statuts pour la perfection desdites manufactures et de leurs teintures, afin de donner la préférence des étoffes françaises à celles des étrangers, qui sont à présent fort défectueuses.

Et ensuite pour augmenter le commerce et la navigation, qui est la source de toute l'abondance, V. M. a formé la compagnie du Nord, qui est destinée pour porter dans tous les pays du Nord toutes nos denrées et marchandises, et en apporter toutes celles qui servent à la construction des vaisseaux pour les sujets de V. M., d'autant qu'avant qu'elle ait dans son royaume tout ce qui est nécessaire pour cela^.. Néanmoins, par tous les moyens qu'elle met en pratique, il y a lieu d'espérer que le commerce et la navigation de ses

1, La fin de la phrase manque dans la minute autographe.

sujets aiignienloront encore vingt ou trente années aulant, à proportion, qu'ils ont augmenté depuis sept ou huit ans. Toute rabondanre de ces sortes de marchandises qui croissent dans le Nord passera de la Hollande, où elles ont toujours demeuré, dans le royaume, ce qui peut seul attirer l'abondance et l'argent, et par conséquent augmenter les revenus de V. M. et la misère de ses voisins.

Nous savions déjà que le but constant de la politique commerciale de Colbert était de lutter contre la Hollande, de l'appauvrir, de faire la misère chez elle en lui enlevant le monopole du commerce et des transports maritimes; maintenant il nous le dit lui-même et avec netteté.

Les grands articles d'exportation du commerce français étaient alors les vins de Bordeaux*, les eaux-de-vie, le blé, le sel pour les pêcheries de Norvège, les soieries de Tours, les sucres raffinés. Les Hollandais venaient chercher ces marchandises dans nos ports et les vendaient aux peuples étrangers, gagnant le prix du transport et le bénéfice de l'intermédiaire. Colbert voulut que la France vendit elle-même ses produits et eût les bénéfices de ce commerce. Pour cela, il lui fallait une marine marchande : il la créa et la développa autant que possible. L'ordonnance de 1629, par laquelle Louis XllI et Richelieu accordaient aux gentilshommes le droit de faire le commerce de mer sans déroger, fut renouvelée en 1664. Des primes furent accordées aux

1. Les vins de Bourgogne et de Champagne ne se veodaieul pas encore aux étrangers.

constructeurs de bâtiments ; on leur vendit des bois à bon marché; et aux armateurs qui achetaient des navires à l'étranger on donna 4 ou 5 livres (20 ou 25 fr.) par tonneau.

A entendre les partisans à outrance des tarifs protecteurs et de hi prohibition, c'est Golbert qui est l'auteur de ce régime. Rien n'est plus faux; il crée l'industrie,il veutdonnerdu travail à toutes ces populations pauvres qui croupissaient dans la misère, il veut enrichir la France et protéger le travail national contre la Hollande, il fait les tarifs de 1664 et de 1667, mais il ne décrète pas une seule prohibition. Ce n'est que plus tard qu'on a transformé une protection alors nécessaire en une prohibition générale des produits étrangers, au détriment du consommateur, et même de l'industrie, dès lors affranchie de la nécessité de se perfectionner : le tout en se couvrant du nom de Golbert, qui ne peut être responsable de pareils faits, auxquels sa haute intelligence et son patriotisme se seraient opposés.

Le point de départ de Golbert est tout autre : il veut, et il a raison, il veut mettre fin à l'exploitation de la France par la Hollande, et permettre à son pays de s'enrichir par le commerce et l'industrie : on lit dans le mémoire adressé à Louis XIV en 1670.

Comme il n'y a que le commerce seul et tout ce qui en dépend qui puisse produire ce grand effet, et qu'il fallait l'introduire dans un royaume où ni le généraP, ni même les

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